Juanma (deuxième partie)

La guerre d'Espagne (1936-1939) a été pour moi un événement primordial. Elle a fait ce que je suis. Je lui ai consacré plusieurs ouvrages. Voici le dernier (non encore publié) que je donne ici, en feuilleton, sur cette terre accueillante quoique virtuelle.

 

Deuxième partie

 

 

1

 

Luna (1)

 

Mika Mika
Elle a posé le plat débordant de pommes de terre et de cardons bouillis. Ils se sont servis avec application, sans un
Simone weil Simone weil
mot, cérémonieusement. Elle est restée debout, triturant un chiffon. Ils enfournaient et mastiquaient énergiquement sans lever les yeux.

Luis le premier lui a jeté un regard intrigué, tu ne manges pas ? Elle les a regardé, l'un après l'autre, posément, attentivement. Elle a laissé tomber : je vais partir.

Dehors, autour de la bergerie dont ils avaient fait leur refuge, le vent et la pluie s'enlaçaient en bourrasques hululantes. La fourchette suspendue, ils l'ont regardée. Luis a posé son couvert. Où ? Elle s'est assise. A Madrid. Ils ont recommencé à manger.

Izquierdo a rassemblé les assiettes et les a posées sur une table bancale qui servait de desserte sous laquelle un seau était coiffé d'une cuvette vert pâle, écaillée. Puis il a préparé du café dans une antique cafetière noircie qui semblait monter la garde au coin de la cheminée dans l'âtre de laquelle flambaient des branchages. Revenu à table, il les a servis dans les verres au fond desquels persistait une trace de vin. Il s'est tourné vers elle. Pourquoi ?

Luna a repoussé une mèche de ses cheveux blonds qui est aussitôt retombée sur un front à peine bombé, délicatement doré. Elle était d'une beauté nordique. Ses pommettes hautes, la finesse de son nez à peine épaté semblaient s'effacer sous le vert bleuté de ses yeux légèrement étirés vers les tempes. Sous des lèvres discrètes son menton dont l'arrondit s'amincissait délicatement à sa base était porté par un cou dont l'élégance se révélait au moindre mouvement.

Elle les a dévisagés, chacun, successivement, Luis, Izquierdo, Navarro. Ils ont baissé les yeux. Ils connaissaient la réponse. Ici, a-t-elle commencé alors que le vent, dehors, poursuivait sa sarabande et s'engouffrait par instants dans le conduit de la cheminée avec un feulement rauque, ici nous ne servons plus à rien. Navarro s'est levé à son tour pour revenir avec la bouteille d'eau de vie qu'il a posée sur la table. Ils se sont servis. Chaque gorgée produisait un léger bruit de succion tandis que le vent continuait de gronder . Chacun s'est plongé dans ses pensées.

 

En 1937, ou peut-être fin 36, Luna avait pris le commandement d'une compagnie de mitrailleurs dans la 11° division du « Quinto », le fameux cinquième corps d'armée. Depuis ils ne l'avaient pas quittée. Ils connaissaient son histoire mieux que quiconque car elle était aussi la leur. Et cette histoire n'était pas ordinaire car elle était une femme, une des deux seules femmes sans doute à avoir commandé une compagnie avec le grade de capitaine. L'autre s'appelait Mika (2), elle luttait au sein de la XIV° Division commandée par Cipriano Mera. Luna avait commencé très tôt, il est vrai, son activité militante. Encore adolescente, elle avait adhéré aux « Jeunesses communistes » puis très vite au Parti dont elle avait fondé une cellule dans son village du Levant et, à pas même dix-huit ans, exilée à Madrid, elle avait participé aux échanges de coups de feu dans les rues des quartiers populaires avec les pistoleros de la « Falange ».

Le 20 juillet 1936 elle avait franchi parmi les premiers les portes du « Cuartel de la Montaña », caserne dans laquelle s'étaient retranchés les militaires insurgés contre le gouvernement de la République. Elle avait traversé la cour intérieure sans cesser de faire feu avec son « naranjero », cette arme encore rare à ce moment-là réservée aux militants confirmés. Elle était entrée la première dans le carré des officiers où s'était réfugié, entre autres, le général Fanjul qui fut capturé, jugé puis exécuté. Elle s'était fait un nom ce jour-là, un nom qui bientôt serait un étendard non seulement dans le « Quinto », mais dans tout le camp républicain.

Elle s'était initiée, sous l'œil vigilant des conseillers soviétiques au maniement des mitrailleuses russes dans le camp d'Albacete où l'avait envoyée le Parti. Là, ils l'avaient rencontrée pour la première fois, vêtue de son « mono », la combinaison bleue d'ouvrier popularisée par les militants anarcho-syndicalistes de CNT. Ce qui n'était pas du goût des chefs du Parti (même si un foulard rouge frappé de la faucille et du marteau illuminait sa blondeur) mais dont nul ne se serait aventuré à lui en faire la remarque, tant était manifeste son ascendant sur les hommes qui l'entouraient.

Il ne lui fallu pas longtemps en effet pour apprendre à monter et à démonter une mitrailleuse les yeux fermés ni pour mettre en évidence lors des exercices de tirs une adresse incomparable. On lui donna le commandement d'une compagnie. Elle était la capitaine Luna.

Ils la voyaient encore sur le Jarama à l'entrée du pont alors que l'on fuyait sous la mitraille et les bombes, abandonnant les mitrailleuses dont une seule était encore debout sur ses deux béquilles et Luna se précipitant, introduisant une bande et, alors que les fascistes se ruaient sur le pont, faisant feu par courtes rafales sans cesser d'haranguer ses hommes qui alors avaient rebroussé chemin et fait feu à leur tour.

Puis toutes les autres batailles, Brunete, Teruel, el Ebro. Elle s'était défaite de son mono de milicienne et allait maintenant sanglée dans son uniforme de capitaine, cheveux au vent, cette chevelure ensoleillée qu'elle refusa toujours de coiffer de la « gorra de plato » la casquette réglementaire.

 

Nous ne servons plus à rien ici reprend-elle, nous avons combattu dans les maquis des Pyrénées, du Languedoc et jusqu'au Sarladais, nous les avons souvent créés ces maquis et nous étions sûrs que nous poursuivrions notre combat jusqu'en Espagne avec l'aide des Alliés qui nous devaient bien ça.

Mais ils nous ont trahis eux aussi, abandonnés à notre sort, ils vont tous reconnaître Franco les uns après les autres, sans la moindre vergogne. Je vais vous dire pourquoi je veux retourner à Madrid, je vous dois la vérité, je ne sais pas pourquoi, peut-être parce que j'ai besoin de me confesser, non pas à un curé mais à vous qui m' accompagnez depuis si longtemps : Je veux aller le retrouver, qu'il soit mort ou vivant et si je peux, le venger, nous venger de tout ce qu'ils nous ont fait.

                                                                                                                                     (à suivre)

 

(1)- Fiction composée à partir du personnage réel de la capitaine Encarnción Luna.

(2) Mika-Etchébéhère : capitaine dans la XIVe Division de Cipriano Mera. En mai 68, tandis que Cipriano, la nuit des barricades du 10 mai, donnait des conseils de stratégie aux étudiants, à 66 ans elle distribuait des gants pour faciliter l'arrachage des pavés. Elle a publié « Ma guerre à moi » (Actes Sud, 1998).

 

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