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Billet de blog 13 août 2022

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« Les préhistoriques ne sont pas responsables de ce qui nous arrive ! »

Michel Loreblanchet est préhistorien. Il est un spécialiste mondialement reconnu pour l'étude des grottes ornées et l'art pariétal. Il nous raconte la préhistoire de ce Quercy où il est né et élargit son propos au climat actuel. « La préhistoire, par le regard distancié qu’elle permet sur l’aventure humaine, éclaire le chemin que nous avons parcouru. »

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Michel Loreblanchet

Quel enseignement peut-on tirer de notre préhistoire ?

En Afrique, puis dans diverses régions du monde, pendant plus de trois millions d’années, nos lointains ancêtres ont participé au mouvement de l’évolution comme tous les êtres vivants : ils se sont adaptés aux lents changements successifs du climat et du milieu naturel et ont progressivement peuplé la surface de la terre .

Pendant la dernière glaciation en Quercy

Au moment de la dernière époque glaciaire, il y a environ 20 à 30 000 ans, les hommes de Cro-Magnon du Quercy , nos semblables, vivaient en symbiose avec la nature : chasseurs de rennes , pêcheurs de saumons, de truites et d’esturgeons ; habitant les grottes, les abris sous roche et toutes les cavités du calcaire , dont la chaleur était précieuse en ces temps glaciaires ! Ils furent les premiers utilisateurs de la géothermie - l’énergie naturelle du sol et des cavités – et ils ornaient certaines grottes de leurs peintures.

Pendant cette période froide, nos causses étaient le domaine de la steppe parsemée de genévriers et de pins sylvestres, parcourue par les troupeaux de rennes, mammouths, bisons, aurochs et chevaux. .

Les quercinois d’alors avaient une connaissance si intime du pays où ils vivaient qu’il nous est difficile aujourd’hui de l’imaginer ! Ils exploraient toutes les cavités , savaient les tanières des lions , des hyènes, des gloutons et des ours des cavernes et quand ils allaient peindre dans une grotte ils avaient connaissance de tous les animaux réfugiés dans la cavité ; en particulier des ours des cavernes qui hibernaient au tréfonds des galeries, roulés en boules dans des cuvettes qu’ils creusaient dans l’argile où ils dormaient profondément et c’est également au cours de l’hiver dans la chaleur des galeries que les femelles ours donnaient naissance à leurs petits... puis au retour de la belle saison , toutes les familles ours ressortaient à l’air libre laissant la place aux hommes qui pouvaient alors s’aventurer sous terre sans trop de risques et peindre les parois dans ces lieux de paix favorables à la naissance de la vie !

Mes recherches à Pech Merle révèlent même une sorte de partage de la grotte entre les ours et les hommes : toute la partie Nord du Combel a été intensément utilisée par les ours, mais non par les hommes : la grande salle du Combel , prés de l’entrée montre une trentaine de magnifiques « couchages d’ours » ( cuvettes d’hibernation) ; j’ai baptisé cette salle qui s’étend sur une quarantaine de mètres de longueur , « le Dortoir des ours ».

Au Combel Les Paléolithiques ont placé leurs peintures dans des galeries étroites, parfois difficiles d’accès , à l’écart des zones plus vastes, d’accès plus facile, laissées aux ours ! ce partage exprime sans doute une sage prudence mais vraisemblablement aussi du respect : un panneau de la partie profonde du Combel où apparaissent les peintures pariétales montre plusieurs griffades d’ours partiellement recouvertes et complétées par plusieurs tracés digitaux rouges : les Hommes ont salué les ours en les imitant et en ajoutant leurs propres « griffades » ! affirmant également leur appropriation des lieux.

N’imaginons pas ces préhistoriques de l’époque glaciaire comme des malheureux démunis devant l’adversité et les intempéries ! les gigantesques migrations de saumons qui remontaient nos rivières à la belle saison , leur offraient chaque année une provende à foison facile à capturer avec les harpons et les pièges formés de murs de galets dans le lit de la Dordogne… Les saumons migraient sans doute dans les moindres affluents de nos rivières , dans l’Ouysse et l’Alzou et même dans un petit ruisseau prés de Reillac aujourd’hui presque disparu ; la grotte Roussignol, à Reillac a livré des quantités de harpons magdaléniens ; Imaginons les Paléolithiques des bords du Lot capturant les grands esturgeons dont ils ont dessiné un exemplaire sur les parois de Pech Merle… ils savouraient déjà le caviar !

Imaginions les, faisant sécher et boucaner les filets de saumons sur les plages de la Dordogne (les étendues de galets s’y prêtent à merveille) comme le firent leurs descendants les pêcheurs de Terre neuve avec les morues …

Un autre exemple de leur parfaite adaptation à la nature est donnée par leur façon d’utiliser comme pièges naturels certaines petites igues et gouffres du causse de dimensions plus réduites que celui de Padirac : telle une cavité de 5 à 6 m de profondeur au milieu de la vallée sèche de Livernon, à Laborde, où déjà les néandertaliens anciens, il y a quelques 150 ou 200 000 ans, piégeaient les troupeaux d’aurochs : Ils effrayaient un troupeau en le guidant vers la vallée sèche au milieu de laquelle les bêtes affolées s’effondraient dans le gouffre… où nous avons récolté les ossements d’aurochs avec quelques outils de galets et de silex qui avaient servis à débiter les carcasses... beaucoup de ces « avens-pièges » , apportaient même de la nourriture sans intervention humaine ! Des animaux qui parcouraient le plateau ( rennes, mammouths, cervidés, bisons et autres bovinés) tombaient parfois, accidentellement dans les gouffres que les préhistoriques visitaient régulièrement pour récupérer cette viande providentielle.

Ces petites igues comblées de neige et de glace pendant les rudes hivers de l’époque glaciaires, leur servaient également de congélateurs naturels pour conserver leur nourriture jusqu’à la belle saison où la nature s’éveillait de nouveau…

L’étude approfondie des grottes ornées du Quercy m’a révélé que ces grottes étaient leurs sanctuaires ; les Paléolithiques ont exprimé dans leurs peintures une conception holistique du monde vivant, conçu comme un tout, où toutes les espèces reliées entre elles , semblent sortir d’un moule unique ; aucune scène de chasse n’est figurée dans leurs peintures ; l’homme ne domine pas l’animal, il fait partie du monde animal, mais la femme – l’entité féminine - semble être la donneuse de vie , la Mère universelle ! (M.Lorblanchet : « La Naissance de la vie-Lecture de l’art pariétal » -Éditions du Rouergue, à paraître 10 octobre 2020).

Nouveau réchauffement climatique :

Puis, il y a seulement 9 à 10 000 ans, le climat a commencé peu à peu à se réchauffer de nouveau, les animaux attachés au climat qui leur convenait migraient en changeant de latitude ou d’altitude : les rennes remontaient vers le nord en suivant le retrait des glaciers, tandis que les bouquetins peuplant les falaises de nos vallées du Quercy se réfugiaient sur les cimes des Alpes… les hommes , comme les animaux s’adaptèrent progressivement, parfois en migrant, parfois en restant sur place, et en évoluant lentement .

Après le Magdalénien qui avait connu des rassemblements, de plusieurs dizaines de personnes dans de vastes abris sous roche à proximité des cours d’eau , les préhistoriques de l’Azilien se disséminèrent en plus petits groupes sur les plateaux des causses où ils occupèrent de petites cavités.

Entre le neuvième et le cinquième millénaires avant le Christ , notre région bénéficiant d’un climat plus doux, s’est progressivement couverte d’un manteau forestier de chênes , et de saules près des rivières ... mais ces modifications étendues sur des millénaires (beaucoup plus lentes que notre réchauffement climatique actuel) permettaient aux animaux et aux hommes de s’adapter en modifiant peu à peu leur genre de vie .

Ces adaptations furent progressives : les chasseurs de rennes des steppes chassèrent alors le gibier des forêts, sangliers, cerfs, chevreuils , aurochs. Les descendants des valeureux chasseurs qui peignirent les mammouths de la grotte du Pech-Merle s’adaptèrent si bien à la disparition de leurs gibiers qu’ ils s’adonnèrent même finalement à la chasse du lapin, et à la collecte des escargots qui prirent soudain une place dans l’alimentation qu’ils n’avaient pas eue auparavant : les coquilles d’escargot remplissent soudain les couches archéologiques de cette époque, notamment dans l’abri Murat à Rocamadour, où nos fouilles les ont révélées… Et ces gigantesques « cargolades » mésolithiques se perpétuent encore chez nos voisins catalans !

Puis ce fut l’invention de l’agriculture qui permit aux hommes de ne plus dépendre seulement du milieu naturel pour leur survie.

Cette adaptation permit schématiquement le passage d’une économie de prédation à celle d’une production de nourriture, du nomadisme à la sédentarisation. Elle s’étendit dans nos régions pendant tout le 6ème et cinquième millénaires avant notre ère comme l’ont montré les fouilles du porche de la grotte de Roucadour (Thèmines-Lot) . Elle fut très lente, pendant des siècles on se mit à cultiver l’épeautre et les premiers blés, dans les terres les plus favorables des dolines, mais la chasse des cervidés , sangliers, aurochs continuait à apporter de la nourriture parallèlement aux timides débuts de l’agriculture... les premiers troupeaux apparurent constitués de quelques petits bœufs et quelques chèvres et moutons qui furent semble-t-il d’abord des produits d’échange et de trocs avec des populations des rivages de la Méditerranée, plus avancées dans les changements. La spécialisation des causses dans l’élevage du mouton fut semble-t-il assez tardive , elle se développa surtout pendant l’Antiquité. (J.Gasco : Racines des paysans en, Quercy, Editions du Ver Luisant ,2006)

Une intime connaissance du milieu naturel

Ce qui m’étonna toujours, ce fut l’intime connaissance du milieu naturel par les préhistoriques, à toutes les époques, que révélaient constamment mes recherches et mes fouilles sur le causse ou dans les vallées.

Je me souviens de deux petits chantiers de mes jeunes années de préhistorien, sur le causse de Gramat : l’igue Blanche (Sauliac) et la grotte de Lo Fotsilièiro (Thémines), deux sites que le radiocarbone et le type des poteries découvertes ont situé entre 1000 et 800 avant JC, c’est à dire à la fin de l’âge du bronze et au début de l’âge du fer.

L’igue Blanche comportait une étroite galerie où il fallait ramper, qui débouchait sur un puits d’une douzaine de mètres de profondeur rempli de gaz carbonique qui rendait le travail de l’archéologue particulièrement pénible ; à la base du puits, dans une petite salle, nous avons trouvés onze grands vases en poterie, certains écrasés sur place, et contenant d’abondantes cendres et les restes osseux d’animaux sauvages et domestiques, cerfs, porcs et moutons .

Mon étude a abouti à la conclusion que les derniers préhistoriques du Causse pratiquaient déjà la conservation de la viande dans la cendre et dans des poteries et qu’ils plaçaient parfois intentionnellement leurs réserves de nourriture dans une cavité difficile d’accès, emplie de gaz carbonique car ce gaz éloigne les prédateurs, empêche la putréfaction et conserve les aliments ! l’igue blanche n’était pas un habitat mais une cache de nourriture ; les spéléologues connaissent aujourd’hui ces cavités du Causse où la respiration est si difficile, les préhistoriques les connaissaient aussi et savaient les utiliser ! et nous constatons que, même à l’âge du fer, la chasse continuait à apporter une part importante de nourriture.

Dans la grotte de Lo Fotsilieiro (Thémines), nous avons découvert notamment une sole de foyer, sorte de gros gâteau en terre cuite demi circulaire de 60 cm de rayon, appuyé contre la paroi de la galerie. La surface a tellement subi l'action du feu qu'elle est dure comme de la brique, lisse et luisante; elle se présente comme une véritable carapace vitrifiée, de couleur rouge et jaune à la périphérie. Elle est nettement inclinée vers le milieu de la galerie. Cette sole épaisse de 23 cm au centre, a été réaménagée à trois reprises successives. Le matériau employé pour sa fabrication est une argile sableuse épurée.

Cette sole est recouverte d'un amas de cendres, de charbons de bois, de fruits calcinés et surtout de céréales grillées dont nous avons recueilli une quinzaine de litres . Tous ces vestiges organiques ont été ensuite identifiés par les paléobotanistes JL. Vernet et J. Erroux (Université et école nationale d’agriculture de Montpellier). les charbons appartenant au chêne pubescent, au buis, au frêne, dénotent un climat légèrement plus humide qu'aujourd'hui ... d'après M.J. Erroux, les noyaux calcinés sont des noyaux de cornouilles, fruit rouge puis noir, quand il est mur, du cornouiller mâle (Cornus mas L.) que l'on trouve encore aujourd'hui en abondance sur le Causse.

Parmi les céréales grillées, J.Erroux identifie des « orges polystiques à plusieurs rangs, à grain vêtu » (Hordeum vulgare L.) ; parmi les blés , un peu moins abondants que les orges, il reconnaît un blé tendre proche des blés actuels ( Triticum aestivo-compactum ). Les glands grillés sont des glands de chêne pubescent.

Les pommes, petites ( de deux à trois centimètres de diamètres), rappellent les pommes sauvages que l'on trouve encore sur les Causses . Pommes et glands calcinés, tous coupés en deux, se présentent par moitiés.

Toutes ces données permettent de reconstituer la vie de ce petit habitat en grotte : en été et vers la fin de l'été, les céréales (orges et blés) et les fruits (glands, pommes et cornouilles) étaient récoltés, amenés dans la cavité . Un feu vif d'arbustes de chênes, buis et noisetiers, était allumé sur la sole... puis celle-ci était balayée et les gerbes d'orge et de blé étaient posés sur sa surface brûlante dégagée des charbons de bois... la paille et les balles des grains s'enflammaient et les grains à demi calcinés roulaient sur le bord de la sole ; n'étaient prélevés alors que ceux qui étaient dorés à point, alors que ceux qui étaient noirâtres et calcinés étaient abandonnés sur le bord de la sole, laissés en quelque sorte pour le préhistorien futur !

Les moitiés de glands et de pommes (coupés en deux pour éviter qu'ils ne roulent trop rapidement sur le bord), étaient posés sur la surface brûlante où ils étaient grillés.

Ce grillage des premières céréales et des glands avait pour but de faciliter leur conservation et peut être aussi de permettre quelques décoctions comme ce succédané de « café de glands grillés » que l’on buvait sur le causse pendant les moments difficiles de la seconde guerre mondiale !

Le gland, l'orge et le blé pouvaient également procurer de la farine servant à faire des galettes d'une sorte de pain. Le botaniste A. Maurizio cite les classiques latins, Pline, Virgile, Ovide, surtout Lucrèce, déclarant que « les glands furent la première nourriture des hommes » (A.Maurizio - Histoire de l'Alimentation végétale, Payot 1932, P.91)

Quant aux cornouilles, le grillage permettaient d'adoucir leur acidité, d'éliminer plus facilement leur noyaux et d'en faire peut-être déjà des sortes de pâtes ou de gelées, ancêtres de la confiture de cornouilles de nos grands parents !

La Fotsilieiro et l’Igue Blanche fournissent ainsi des exemples « d'alimentation en circuit court, entièrement bio ! » , c'est à dire de l'utilisation systématique de ce que la nature offrait alors sur place aux populations des causses du Quercy pratiquant déjà l'agriculture et l'élevage, mais qui ne renonçaient ni à la chasse ni à la cueillette.

L’essor de l’agriculture

Cette naissance de l’agriculture ne fut pas à proprement parler une « révolution agricole » comme on le dit souvent : ce fut au contraire un phénomène progressif, étalé dans l’espace et le temps sur plusieurs millénaires ; elle eut des conséquences multiples : d’abord un développement des inégalités entre les régions et les pays qui possédaient l’agriculture et ceux qui tardaient à l’acquérir…

Il y eut notamment un décalage entre le Quercy et les grands foyers agricoles du Proche Orient … où le développement de l’agriculture bientôt accompagné de celui de l’écriture, provoqua un accroissement de la population , sa concentration dans des villes et la concentration des pouvoirs politiques sous toutes les formes de pouvoirs absolus .

À la fin du Néolithique, quand les Quercynois édifiaient leurs dolmens en grand nombre sur les Causses, au même moment, les Minoens bâtissaient leurs palais et les égyptiens leurs pyramides ! Les constructeurs Quercinois de la Pierre Martine à Livernon, (une des plus impressionnantes tombes mégalithiques de nos régions), appartenaient alors à un sorte de « tiers monde » en comparaison de l’effervescence des cités et des empires du Moyen Orient et de la Méditerranée orientale !

L’agriculture ne fut pas d’emblée un phénomène mondial : certains groupes humains d’ailleurs la refusèrent, ce qui éclaire les raisons de son apparition ..

Dans les régions qui subirent les effets les plus marqués des changements climatiques, l’agriculture fut progressivement adoptée comme une réponse au stress et à l’insécurité qu’entraînait la nécessaire adaptation à un milieu changeant...

Mais dans certaines régions du globe où les changements naturels furent moins marqués, des groupes de chasseurs-cueilleurs étaient parvenus à un tel équilibre avec la nature qu’ils s’adaptèrent lentement sans ressentir le besoin d’agriculture : les Aborigènes d’Australie pratiquaient une forme naissante d’élevage en utilisant le brûlis contrôlé de la steppe pour provoquer la croissance d’une herbe verte attirant et fixant les troupeaux de kangourous qu’ils chassaient plus facilement…

Mais ils refusèrent l’agriculture alors qu’ils étaient pourtant en contact sur les côtes septentrionales avec des pêcheurs indonésiens avec lesquels ils entretenaient quelques échanges et qui venaient de pays pratiquant l’agriculture et même l’irrigation et l’horticulture ! ils demeurèrent des chasseurs-cueilleurs et surent même s’adapter aux déserts tropicaux alors que d’autres chasseurs-cueilleurs comme les esquimaux s’adaptèrent aux déserts froids !

L’extension de l’agriculture contribua cependant peu à peu à un changement profond de la majorité des sociétés à la surface du globe : l’essor continu et sans précédent de la population humaine.

Mais ces changements se produisirent à la fin de la préhistoire proprement dite, pendant la protohistoire et continuèrent au long de la période historique .

Des points de vue divers

C’est pourquoi je ne partage pas l’opinion de certains anthropologues actuels, certes très compétents dans leur discipline, qui tentent de chercher chez nos ancêtres préhistoriques, l’origine des graves problèmes environnementaux et sociaux actuels : Jean Jacques Hublin ( professeur au Collège de France) déclare que « tout au long de leur évolution, nos ancêtres préhistoriques se sont toujours fichus de l’environnement » ( Le Point - Noël 2019) -

En réalité le mot « environnement » n’a jamais fait partie des premiers vocabulaires , les Paléolithiques ne se considéraient pas encore comme le centre d’un monde qui les auraient « environnés » - et le professeur Yuval N.Harrari dans son célèbre ouvrage Sapiens décrit notre espèce l’Homo sapiens, comme un « éternel prédateur, conquérant et dominateur ».

Mon humble expérience de préhistorien , mes fouilles d’habitats( notamment l’abri Murat-Rocamadour) et mes études des premiers sanctuaires, m’ont appris au contraire qu’avant l’apparition de l’agriculture et même à ses débuts, les préhistoriques se sont toujours considérés comme faisant partie du vaste ensemble de la nature, ils ont toujours vécu en harmonie et en symbiose avec leur milieu dont ils avaient une connaissance intime … et Sapiens apparu en d’autres lieux, il y a quelques centaines de millénaires, n’a pas toujours été un prédateur et un destructeur !

En réalité, les gigantesques problèmes auxquels les sociétés mondiales sont aujourd’hui confrontées ont une origine historique.

Après ces timides débuts protohistoriques de l’agriculture, une dérive multiple liée à la croissance exponentielle de la population s’est en effet emparée de l’humanité :

La révolution industrielle du 19ème siècle , les colonisations ensuite au cours des quelles nous n’avons rien compris à ce qu’auraient pu, pourtant, nous apprendre certains peuples colonisés , comme les Indiens d’Amérique qui nous déclaraient « la terre ne nous appartient pas , nous appartenons à la Terre » ! ou les Aborigènes d’Australie qui nous affirment encore « hommes, serpents ,poissons, ou kangourous , même sang rouge ! »(1)

L’exploitation intensive et la destruction de la planète par la mondialisation libérale , le productivisme pour le profit, le développement des transports, la création des Mégapoles, le développement de l’élevage intensif et de la consommation de viande, les bouleversements de l’agriculture depuis surtout la dernière guerre , notamment l’essor de l’agriculture industrielle… aboutissent à la situation actuelle de confinement généralisé sur une planète trop étroite pour bientôt 10 milliards d’occupants... qui, s’ils devaient atteindre un développement économique « à l’occidentale », devraient disposer, en réalité, de trois planètes comme la nôtre !

Nous sommes aujourd’hui à l’étroit sur notre « Terre-patrie »… et nous condamnons aussi les animaux au confinement en les enfermant par milliers dans des élevages en stabulation permanente... ces confinements industriels multiples ( pensons au tourisme de masse, aux touristes enfermés par milliers dans des paquebots ou aux marins dans des porte-avions), les contacts étroits entre toutes les créatures vivantes favorisent les épidémies, la propagation des germes et des virus auxquels nous sommes maintenant confrontés... grippes, VIH, Sras, Ebola, et autres Coronavirus se transmettent des animaux aux hommes, grâce aux confinements !

Les préhistoriques protégés par leur faible densité démographique, (0,1 à 0,3 par km2) et par leur jeunesse, n’ont pas connu de telles épidémies . Dans notre région des causses et des vallées ils furent quelques centaines d’individus ou tout au plus quelques milliers pendant la dernière période glaciaire, groupés en quelques tribus ; au Magdalénien il y a 15 000 ans , une seule tribu occupait sans doute la vallée de la Dordogne entre Souillac et Lacave ! les patriarches de cette époque, qui atteignaient mon âge, devaient être bien rares et bien respectés !

La science, la technologie, la médecine, se sont développées en un progrès spectaculaire au long de notre histoire… confrontées à des problèmes de plus en plus graves elles sont entraînées dans un essor qui apparaît comme une fuite en avant donnant de l’espoir à certains… soulevant le doute chez d’autres qui pensent que, chemin faisant, l’humanité a oublié la juste place de l’homme dans l’Univers.

La préhistoire peut–elle nous enseigner quelque chose ?

Il est évident que l’humanité ne peut revenir en arrière ; la préhistoire n’est pas un paradis perdu , elle est simplement notre histoire , elle nous indique ce que nous sommes devenus : par le regard distancié qu’elle permet sur l’aventure humaine elle éclaire le chemin que nous avons parcouru.

Il fut un temps - certes très ancien - où l’homme vécut en harmonie avec la nature et c’est ce qui permit à l’humanité de s’installer sur la terre comme tous les êtres vivants… Comme le autres prédateurs , surtout carnivores, nos lointains ancêtres chassaient, pêchaient et cueillaient, mais leur population encore faible était en accord avec les ressources naturelles. C’est donc au cours de l’histoire récente qu’un déséquilibre radical se produisit qui fit de l’homme le destructeur de la planète et de lui-même .

La préhistoire nous enseigne le respect de la biosphère et la nécessité de la connaitre parfaitement. La science actuelle, l’écologie la biologie et l’éthologie ne cessent d’approfondir notre connaissance du monde vivant et de nous encourager à le respecter et à le protéger , c’est à dire à nous protéger et nous respecter nous mêmes .

Partout sur terre s’affirment des tendances à une révolution de nos genres de vie et à modifier nos comportements en améliorant nos relations avec le monde animal et végétal… telle cette peuplade africaine du lac Turkana au Kenya qui pour éloigner les éléphants prédateurs de leurs cultures sont devenus apiculteurs en installant des ruches sur la limite de leurs champs cultivés pour éloigner les éléphants qui craignent les abeilles ! (2)

Michel Lorblanchet St Sozy -en confinement -Pâques 2020.

M.Lorblanchet « L’art pariétal- Grottes ornées du Quercy », Éditions du Rouergue, réédition 2017.

(1) -« Pieds nus sur la terre sacrée » textes rassemblés par T.C.McLUHAN-Gallimard-1971

  • « Le rêve du chien sauvage-Amour et extinction » Deborah Bird Rose-Ed ; La Découverte 2019.

(2) : « Négociation avec les prédateurs » Baptiste Morizot in « Révolutions animales » Édition les liens qui libèrent 2019. p.341-357

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