Collège: l'éternel retour de la "rénovation"

 

 

Dans un article intitulé  « Le problème c’est les profs », publié par Libération le 29 juin 1999, j’écrivais ceci :

Qu'on relise le rapport Legrand sur la rénovation des collèges présenté le 1er février 1983 sous le ministère d'Alain Savary. Tout y est. Non seulement les mesures préconisées aujourd'hui par François Dubet (classes éclatées, groupes de niveau-matière ou de besoin, tutorat, projets et interdisciplinarité, objectifs et modes d'évaluation adaptés, équipes pédagogiques cohérentes, etc.), mais encore des analyses extrêmement pertinentes et toujours actuelles du système éducatif et des pratiques pédagogiques souhaitables.

On se souvient sans doute du tollé soulevé par ce rapport dans le monde enseignant et du débat qui fut tranché, politiquement s'entend, par la démission d'Alain Savary au profit d'un Jean-Pierre Chevènement qui se donna comme objectif de faire chanter la Marseillaise aux élèves et qui ne parvint même pas à les mettre en rang.

Depuis seize ans, donc, il n'est pas une tentative de réforme qui n'ait «piqué», par-ci, par-là, dans les propositions du rapport Legrand. Pourquoi donc cette hostilité, ces refus réitérés de réformes dont les intentions se sont nourries de l'humanisme révolutionnaire des mouvements d'éducation nouvelle de la Libération, pour ne pas remonter plus avant dans l'histoire? Tout simplement parce que, dans l'Education nationale, le problème, ce n'est pas les élèves. Le problème, c'est les profs!

Oh! bien sûr, pas les profs en tant qu'individus: ils sont comme tout le monde, ni pires ni meilleurs qu'ailleurs. En effet, tout le monde est d'accord, ce dernier rapport le confirme, pour dire que rien de cohérent ne peut être fait dans le collège (mais aussi dans le lycée) sans un minimum de travail collectif des enseignants. Ce qui concrètement signifie que les profs devraient passer des heures sur place, dans les établissements, à travailler ensemble. Seulement, ils n'ont pas signé pour ça, les profs.

 L'image du métier qu'ils avaient dans la tête et sous les yeux quand ils ont passé le Capes ou l'Agreg était celle d'un individu qui arrive au collège, sac en bandoulière ou cartable à la main, fait son cours et rentre chez  lui corriger ses copies, faire de la musique ou de la peinture, écrire un livre, militer quelque part ou s'occuper de ses enfants à lui. C'est pour cette vie-là qu'ils ont ahané, bûché d'arrache-pied et réussi leurs examens. Alors, qu'on ne vienne pas leur dire maintenant qu'il faut travailler avec les copains et s'exposer ainsi, exposer ses incertitudes et peut-être ses lacunes au regard de l'autre.

 De sorte que l'urgence commande de bouleverser le statut de l'enseignant pour y inclure l'obligation du travail collectif. Il est consternant de voir arriver dans les établissements des stagiaires, étudiants en IUFM, à qui, en guise de formation pédagogique, on persiste à rabâcher ce que doit être le déroulement d'un cours parfait, celui que l'on produira le jour de l'examen final ou, plus tard, le jour de l'inspection, ce cours tellement «modélisé» qu'il fait abstraction de ceux à qui il s'adresse en diluant chaque personnalité dans le concept de «classe».

                                            […]

Nous voici 16 ans plus tard, 32 ans après le ministère Savary et le fameux rapport de Louis Legrand « Pour un collège démocratique » et… rien n’a véritablement changé. Nous sommes toujours, sauf exception, sous le régime du « quatre quarts » : une heure, un prof, une matière, une classe.

Et l’on tente à nouveau d’introduire (comme tous les ministres ont tenté de le faire) des bribes de pédagogie active (dite du projet) dans une structure qui fonctionne au rejet instantané de tout corps étranger.  Comment en effet un mode d’être impositif, fondé sur le modèle de la transmission (je parle, tu écoutes)  pourrait-il admettre l’intrusion d’un mode de vie fondé sur le partage (nous observons, nous parlons, nous interrogeons, nous écoutons, nous analysons, nous réalisons, nous apprenons…) ? Cela ne se peut pas.  L’histoire de ces trente dernières années le montre à l’évidence.

De sorte que l’on peut toujours continuer à s’exalter sur une heure de grec ou de latin (pourquoi grec et latin ? Oui, je sais l’excellence…) de plus ou de moins par-ci, par-là (dans les bonnes classes n’est-ce pas ?), sur la préservation de l’allemand (pourquoi l’allemand ?) comme  langue de l’élite (les bonnes classes ?), sur l’enseignement de l’Islam ou des Lumières…

…que l’on peut toujours essayer d’introduire de l’interdisciplinarité par les EPI présentés comme une innovation alors que depuis le début des années 1980 se sont succédé les 10%, les PACTE, les PAE… toutes tentatives qui ont échoué comme échouera cette « réforme » malgré,  comme on dit, ses bonnes intentions.

Car l’obstacle qui interdit depuis 40 ans toute véritable réforme du collège, comme je le disais voici vingt ans, ce sont les profs. Non les individus mais les structures de l’institution dans lesquelles ils sont jetés et qui conditionnent, façonnent, leurs attitudes et leurs comportements.

Il ne s’agit pas ici de faire du corporatisme à rebours, les enseignants sont  comme tous les citoyens, les générations se succèdent dans des structures immuables et les comportements, les attitudes, les réflexes se reproduisent à l’identique et n’ont d’autre but que de « préserver les avantages acquis ». Sauf exception, exception des militants qui dans l’institution éducative sont une minorité comme ils sont une minorité dans la cité.

De sorte qu’une véritable réforme serait celle qui commencerait par instituer pour les nouveaux venus un nouveau métier qui se substituerait progressivement à l’antique « quatre quarts ».

 Pour commencer le nouveau métier serait défini  comme ne pouvant s’exercer que collectivement , non seulement pour « faire cours » mais pour organiser la vie (la vie en effet) dans l’école, vie qui n’est rien d’autre qu’apprendre le plus qu’il est possible par tous les moyens possibles, ce que l’on nomme ordinairement pédagogie. Ce qui implique évidemment la présence des enseignants dans l’école et leur implication active dans l’organisation de la vie des enfants qu’ils ont en charge.

Ceci, donc, pour commencer, qui n’a rien d’utopique, qui se pratique sous d’autres cieux et ici même depuis fort longtemps par exception silencieusement tolérée. Puis il conviendrait d’entrer dans le détail de ce que c’est qu’une école émancipatrice (puisque l’objectif déclaré de chaque réforme est la lutte contre les inégalités), une école productrice de « ressources humaines » ou une école qui permet et aide chaque enfant à découvrir ses talents (oui, talents), ses potentialités et à les développer autant que faire se peut ? Puis…

Mais tout cela a tellement été dit, rabâché, depuis si longtemps…  Et les inégalités continuent de se creuser tandis que quelques fleurons de cette école dite républicaine, méritocratique et, pourquoi pas ?, démocratique continuent de disserter doctement sur une heure de latin par-ci, une heure d’allemand par-là et que quotidiennement la vie dans les classes devient invivable pour les adultes et pour les enfants… 

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