JuanMa (récit) suite

La guerre d'Espagne (1936-1939) a été pour moi un événement primordial. Elle a fait ce que je suis. Je lui ai consacré plusieurs ouvrages. Voici le dernier (non encore publié) que je donne ici, en feuilleton, sur cette terre accueillante quoique virtuelle

 

Deuxième partie

 

2

 

JuanMa

 

Adelante! Adelante!
Ils l'avaient trouvé, adossé au tronc d'un peuplier à quelques pas de la rive. Ses vêtements étaient imbibés de l'eau boueuse du fleuve à laquelle se mêlait, sur sa chemise, une flaque de sang. Luna avait examiné son bras, nettoyé sa blessure et ils l'avaient transporté sur un brancard de fortune.

Cette nuit-là, souvenez-vous, nous avons fait halte dans une ferme en ruine. J'ai tenté de désinfecter sa blessure avec ce qui  restait de notre pharmacie. Il me regardait et je regardais ses yeux en amande, noirs, mais au fond desquels semblait danser une minuscule flammèche, nos regards se sont mêlés et quand il a posé sa main sur la mienne, sans un mot alors que son regard me disait ce que je n'osais imaginer, une émotion étrange s'est saisie de tout mon être comme une irradiation de mon corps tout entier, mon ventre se nouant tandis que mon cœur, soudain, semblait ne plus battre puis bondissait à nouveau dans ma poitrine parcourue par une vague, une onde de chaleur bienfaisante qui embrasait mon visage. Pardonnez-moi de vous dire ces choses que l'on ne devrait pas dire tant elles sont précieuses, mais je n'ai plus que vous, et lui là bas, que je vais aller chercher...

J'ai lentement retiré ma main sans le quitter un instant des yeux, sans qu'il me quitte un instant des yeux dont le noir lumineux me fascinait. J'ai pris soin de lui, vous vous souvenez, comme d'un enfant, comme de l'enfant qu'il était encore quand, assommé par la fièvre il s'endormait malgré les chaos, dans ce camion qui nous transportait.

A Barcelone nous nous sommes installés, toute la compagnie, ou ce qu'il en restait, dans la caserne des Atarazanas. J'ai pris soin que, dans cette fuite vers la frontière, nous ne soyons pas dispersés, que ma compagnie ne soit pas dispersée. Je n'acceptais pas, contre toute évidence, la défaite. Je ne sais plus combien de temps nous sommes resté là. JuanMa se rétablissait rapidement au rythme de la ferveur de nos incessantes conversations, de nos mutuelles confidences dans ce lieu sinistre où la moindre intimité était impossible. Vous, enfin, les hommes de la compagnie, vous détourniez pudiquement quand ils vous nous croisiez dans la cour, parlant, parlant sans cesse avant de regagner le dortoir où, assis sur nos paillasses nous parlions encore.

Souvenez-vous, nous avons passé la frontière ensemble et la honte au front quand nous avons dû jeter nos armes au tas devant des gendarmes rubiconds qui nous toisaient.

Nous nous sommes évadés ensemble, lui et moi. J'avais rassemblé mes cheveux sous un bonnet à oreillettes, cadeau des russes, avec mon uniforme de capitaine j'étais un homme parmi cette multitude d'hommes qui marchaient en colonne, harassés, vaincus, dont les hardes qui les vêtaient, les couvertures humides qui couvraient leurs épaules, leurs tignasses s'évadant des casquettes et des calots crasseux, leurs barbes noircissant les visages étaient autant de signes de leur défaite. Des hommes vaincus mais apaisés, cheminant dans ces montagnes dont ils goûtaient le silence après le fracas des batailles qu'ils avaient menées, cheminant la tête haute cependant, échangeant par instants des plaisanteries, chantant nos chants révolutionnaires le poing encore levé car nous étions persuadés de ne pas être définitivement vaincus, nous étions persuadés que la guerre qui s'annonçait déjà ne tarderait pas à nous libérer.

Le mot camp a parcouru la colonne. JuanMa a serré mon bras, pas nous a-t-il murmuré, pas nous, alors que la route s'était bordée d'arbres déplumés derrière lesquels un talus puis un ravin d'éboulis parsemé d'arbustes descendaient en pente raide vers la vallée. Au crépuscule la neige s'est mise à tomber. Nous avons attendu un instant encore que s'obscurcisse le ciel et la terre criblés de flocons épais et nous avons fait un pas de côté. Nous avons dévalé la pente dans la caillasse trébuchant, tombant, nous relevant aussitôt, agrippés l'un à l'autre, sans le moindre effroi puis, soudain, d'énormes rochers sont venus à notre rencontre, à notre secours, derrière lesquels nous nous sommes enlacés. Le monde venait de se dissoudre, nous demeurions seuls, hors de toute fatigue, hors du froid et de la faim, lovés dans cet amour qui plus que jamais venait de nous saisir à l'abri de ce rocher contre lequel nous reposions et qui veillait sur nous.

 

 

 

 

 

 

 

 

3

 

Les camarades

 

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Une prairie dans la vallée nous a conduit à une étroite rivière que nous avons longée en direction de la masse noire de maisons agglutinées autour d'un clocher orné d'une horloge sous laquelle pendait une cloche. La rivière franchie sur un pont de planches épaisses et de rondins mal équarris, le mur d'un antique lavoir bâti sur une déviation de la rivière nous a offert un nouveau refuge depuis lequel, dans un silence à peine troublé par le bruissement de l'eau nous avons contemplé, au-delà d'une minuscule placette le porche de l'église. La porte s'est ouverte avec un grincement qui nous a effrayés et immobilisés un bref instant. Sous la voûte romane un cierge posé sur l'autel répandait sa faible lueur. Nous avons allumé et disposé sur l'autel tous les cierges que nous avons trouvés puis nous nous sommes assis sur le banc le plus proche et là, dans cette lumière vacillante qui tiédissait l'air nous nous sommes pelotonnés l'un contre l'autre et la nuit s'est ornée de chuchotements et de baisers, de somnolences et de brefs retours à la conscience.

Au matin, les cierges étaient consumés. Le froid vif nous a tiré de notre torpeur quand le grincement de la porte s'ouvrant nous a dressés en un sursaut effrayé. Un homme s'avançait, de petite taille, coiffé d'un béret, emmitouflé dans une une canadienne tendue par un ventre proéminent d'où semblait couler un pantalon qui tombait en accordéon sur des bottes de cuir rappé. Il nous a tendu la main comme on le fait ordinairement en France et il nous a parlé en espagnol, soy el cura, je suis le curé. Interloqués, nous ne savions que dire tandis qu'il nous conduisait jusqu'à sa minuscule sacristie ou nous nous sommes assis sur une étroite banquette couverte d'une couverture bariolée.

Attendez-moi ici, nous a-t-il intimé avant de sortir. Un curé ! Nous ne savions que faire, nous étions épuisés, nous avons attendu. Il n'a pas tardé. Il portait un panier d'osier tressé, vous devez avoir faim a-t-il grommelé. Nous avons englouti des tartines de pain garnies de beurre et de confitures tandis qu'il s'activait autour d'une antique cafetière. Il ne disait rien, ne posait aucune question comme s'il connaissait parfaitement notre histoire, au point que JuanMa a éprouvé le besoin de rompre le silence, nous sommes des républicains, des réfugiés, je sais, je sais, ne craigniez rien vous êtes en sécurité ici, ce soir des camarades viendront vous chercher. Camarades ! Le mot, dans cette église, a tinté comme une note cristalline. Il s'est approché, nous a regardés puis nous a pris dans ses bras avant de murmurer, vous savez tous les curés ne sont pas fascistes et à nouveau il a prononcé le mot : camarades !

A la mi-journée il est revenu, son panier à la main. Nous avons fait tous les trois un festin de charcuteries, de fromages, de noix et de vin, c'est du vin de messe, a-t-il souri, mais il va bien avec le fromage et les noix.

Le soir venu ils sont arrivés, les camarades. Jacques a dit l'un, Marcel a dit l'autre. Ils nous ont serré la main. Un vieille voiture nous attendait devant l'église. La neige qui n'avait pas cessé de tomber depuis la veille avait fait de la placette une estampe de Noël. Nous avons roulé un court instant jusqu'à la cour d'une ferme dans laquelle Adeline, ma compagne a dit Jacques, nous a accueillis dans une vaste cuisine pourvue d'une cheminée dans laquelle flambaient de robustes bûches. Adeline nous a embrassés, nous avons, pour la première fois de la journée révélé nos noms, notre appartenance au Parti et au « Quinto » . Cette journée demeure pour moi comme illuminée d'amour, de tous les amours du monde. Je les regardais, Jacques sec comme un bâton de berger avec sa moustaches épaisse tombant aux commissures et couvrant ses lèvres, Marcel carré comme le cul d'un taureau, le front dégarni sous une casquette plate qu'il venait de repousser sur la nuque, Adeline et son sourire éclatant, les cheveux d'un châtain teinté de roux tirés en un chignon comme pour mettre en évidence l'énergie de son beau visage et le curé toujours engoncé dans sa canadienne et qui se retirait discrètement comme pour ne pas gêner. Je suis allée vers lui et je l'ai embrassé. Je lui ai dit, salut camarade.

Adeline nous a conduits dans « votre chambre » comme elle a dit et à ces mots j'ai pensé, elle vient de nous marier. Je me suis tournée vers JuanMa, il abaissé les yeux, rose de confusion. Sur le lit haut et vaste avec son armature de barreaux cuivrés reposait un édredon rebondi dont la housse d'un rouge sombre tranchait avec la blancheur resplendissante des oreillers joufflus. Adeline nous a indiqué la table de toilette sur le marbre de laquelle était disposée une cuvette et un broc de faïence décorés de ramures enlacées et sous laquelle se dissimulait, occulté par un rideau à fleurs ce qu'elle appela, dans un éclat de rire qui résonna dans la chambre comme, une bénédiction devant l'autel de nos épousailles, le vase de nuit. Elle nous a donné des vêtements, vieux mais propres dit-elle, nous brûlerons les vôtres dans la cheminée assura-t-elle en sortant, pour revenir bientôt portant à bout de bras deux brocs d'eau chaude, pour votre toilette, ne vous pressez pas, nous vous attendons vous dîner... Nous demeurâmes là, au pied du lit, assommés de bonheur alors que nos yeux embués ne savaient où se poser.

Tout au long du repas, dont les saveurs étranges et l'abondance des mets nous stupéfiaient, nous contâmes notre guerre, nos espoirs de 1936, nos batailles perdues, diable commentait Jacques tu étais capitaine, tu commandais aux hommes alors, au fond ça ne m'étonne pas, c'est ça l'égalité, le communisme, tout de même, tout de même modérait Adeline, ce n'est pas ordinaire, et la veillée se prolongeait dans la quiétude de cette nuit dont on goûtait par instants le silence neigeux qui cernait la ferme. Ce silence qui s'était abattu et qui n'était plus troublé que par le pétillement des braises dans la cheminée quand nous leur avons dit que la guerre n'était pas finie, que Madrid résistait encore et que nous devions y retourner, nous ne pouvons pas abandonner nos camarades là-bas, vous comprenez ? Jacques a baissé les yeux comme explorant le fond de son assiette, Marcel nous regardait interloqué et Adeline avait porté la main à sa bouche pour retenir un exclamation, vous êtes sûrs a marmonné Jacques, je comprends mais tout de même... Nous avons dû insister, expliquer, nous savons bien que notre présence là-bas ne changera rien au cours des événements mais nous devons résister, résister a dit le Parti en attendant la guerre européenne qui ne vas pas tarder, vous comprenez a martelé JuanMa, la guerre qui s'annonce et qui nous sauvera, qui sauvera l'Espagne. Je comprends a murmuré Jacques, mais tout de même vous êtes bien courageux a soufflé Adeline.

Sur le grand lit, l'édredon et les oreillers semblaient nous attendre, accueillants. Nos corps juvéniles se sont découverts en tâtonnements indécis et furtifs ont échangé leur douceur et découvert une plénitude jusque là ignorée avant que le sommeil ne nous enfouisse dans son néant. Au matin, au matin de notre première nuit de bonheur absolu, sous le regard radieux d' Adeline qui nous couvait comme elle l'aurait fait de ses enfants au lendemain de leur nuit de noce, devant un bol de café brûlant, Jacques nous a de nouveau posé la question, vous êtes sûrs ?

                                                                      (à suivre)

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