Refondation de l'école : la rhétorique de la "réussite pour tous"

Cette nouvelle réforme du système éducatif dite « Refondation de l'école » sera-t-elle la bonne, celle qui, pour le moins, initiera une « métamorphose » (Morin) vers une école plus démocratique, plus égalitaire, plus juste ?

De fait nous avons sous les yeux non seulement le texte issu de la « Concertation sur la refondation de l'école » présenté par Nathalie Mons, Christian Forestier, Marie-Françoise Colombani et François Bonneau, mais également celui de Eric Debarbieux (nouveau Délégué ministériel à la prévention de la violence scolaire) et Georges Fotinos, qui rend compte de leur enquête sur la « victimisation » menée en avril-mai 2011 et portant sur 11820 enseignants du 1e degré. On ne peut que noter la convergence des préconisations de ces deux études.

Pour autant comment de pas faire preuve de quelque scepticisme quant à la mise en œuvre de ces bonnes intentions. La première desquelles est exprimée par le ministre de l'Education dans un entretien accordé à François Jarraud du Café pédagogique :

                 L'objectif de la refondation c'est de changer l'école pour permettre la réussite de tous les élèves.

Propos celui-ci repris avec insistance par le Président de la République lui-même dans son discours de la Sorbonne le 9 octobre et qui ne va pas sans poser problème dans la mesure où l'expression « réussite de tous les élèves » n'est rien moins que problématique. 

En effet que signifie, pour le commun des mortels, le terme « réussite » dans le cadre scolaire ? C'est évidemment aller loin dans des études supérieures et décrocher un diplôme prestigieux. Ne vient-il pas alors, si d'aventure un tel souhait se réalisait, si tous les élèves décrochaient ce diplôme, la question suivante : qui dans la société assumerait les tâches les plus accablantes, celles que nul ne choisirait s'il avait le choix et qui mobilisent quotidiennement une multitude de femmes et d'hommes ?

A moins que l'on ne considère qu'il est des êtres pour qui le mot réussite peut signifier se contenter d'une activité pénible, accablante, mortifère, rétribuée au salaire minimum et assumée tout au long d'une vie.

A moins que l'on ne considère qu'il est des êtres si peu méritants qu'ils ne méritent rien d'autre, ou si pauvres en intelligence et en talents qu'ils ne sont capables de rien d'autre que ces tâches assommantes (ce que conteste chaque jours un peu plus les recherches en neurosciences (Angela Sirigu : « les cerveaux naissent et demeurent libres et égaux », Le Monde du 13 octobre).

Mais alors comment ne pas voir que l'on tombe dans le discours méritocratique développé par le cynique libéralisme, celui qui profère qu'il est des être méritants et d'autres qui ne le sont pas, pour nier ainsi tout déterminisme social, toute reproduction, tout héritage et justifier de la sorte une société et une école toujours plus inégalitaires. 

Cynisme qui voudrait occulter derrière des affirmations de « bon sens » l'artifice constitué par le concept même de ce mérite dont l'analyse quelque peu attentive renvoie inéluctablement au trope de la régression sans fin et à cette évidence formulée par John Rawls dans sa « Théorie de la justice » : « nul ne mérite son mérite ».

Nous sommes là dans la pénombre de cette impasse, de cette aporie disent les philosophes, qui met en évidence que la question de l'éducation est une question de projet social c'est-à-dire une question politique comme, semble-t-il, en est bien d'accord le Président lui-même affirmant à la Sorbonne : 

                                            Un projet éducatif est par définition un projet de société. 

Mais alors il convient d'être très prudents car la notion de mérite accouplée nécessairement à celle d'élite pourrait bien nous conduire à ce « jeu aristocratique du meilleur » comme le montre Michel Foucault (« Le gouvernement de soi et des autres ») commentant le Gorgias, jeu qui se jouait dans la démocratie athénienne et qui se joue toujours dans ce « monde agonistique » « où les plus forts doivent l'emporter sur les plus faibles ».

Et dans ce monde quel est l'instrument qui permettra au compétiteur de vaincre, au méritant de mériter, à l'élite de se dégager? Foucault nous dévoile le secret : la rhétorique :

La rhétorique est cet instrument pour rendre à nouveau inégalitaire une société à laquelle on a cherché à imposer une structure égalitaire par des lois démocratiques.

Si donc, on ne peut être que satisfait de voir figurer dans ce rapport des analyses et des préconisations pour lesquelles nombre de pédagogues ont milité depuis plus d'un demi-siècle (d'autres avant eux l'avaient fait depuis longtemps, d'autres après eux poursuivent la tâche), il ne sera pas inutile de garder en mémoire ce qu'il en est de la rhétorique du mérite et de la « réussite pour tous ».

Ainsi, il est appréciable que soient préconisés le travail de groupe (on aurait aimé cependant qu'à cette occasion soit cité le nom de Roger Cousinet ), le tutorat (on aurait aimé que soit cité le nom de Louis Legrand dont le rapport de 1982 n'est pas ici dépassé), la pédagogie coopérative, la pédagogie du projet, la nécessaire dimension collective du métier d'enseignant et donc la nécessaire mise en place d'emplois du temps évolutifs. 

Hautement appréciable également qu'il soit inscrit enfin dans un rapport que « l'école n'est pas seulement un lieu de cours mais aussi un lieu de vie » (on aurait alors aimé que soient cités les noms de Decroly, Ferrière, Claparède, Freinet et bien d'autres pédagogues de l'Education nouvelle) et que soit rendu hommage aux lycées autogérés autrement que par une citation concernant les « décrocheurs ».

Mais de tout cela il semble bien que le Président ne retienne que des mesures qui ne lui aliènent pas ou pas totalement la sympathie du corps enseignant. La réforme dite « plus de maîtres que de classes » ne peut qu'être applaudie dans les salles de professeurs d'autant plus fort que les emplois du temps évolutifs sont passés sous silence, ce qui condamne de fait toute pédagogie de projet, toute « pédagogie active ».

Ainsi encore le redoublement, cette calamité bien de chez nous, ne sera pas supprimé mais limité, la notation chiffrée, cette autre calamité, ne sera pas abolie mais débarrassée de son caractère de sanction (on se demande par quel miracle)...

Déjà les syndicats s'élèvent contre toute mesure qui pourrait remettre en question le mode de vie des enseignants et déjà le ministre s'en va répétant qu'il ne faut pas « agiter le chiffon rouge de la remise en cause des identités disciplinaires » (Le Monde, 12 octobre 2012) et que « Le temps de l'éducation est un temps long... »de sorte que l'on peut parier sans risque que dans cette « refondation » il ne restera que peu de ce qui fait l'intérêt du rapport. 

Rien d'une nouvelle définition du métier qui en « reconnaitrait la dimension collective », rien du tutorat et de la pédagogie de projet, moins encore de la classe coopérative et rien bien sûr qui puisse porter atteinte au sacro-saint emploi du temps, rien d'une autre forme d'évaluation plus « formative » que « sommative » et de la nécessaire « porosité » entre fin du primaire et début du secondaire...

Il demeurera la rhétorique de la « réussite pour tous » étouffant toute velléité d'effort pour construire une école moins inégalitaire et donc, selon la logique présidentielle elle-même, tout effort pour entreprendre la métamorphose vers une société plus juste.

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