VOX : fascisme en mode mineur, néofascisme ou fascisme?

Vox est-il un parti fasciste ? Telle est la question débattue dans la presse espagnole par éditorialistes et professeurs de sciences politiques depuis l’élection au parlement régional d’Andalousie d’une douzaine de membres de cette formation.

Vox est-il un parti fasciste ? Telle est la question débattue dans la presse espagnole par éditorialistes et professeurs de sciences politiques depuis l’élection au parlement régional d’Andalousie d’une douzaine de membres de cette formation.

Question d’importance au moment ou l’extrême droite prolifère partout en Europe et dans la mesure où, jusqu’ici, l’Espagne était considérée comme une exception puisque cette mouvance ne parvenait pas à percer dans le jeu institutionnel, c’est à dire dans les différents scrutins qu’ils soient nationaux, régionaux ou locaux.

C’est fait. Désormais Vox va jouer un rôle essentiel au parlement régional d’Andalousie, celui d’un parti charnière en situation de faire et de défaire la majorité de droite comme bon lui semble et ainsi de préparer les prochains rendez-vous électoraux.

Comment se fait-il que ce minuscule parti, fondé en 2013, qui n’obtenait en 2015 aux élections régionales et aux générales que des scores insignifiants, fasse ainsi irruption en Andalousie avec ses douze élus ?

Les professeurs Ruben Pérez (université de Séville) et Francisco Miguel Caparrós (université de Murcia) estiment dans El País que Susana Días, la présidente socialiste sortante, n’a jamais voulu entendre parler de fédéralisme au moment de la crise catalane, fédéralisme qu’elle considérait déjà comme un indépendantisme. Elle décida donc de suivre la « voie espagnoliste » et de s’opposer au nationalisme catalan en brandissant le nationalisme espagnol. C’est, selon ces deux observateurs, cette position « espagnoliste » du PSOE qui mieux que le PP (parti populaire de droite) a ouvert la voie à Vox.

Le vénérable Julio Anguita, ancien maire de Cordoue qui fut un charismatique dirigeant du PCE et de IU (Isquierda Unida), et qui fait aujourd’hui figure de vieux sage que l’on sollicite dans les grandes occasions, n’est pas loin de partager cette analyse.

C’est la bêtise nationaliste et indépendantiste en Catalogne qui a ouvert la voie à notre fascisme, un fascisme hispanique en mode mineur, affirme-t-il. Il caractérise le nationalisme qui se manifeste actuellement comme un nationalisme « castizo » (traditionnel, de pure souche), très imprégné des formes du 19e, tauromachie, chasse, « romerías » (pellerinages), folklore, « señoritismo » (de señoritos ces petits messieurs vivant à Madrid dans l’opulence que leur permet l’exploitation de domaines de plusieurs milliers d’hectares).

A la question de savoir si le terme fascisme est adéquat pour désigner cette irruption de nationalisme, de patriotisme, de drapeaux aux couleurs franquistes claquant au vent, de retour aux traditions de la « raza », Anguita répond non, pas encore. Et en vieux marxiste il assène que «  le fascisme est en dernière instance une tranchée du capitalisme en crise » et qu’il est doté d’un corpus théorique qui n’existe pas ici.

Je ne sais pas ce que Anguita entend par corpus théorique du fascisme mais je sais bien qu’il existe un « corpus idéologique » commun au fascisme assumé des années 1930 et au fascisme qui se lève partout en Europe et peut-être même ailleurs.

Si l’on compare, en effet, le programme en vingt sept points de la Falange de José Antonio Primo de Rivera, le programme de M. Le Pen et celui de Santiago Abascal, le chef de Vox , on ne peut manquer de noter ce qui constitue le socle, sinon le « corpus théorique » de ce fascisme, moins en mode mineur que ne le dit Anguita.

On trouve en effet dans ces trois textes programmatiques, outre les traditionnelles et cyniques préoccupations sociales, les trois autres piliers qui soutiennent le socle du fascisme :

L’Autorité comme valeur suprême et fondatrice qui s’incarne dans la personne et le culte du Chef irrévocable. L’État tout puissant, totalitaire, orné de ses sigles, de ses drapeaux et de ses chants guerriers, le nationalisme claquemuré derrière ses frontières qui désigne toujours un ennemi à combattre et la désignation de cet ennemi sous l’espèce du bouc émissaire : le Communisme et l’Anarchie dans les années trente, les migrants et l’islam de nos jours.

Le fascisme qui se manifeste aujourd’hui n’a nul besoin de « corpus théorique élaboré » pour surgir et se répandre. Des gestes et des discours simplistes suffisent quand ils se produisent au grand jour.

Ainsi, pour rester en Espagne, quand Abascal (chef de Vox) propose d’élever des murs à Ceuta et Melilla pour contenir l’immigration, quand un célèbre torero n’hésite pas à faire le beau dans un bar de Ávila devant les flèches et le joug, symboles de la Falange et les portraits de Franco, s’exclamant « viva España, anda que no ! » (vive l’Espagne, évidemment!), ou quand le secrétaire général de Vox, Xavier Ortega, se pavane sur une scène faisant l’éloge de la « tradition », sous l’espèce de la tauromachie, de la chasse, de la famille et de la religion, quand, enfin, une dizaine d’« ultras » fait irruption dans la grande librairie des Ramblas de Barcelone, bras tendu, main ouverte alors que Pablo Iglesias présente l’ouvrage collectif « Nudo España », hurlant « viva España » (ils n’osent pas encore le « arriba España » franquiste), il n’est nul besoin d’un corpus théorique pour que la peste se répande.

Car le fascisme qu’il soit encore en mode mineur comme le croit Anguita ou qu’il soit désigné sous la forme de néofascisme comme le font Pierre Dardot et Christian Laval dans leur très pertinente analyse du phénomène des gilets jaunes, ce fascisme se répand en effet en Europe et dans le monde. Le succès de Vox en Andalousie est un signe de plus de cette expansion, un signe inquiétant, aussi inquiétant que le sondage qui vient d’être publié indiquant que si les Européennes avaient lieu aujourd’hui, le RN de Le Pen arriverait largement en tête (24%).

Alors, fascisme en mode mineur, néofascisme ? Fascisme en tout cas qui depuis des années inocule son poison dans les esprits à coups de Marseillaise (merci aux Insoumis de chanter en cœur ces mots sanglants plutôt que ceux, sans doute trop poétiques, du Temps des cerises, par exemple) et de gros bon sens patriotard ?

Fascisme auquel il est urgent de faire front, comme il est urgent de faire front au pourrissement de la planète par le libéralisme triomphant. Mais, à la réflexion, n’est-ce pas le même combat ?

 

 

 

 

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