J'aurais honte d'être riche

Le texte ci-dessous n'a pas été "retenu" par rue89 (pour cause de "commentaire trop général") site sur lequel j'ai publié, en toute liberté, 150 articles sur mon blog "restez assis les enfants" que j'ai décidé de fermer il y a peu. Ainsi va la vie...

 

 

J'aurais honte d'être riche. Contrairement à la rumeur publique qui va s'interrogeant non sans malice sur le mode du «  mais pourquoi faudrait-il avoir honte d'être riche ? », j'aurais honte d'être riche.

 Des joueurs de ballon en culotte courte et hautes chaussettes

 Je pourrais justifier mon allégation en invoquant la multitude de femmes, d'hommes et d'enfants mourant de faim à travers le monde. Et ce serait une raison suffisante. Mais je voudrais en évoquer une autre qui met le rouge au front pour peu que l'on consente à y prêter quelque attention.

 Il s'agit du rapport ordinairement établi entre richesse et réussite. Par richesse sont désignées ici ces  opulences dont le commun des mortels découvre l'existence, cet hiver par exemple, quand des présidents de sociétés ou quelque chose de la sorte, des joueurs de ballon en culotte courte et hautes chaussettes, des comédiens grotesques prennent la fuite pour mettre à l'abri leur magot.

 Et j'entends par réussite la qualification donnée à cette accumulation pécuniaire : réussite d'être parvenu à faire fructifier un pactole hérité et réussite plus estimée encore quand la richesse accumulée est le résultat d'un mérite, d'un talent particulier, d'une redoutable volonté d'entreprendre, de dispositions extraordinaires dues à une singulière complexion d'âme et de corps.

 J'aurais honte d'être riche parce que « réussite », « talent », « mérite », « volonté » sont les figures d'une rhétorique qui n'a d'autre raison, d'autre sens, d'autre fin, que de légitimer, en les posant comme naturelle évidence, une organisation humaine, un monde, fondés non seulement sur l'inégalité sociale mais sur le mépris de la multitude de celles et ceux qui n'ont pas « réussi »... à être riches. Ce mépris dont les « vainqueurs », délibérément ou non, accablent les « vaincus ».

 La réussite est une pure négation de la Vie

 Le vocable lui-même, « réussite », quand il est employé pour qualifier une vie apparaît à l'examen comme particulièrement inadéquat. Ainsi, dit-on parfois, «il y a bien des façons de réussir une vie », sans prendre garde que la vie d'un être singulier ne peut en aucun cas être décrite, encore moins jugée en termes de « réussite » ou d'échec (entre les deux le moyen terme est nécessairement exclu par  la nécessité même de la réussite qui est ou n'est pas).

 En effet le terme  « réussite » s'agissant d'une vie singulière implique l'existence a priori d'un cadre, d'un contexte de type compétitif constitué des dichotomies réussite/échec, vainqueurs/ vaincus dans lequel cette vie singulière advient. Et par là c'est la Vie même en tant que porteuse d'une multitude de  potentialités, d'un insoupçonnable foisonnement de possibilités qui se trouve niée, et c'est ainsi que l'alternative réussite/échec imposée à chaque vie singulière se constitue en pure négation de la Vie.

 On voit bien alors le caractère totalitaire de la notion de réussite qui se posant comme évidence exclut tout autre « sens » possible et condamne de ce fait en tant qu'inadaptation, en tant que déviance toute velléité d'évasion de ce champ normatif réussite/échec, d'autant plus que le seul critère de jugement est particulièrement massif : la richesse. 

 Or la richesse, cette richesse de quelques-uns qui condamne la multitude à l'échec, cette richesse n'est jamais, en aucun cas, justifiée, légitimée par un quelconque mérite, talent ou volonté. Car nul ne décide du talent qui lui est donné (par qui ?) comme nul ne décide de la volonté dont il est doté (par qui ?) comme nul ne décide de sa naissance ou de la rencontre miraculeuse qui « change une vie » et qui en devient événement (comme dirait Badiou je crois).

 Le libre arbitre est une pure illusion

 Le rouge qui devrait monter au front de tous les riches, de tous les fortunés, est produit par l'illégitimité de leur fortune comme il est évident dans le cas de l'héritage mais comme il est non moins évident quand la fortune répond à un « mérite », « talent », un « effort », « volonté » car nous faisant un instant spinoziens il ne peut que nous apparaître avec évidence que le libre arbitre est pure illusion puisque nul n'a décidé d'être ce qu'il est, de sorte que nul ne mérite son mérite car « personne ne mérite ses capacités naturelles supérieures ni un point de départ plus favorable dans la société » (John Rawls, Théorie de la justice).

 Il y a plus me semble-t-il, plus qui devrait provoquer la honte d'être riche. Il y a la servitude imposée à toutes celles et ceux qui servent les riches, il y a le saccage de la planète provoqué par des riches dont la richesse accumulée mutile leur pensée et la réduit à un réflexe d'accumulation comme seul sens possible de leur existence qui les autorise à produire l'inutile en quantité dévastatrice pour l'humanité entière.

 Être riche est une abdication

 N'apparaît-il pas ainsi que la notion de réussite et la richesse qui la sanctionne abdiquent tout sens moral, toute éthique ? N'apparaît-il pas que les contributions de ces riches aux œuvres caritatives sont le signe le plus visible de leur désinvolture ou dans le pire des cas de leur mépris. N'apparaît-il pas alors qu'être riche est une abdication, l'abdication de ce qui constitue la part la plus noble, je crois, de l'humanité, le sens moral ?

 Mais alors, est-on en droit de s'interroger, qu'est-ce donc que tenter de vivre vraiment, de vivre autrement que dans le factice accumulatif ? Faisons une fois de plus appel à notre incontournable Baruch pour penser que vivre ce peut être jouir, je dis bien jouir, de l'effort, de la progression vers ce qu'il nomme dans la dernière partie de son Éthique « L'Amour intellectuel de Dieu » qui n'a rien à voir avec je ne sais quelle bondieuserie mais tout à voir avec la connaissance et avec… l'Amour.

 Et pour cela avoir toujours à portée de main ces trois outils (Spinoza était aussi un manuel) que sont  la Raison, la Fermeté de l'Âme et la Générosité. Ne voit-on pas alors, à cette lumière, combien la « réussite » et la « richesse »  relèvent du vulgaire ?

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