Pédagogie libertaire

couv_livre.jpgOn n'est jamais mieux servi, etc. Voici donc la quatrième de couverture et l'introduction de mon dernier livre :

 

  Les chroniques pédagogiques rassemblées dans cet ouvrage ont été choisies parmi les cent cinquante « billets » publiés depuis mai 2007sur le site Rue89. Elles émaillent un texte inédit dont l'immodeste ambition n'est autre que d'appréhender la « refondation de l'école », autrement dit sa métamorphose, d'un point de vue que je qualifie volontiers de libertaire. Non pour sacrifier à cette mode en vertu de laquelle nombreux sont, de nos jours, celles et ceux qui se découvrent soudain «libertaires quelque part », mais pour affirmer et je l’espère montrer que tout mode d'instruction «impositif » c'est-à-dire autoritaire est incompatible avec une intention de justice sociale. Il conviendra alors d’examiner comment une pédagogie fondée sur le partage et la coopération, en cela libertaire, s’oppose à une pédagogie fondée sur la compétition…

 Ce livre est autoédité. Autogestion, en quelque sorte, qui dispense de se soumettre au « pouvoir éditorial », d’avoir à quémander, à « faire la manche », pour ainsi dire. Ainsi, de la traditionnelle note biographique l’on peut se dispenser pour préciser simplement que trente-cinq années vécues  dans l’institution éducative (toujours en ZEP volontairement) après dix années de labeur dans l’industrie ont forgé quelques réflexions d’ordre pédagogique et politique, ce qui est tout un. On les trouvera dans ces pages.

 

          

 Il est, dans toute société, des tâches inéluctables que nul ne choisirait  d'accomplir... s'il avait le choix. Comment alors sont désignés celles et ceux qui auront, leur vie durant, à assumer ces besognes prosaïques, parfois mortifères?

Telle est, au fond, la question à laquelle doit répondre tout projet éducatif soucieux de justice sociale. Car un projet éducatif est toujours un projet de société. Et cette question est sans cesse posée depuis des millénaires et sans cesse chassée d'un revers de main.

 Les vieux Grecs, eux, avaient résolu la question. Aristote le disait ainsi : « si les navettes tissaient d'elles-mêmes et les plectres pinçaient tout seuls la cithare, alors, ni les chefs d'artisans n'auraient besoin d'ouvriers, ni les maîtres d'esclaves ».

 Autrement dit, pour que les hommes, les hommes libres, puissent vivre une vie consacrée au « loisir », c'est-à-dire à l'Art, sachant que la politique est l'art de la cité, il convient que les esclaves se chargent du prosaïque.

 L'esclave, en effet, nous explique encore Aristote, s'il est bien homme, est la « chose d'un autre », il « ne s'appartient pas à lui-même », il est la « propriété » d'un autre, sachant que « une propriété est un instrument d'action et séparé du propriétaire ». Autrement dit, on le voit, l'esclave est un « outil » mais, dit encore Aristote, « animé » ou, peut-on dire également aujourd'hui, une ressource... humaine. « Humanisme » auquel nous aurons à   revenir dans ces pages.

 Cependant, l'esclavage aboli, la question de la justice se fait impérative. Car, si « ceux qui ont la possibilité de s'épargner les tracas domestiques ont  un préposé qui remplit cet office tandis qu'eux-mêmes s'occupent de politique ou de philosophie », ne convient-il pas de se demander comment seront désignés les préposés aux « tracas domestiques » et plus généralement les préposés aux tâches les plus rébarbatives, ceci en toute justice ?

 John Rawls tente de répondre par sa « Théorie de la justice », laquelle implique une « réelle » discrimination positive, une politique qui « doit s'employer à privilégier le juste par rapport à l'efficace ». La question pourtant demeure, surgissant sans cesse, inéluctablement, implacablement.

 Comment pourrait-il en être autrement puisque, justement, celles et ceux qui par leur position sociale, leur capital culturel, sont en situation de poser la question disposent du privilège de ne pas sacrifier aux tracas domestiques, de ne pas être les victimes de ces « profondes inégalités de destin entre ceux qui vont subir leur vie et ceux qui vont jouir de leur vie ».  Mais qu'est-ce que cela jouir de sa vie ? C'est  « vivre poétiquement » !

Vivre poétiquement ! Nul ne se hasarderait, par ces temps de matérialisme dur,  à proférer une telle Idée. Edgar Morin, lui, peut le faire, l'a fait depuis longtemps et réitère son propos  en l'explicitant : « vivre poétiquement, c'est vivre pour vivre ». Puis, « La politique de civilisation nécessite une pleine conscience des besoins poétiques de l'être humain ».

 Et cette Idée n'est rien d'autre, me semble-t-il, que l'interpellation actuelle et pressente de la justice sociale par l'impératif écologique : comment construire, en justice autant qu'il se peut, un mode de vie sur cette terre qui ne détruise ni l'homme ni la terre ?

 Mais alors, la question de l'école ne devient-elle pas celle-ci ? : comment construire une école dont la mission doit être de permettre à chaque enfant de se réaliser comme homme libre dans une vie « éthico-poétique » (Foucault) sachant que les tâches ingrates doivent être assumées et la Terre-patrie préservée ? Comment construire cela en justice ?

 Tout projet éducatif écartant la question des tâches inéluctables (la prose, dit Morin)  et celle de la vie sur cette terre se révèlera vain ou, plus probablement, révèlera la volonté de perpétuer les structures sociales actuelles et l'idéologie qui les sous-tend, celle qui affirme l'injustice comme inéluctable, comme « naturalité » aristotélicienne : il faut bien des « instruments » puisque les navettes ne vont pas seules.

 Or, il n'est plus possible aujourd'hui, quelques révolutions accomplies, de poser comme voici vingt-cinq siècles l'injustice en « allant-de-soi ». De sorte que se déploie un discours idéologique qui en appelle au bon sens, comme tout discours idéologique, et qui déclare que ce qui existe est ce qui peut exister et qu'il ne peut exister rien de véritablement différent.

 Cette idéologie de la conservation fondée sur l'inéluctabilité de l'injustice (car il faut bien que le prosaïque soit assumé) se déploie en articulant quelques artifices conceptuels qui relèvent de l'escroquerie intellectuelle : ainsi du « mérite » et de son corollaire « l'égalité des chances », de la « valeur travail », de la « compétition » et de la « réussite »...mesurée en volume d'accaparements réalisés.

 A l'inverse, penser  une autre école c'est affronter l'aporie des tâches ingrates. Une autre école est celle qui se propose d'aider, aider en effet, chaque enfant à vivre dans l'école « poétiquement », et nous verrons comment cela se réalise concrètement, de manière à lui permettre de découvrir « ce qu'il lui plaît de faire », ce qu'il lui plaira de faire.

 Sachant que les durs labeurs sont inéluctables et qu'ils doivent être assumés, sachant que l'histoire de l'humanité est celle de cette injustice primordiale où une multitude de femmes et d'hommes sont astreints aux tâches avilissantes1 pour que les hommes « libres » puissent vivre... « poétiquement ».    

 Avant de plonger dans la sombre impasse des labeurs accablants, peut-être n'est-il pas malvenu pour prendre souffle, de se demander, à ce propos, si le Pape lui-même « lave ses chaussettes » ? La question fut posée, le 26 septembre 2008, dans une chronique de la Rue89, cet espace de liberté où depuis cinq ans je tente de réfléchir à cette école dans laquelle j'ai si longtemps vécu et de laquelle je ne parviens pas à sortir. D'autres « billets », ainsi, viendront tout au long de ce texte éclairer le propos et peut-être, parfois, le vivifier. Ainsi donc du Pape et de ses chaussettes, toute révérence gardée :   

 ''Dans le monde grec le travail physique était considéré comme l'œuvre des esclaves'' dit le vieil homme d'une voix fluette, compassée par tant de compassion sous les voûtes du Collège des Bernardins.

C'est pourtant là une curieuse formulation. Que doit-on entendre? Que le travail physique (pourquoi ne pas dire les tâches prosaïques ou la besogne ou les corvées) est une œuvre et que, de ce fait, les esclaves travaillant, besognant, « corvéant » réalisent une œuvre? Sans doute non puisque discourant du monde grec cet homme nous en instruit ainsi: ''Le sage, l'homme vraiment libre se consacrait uniquement aux choses de l'esprit, il abandonnait le travail physique, considéré comme une réalité inférieure à ces hommes qui n'étaient pas supposés atteindre à cette existence supérieure, celle de l'esprit''. On doit donc bien entendre par travail physique non pas une œuvre mais ce que je préfère nommer, quitte à risquer une forme pléonastique, le travail-tourment que les hommes libres abandonnent volontiers à d'autres hommes procédant d'une nature inférieure.

                                           [...]

Ceci, sans doute, résidus de la tradition grecque, car poursuivant sa dissertation sous ces voûtes polies (par qui ?) cet homme chenu nous instruit de la tradition juive, fort différente puisque ''tous les grands rabbins travaillaient de leurs mains'' à l'exemple de Paul fabriquant ses tentes, ce qui permet d'en venir au ''monachisme chrétien dont le travail manuel est un élément constitutif'' puis à ''Dieu Lui-même [qui] est le créateur du monde, et la création n'est jamais achevée. Dieu travaille!''

D'où il vient, de toute évidence, que Dieu Lui-même travaillant (sans relâche à la création toujours inachevée) '' le travail (on ne manquera pas de noter que l'on ne sait plus de quelle espèce de travail il est question ou, plutôt, que l'on semble passer subrepticement du travail-tourment au travail ''créateur'') le travail, donc, '' des hommes apparaît comme une expression particulière de leur ressemblance avec Dieu qui rend l'homme participant à l'œuvre créatrice de Dieu dans le monde''. 

D'où il vient enfin que l'on attend de toutes celles et de tous ceux qui dans l'Église, et autour de celle-ci ne travaillent pas ''physiquement'', à commencer par l'homme chenu discourant sous les voûtes, suivi de la cohorte de ses évêques et cardinaux, qu'ils se mettent au travail ''physique'' pour rompre décidément avec la détestable tradition aristotélicienne affirmant encore et toujours à travers les millénaires que l'on ne voit pas comment les hommes (libres, évidemment) pourraient vivre sans esclaves.

Car, à défaut d'un tel engagement dans le ''physique'' le discours papal s'abîme dans l'incohérence si ce n'est dans l'insouciance narquoise de qui ne sait ce que c'est que laver ses chaussettes moins encore saisir le manche d'une pioche pour la manier tout le jour. A défaut, le discours papal sur le travail consacre l'inégalité entre les hommes qui travaillant de leurs mains ''ressemblent à Dieu'' et ceux qui ont le privilège de pouvoir ''aller à Dieu'' sans se salir les mains.

Comment ne pas voir ici, mieux encore que dans le discours confus sur la laïcité, qu'aux marches du palais communient le temporel et le spirituel pour consacrer et, donc, légitimer un terre-à-terre, pétris par l'injustice et le cynisme? 

 Telle est donc la question aujourd'hui, celle du partage des tâches prosaïques inéluctables, au sein de la famille comme au sein de la société. Telle est donc la question qu'il convient de poser à l'école, au système éducatif et, au-delà, à la société tout entière : comment assumer, en démocratie, la question des tâches prosaïques ?  Et, ce faisant, comment apprendre? Comment convaincre chaque enfant que c'est en apprenant autant qu'il est possible qu'il parviendra progressivement à choisir « ce qu'il lui plaît de faire »? Comment donner sens à l'apprendre?

 

 

 

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