La voiture comme doudou

La manifestation des « gilets jaunes » n’a pas pour seul motif l’augmentation du prix des carburants. Évidemment...

 

Précaution liminaire : il est évidemment des femmes et des hommes qui ont absolument besoin d’une voiture pour travailler ou pour aller travailler, pour faire leurs emplettes aux cinq cents diables et conduire les enfants à l’école. Il conviendrait donc pour tout gouvernement soucieux de justice sociale de prendre les mesures permettant de « soulager » cette population défavorisée, comme on dit pudiquement. Ce qui ne devrait pas poser de difficultés pour des gouvernants bardés de diplômes des plus grandes écoles donc sensément compétents.

Ceci étant posé il est aussi sans doute un nombre important de femmes et d’hommes qui pourraient fort bien se passer de voiture au quotidien s’ils acceptaient de renoncer à ce semblant de petit confort et de partager la promiscuité quelque peu plébéienne des transports en commun.

Seulement il s’agit de voiture, de cet objet qui n’est pas n’importe quel objet et dont il se pourrait même qu’il soit de l’ordre de l’objet transitionnel autrement dit du doudou. Et il se pourrait aussi et simultanément que cet objet provoque ce qu’il faut bien appeler des troubles tels que l’addiction automobile, la dépendance automobile, un certain fétichisme et jusqu’à, parait-il, quelque chose de l’ordre de la « mécanophilie ». Il suffit pour s’en convaincre d’aller faire un tour sur la toile ou simplement de regarder attentivement autour de soi.

Les rues, les places, les parkings et les autoroutes sont saturés de voitures de plus en plus volumineuses aux couleurs sombres, aux larges pneumatiques garnis d’enjoliveurs clinquants et aux calandres agressives, voitures qui, cependant, demeurent des objets, comme, disait Baudrillard, mais des objets pour ainsi dire militarisés, dont l’aspect, le « design », évoque davantage celui des « halftracks » que celui de la DS 19 qui fit l’objet, on s’en souvient, d’une observation attentive de la part de Roland Barthes et d’ un texte mythique publié dans son ouvrage « Mythologies » (Seuil, 1957) dont on retint la célèbre phrase :

Je crois que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques : je veux dire une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique.

Mais Barthes s’extasiant devant l’aérodynamisme de la Déesse qui « est visiblement exaltation de la vitre » croit déceler une évolution qu’il exprime en ces termes :

 Jusqu’à présent, la voiture superlative tenait plutôt du bestiaire de la puissance; elle devient ici à la fois plus spirituelle et plus objective...

Comment ne pas voir alors que la voiture qui de nos jours sature l’espace, la terre entière, est le résultat d’une régression qui partant de l’aérienne DS revient à cette voiture superlative qui tient plutôt du « bestiaire de la puissance » ?

Comment ne pas voir que nous sommes revenus à un objet-cocon dans lequel on s’enferme bien à l’abri derrière des vitres noires cerné comme dans son chez-soi par les dernières productions technologiques.

Comment ne pas voir que nous sommes passés de cette ouverture libératrice dont Simone de Beauvoir s’émerveillait, voyageant sans contraintes dans son « Aronde », à un enfermement dans un habitacle, un espace foetal, qui nous transporte à grande vitesse d’un départ à une arrivée sans nous laisser le loisir de baguenauder dans l’entre deux ?

Cependant la voiture a conservé et sans doute développé ce caractère mythique à mesure qu’elle devenait accessible à une grande partie de la population et elle porte plus que jamais cette sémiotique qui désigne la réussite, la force, la puissance, la vitesse mais aussi l’addiction, la dépendance, le fétichisme.

Rares sont, de ce fait, celles et ceux qui peuvent aujourd’hui se passer de la voiture car si elle est toujours l’objet dont parlaient Barthes et Baudrillard elle est devenu objet transitionnel, le doudou dont l’enfant ne peut plus se passer, comme le téléphone mobile brandi en toutes circonstances est la « totote » dont nombre d’adultes ne peuvent plus se passer.

Il se pourrait bien alors, ce samedi, que le véritable mot d’ordre des « gilets jaunes » soit moins celui que l’on entendra que celui que l’on n’entendra pas :

« Ne touchez pas à nos doudous ! »

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