Jupiter à Souillac

Vendredi « Il » sera donc à Souillac pour promouvoir le « grand débat ». Promouvoir, en effet, comme on le fait de n’importe quelle marchandise. Souillac est mon village.

Vendredi « Il » sera donc à Souillac pour promouvoir le « grand débat ». Promouvoir, en effet, comme on le fait de n’importe quelle marchandise.

Souillac est mon village. Je le rejoins chaque printemps pour en partir l’automne venu quand se détachent les premières noix. J’y suis né il y a bien longtemps maintenant, au début de la dernière guerre, par hasard, comme chacun né par hasard là plutôt qu’ailleurs.

Mes parents, en effet, réfugiés de la guerre d’Espagne, furent accueillis sur cette rive de la Dordogne par de bonnes gens dans la tradition de ce Quercy républicain. Et aujourd’hui encore d’autres bonnes gens, mes ami(e)s, accueillent des migrants comme on dit, des réfugiés de toutes les guerres lointaines et de toutes les misères.

 Cependant, Souillac se meurt. La rue de la Halle, la place du marché, la place du Puits et jusqu’à « la Route » (la N20), tous ces lieux qui palpitaient de vie et de vies sont devenus des déserts.

Les magasins ont fermé les uns après les autres, comme partout, détruits par « Leclerc » et consort qui sont venus bétonner les antiques noyeraies pour y dresser leurs hangars hideux. Désormais on ne se rencontre plus dans les ruelles et les places du vieux Souillac pour échanger des nouvelles mais sur le parking ou dans le hall de « Leclerc » qui empeste la marée.

Plus aucune vie authentique dans ce bourg étouffé par l’économie de l’offre comme disent les « libéraux », sauf le vendredi, tous les vendredis, jour du marché et de la foire qui se tiennent Place Saint-Martin, Place de la Halle et Place Pierre-Betz (oui, l’ami des surréalistes qui se plaisaient bien dans la région).

Et c’est justement ce jour-là qu’« Il » débarque pour faire son spectacle au Palais des Congrès, accompagné de sa cour bien sûr et de tout le dispositif de protection qui mobilise policiers et gardes de toutes sortes, véhicules rutilants et hurlant, hélicoptères et je ne sais quoi encore…

Au fait, sait-on combien coûte ce dispositif somptueux, combien de fois le SMIC ? N’y a-t-il pas mieux à faire avec tout ce « pognon » ?

Donc, vendredi à Souillac pas de marché, pas de foire et les petits commerçants qui comptent sur ce jour-là pour redresser leur chiffre d’affaire en seront pour leurs frais et les gens qui, rituellement, descendent des causses ou montent de la vallée pour se retrouver au marché pourront toujours aller au Palais des Congrès où Jupiter se célébrera lui-même, à mi-côte de l’Arbre Rond où, en juillet, quand l’orage menace on va écouter le jazz du festival concocté par Robert Peyrillou et sa bande. Mais ils seront tenus à distance bien sûr, peut-être pourront-ils se replier sur le foirail tout de même...

Et tout ça pour quoi ? Et tout ça pour rien comme dit une vieille chanson révolutionnaire. Qui peut croire encore aux vertus de ce « débat » qui n’est rien d’autre qu’un déploiement de propagande (aujourd’hui on dit communication, c’est plus chic) pour tenter de réhabiliter un pouvoir à la dérive ? Car de deux choses l’une : ou bien le « chef », comme il aime à se qualifier lui-même, est sourd ou bien il est moins intelligent qu’il ne le croit.

Car ce que veulent les femmes et les hommes en révolte a fort bien été exprimé sur les ronds-points et les avenues et se résume en deux mots : justice sociale. Pour plus de détails on ne saurait trop « Lui » conseiller de lire les reportages de François Bonnet et les appels de Commercy.

Mais comment faire ? Comment faire sinon taxer les plus riches et lutter contre l’évasion fiscale pour « donner » aux plus pauvres, aux « riens » comme il osa dire ? Démagogie, évidemment, ce mot que tous les conservateurs ont toujours eu à la bouche (à l’encontre même de Roosvelt qui pourtant n’avait rien d’un « casseur »). Car ils fuiraient, les riches, si l’on s’en prenait à leurs privilèges, n’est-ce pas ?

Comme s’ils attendaient cela pour mettre leurs sous à l’abri tous les Carlos, les affairistes, les héritiers, les sportifs de haut vol et les chanteurs honorés officiellement par la Patrie reconnaissante, ces immenses patriotes…

« Il » va donc faire son show à Souillac comme il l’a fait mardi dernier en Normandie devant des élus encharpés de tricolore qui, ébahis par la « performance », par le spectacle,l’applaudissent debout. Et, pendant ce temps, là-bas, au bord de la route de Sarlat, Leclerc continuera à se gaver en détruisant les petits commerces qui restent et en rétribuant ses caissières ignominieusement. Les trente tonnes continueront à fracasser la « Route » pour ne pas acquitter le péage et transporter à moindre frais des fraises d’Almeria jusqu’à Amsterdam, et les renoncules avides de nitrates continueront à prospérer dans le courant de la Dordogne et Souillac continuera d’étouffer, lentement, sans bruit.

A moins que...

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