Laisse béton !

Anselm Jappe vient de publier aux éditions de L'Échappée un essai intitulé : « Béton, arme de construction massive du capitalisme ? C'est tout dire...

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Je ne peux mieux faire pour éclairer ce titre que reproduire ici quelques lignes de la quatrième de couverture :

Le béton incarne la logique capitaliste. Il est le côté concret de l'abstraction marchande. Comme elle il annule toutes les différences et est à peu près toujours le même. Produit de manière industrielle en quantité astronomique, avec des conséquences écologiques et sanitaires désastreuses, il a étendu son emprise au monde entier en assassinant les architectures traditionnelles et en homogénéisant par sa présence tous les lieux. Monotonie du matériau, monotonie des constructions que l'on bâtit en série selon quelques modèles de base à la durée de vie fortement limitée conformément au règne de l'obsolescence programmée. En transformant définitivement le bâtiment en marchandise, ce matériau contribue à créer un monde où nous ne nous retrouvons plus nous-mêmes.

Cependant méfiance, les mots peuvent être trompeurs. En effet l'origine de cet essai se trouve dans l'écroulement du viaduc Morandi à Gênes en août 2018. L'auteur nous dit qu'il fut très vite convaincu que la cause du désastre se trouvait dans le fait que ce pont était fait de béton armé. Notons bien : béton armé et non béton tout court.

 En revanche, le Panthéon de Rome a été construit à l'aide de béton tout court... et il est toujours debout. Le béton qui se compose d'un mélange de chaux (calcaire cuit dans un four), de sable, d'agrégats divers et d'eau ne présente donc pas de danger puisque le Panthéon fut édifié il y a 2000 ans tandis que la travée écroulée du viaduc Morandi était, comme la quasi totalité des constructions aujourd'hui, en béton armé.

Pour les ignorants de ma sorte, béton, béton armé, ciment, mortier se confondent dans la triste vision de cette uniformité grise et plus ou moins poreuse. L'auteur décrit méticuleusement tout cela jusqu'à l'introduction dans cette marmelade grise de toutes sortes de ferrailles qui en font du béton armé, et retrace l'histoire de ce matériau qui se propage dans le monde entier.

Il en profite pour rappeler que Le Corbusier, grand maître du béton, collabora aux mouvements fascistes du Faisceau et du Redressement national, participa aux émeutes d'extrême droite à Paris en 1934, afficha son admiration pour Mussolini et ses sympathies pour Hitler ce qui, selon l'auteur, se retrouve dans son architecture toute de béton dont les bâtiments respirent le totalitarisme, l'eugénisme, l'ingénierie sociale et la furie destructrice qui caractérisaient les programmes fascistes. (On peut voir sur ce point le livre d'Olivier Barancy, « Misère de l'espace moderne » - Agone, 2017 et : « Le Corbusier, un fascisme en béton » de Roger-Paul Droit – Les Echos, 23 avril 2015).

Anselm Jappe, ne pouvait pas, alors, manquer de poser la question : le béton est-il stalinien ? Et rappeler ainsi l'enthousiasme de Khrouchtchev qui avait la certitude que ces constructions dureraient des siècles, précisément parce qu'elles étaient en béton.

On lira également avec intérêt les pages consacrées au rapport des Situationnistes, de Debord en particulier, avec le béton et avec l'architecte hollandais Constant qui travaillait à un projet de « ville utopique » nommé « New Babylon » dont je ne citerai ici que l'énoncé de l'objectif : « Vaincre la nature et soumettre à notre volonté le climat, l'éclairage,les bruits » (Constant : « Une autre ville pour une autre vie »- Internationale situationniste, n° 3, 1959). Projet prométhéen s'il en fut qui me convie à citer ici Pierre Hadot qui dans son magistral ouvrage « Le voile d'Isis, Essai sur l'histoire de l'idée de Nature » (Gallimard, 2004), consacre de belles pages à Prométhée et à Orphée, plus précisément à ce qu'il nomme l'attitude prométhéenne et l'attitude orphique :

Si l'homme éprouve la nature comme une ennemie, hostile et jalouse, qui lui résiste en cachant ses secrets, il y aura alors opposition entre la nature et l'art humain, fondé sur la raison et la volonté humaines. L'homme cherchera, par la technique, à affirmer son pouvoir, sa domination, ses droits sur la nature.

Ceci pour ce qui est de l'attitude prométhéenne dont on voit bien aujourd'hui plus que jamais qu'elle conduit à torturer (c'est le mot de Hadot) la nature pour la « faire avouer », c'est-à-dire pour la soumettre. Quant à l'attitude orphique :

Si, au contraire, l'homme se considère comme partie de la nature, parce que l'art est déjà présent, d'une manière immanente, dans la nature, il n'y aura plus opposition entre la nature et l'art, mais l'art humain, surtout dans sa finalité esthétique, sera en quelque sorte le prolongement de la nature, et il n'y aura plus alors rapport de domination entre la nature et l'homme. L'occultation de la nature ne sera pas perçue comme une résistance qu'il faut vaincre, mais comme un mystère auquel l'homme peut être peu à peu initié.

                                                                                                                                                                                                                         

Le Panthéon de Rome Le Panthéon de Rome
Cependant, poursuit Pierre Hadot : en opposant attitude prométhéenne et attitude orphique, je n'ai pas voulu opposer une bonne et une mauvaise attitude. J'ai voulu simplement, par ce recours aux mythes grecs, attirer l'attention sur deux orientations qui peuvent se manifester dans le rapport de l'homme à la nature, deux orientations qui sont aussi nécessaires l'une que l'autre, qui ne s'excluent pas nécessairement et sont souvent réunies dans le même personnage. […]. Mais d'un autre côté, le développement aveugle de la technique et de l'industrialisation, aiguillonné par l'appétit du profit, met en péril notre rapport à la nature elle-même...

 Pour conclure : Attitude orphique et attitude prométhéenne à l'égard de la nature peuvent très bien se succéder ou coexister ou même se mêler. Elles n'en sont pas moins radicalement et fondamentalement opposées.

Ce qui nous ramène au béton qui, comme on le perçoit à la lecture du livre de Jappe semble avoir précipité dans la folie le monde de l'architecture, de Le Corbusier à Constant, en passant par l'édification à marches forcées de tours dont l'insolente hauteur domine le monde et de « cages à lapins » alvéolaires destinées à parquer la main d'œuvre nécessaire à l'édification de ces horreurs.

Le problème alors ?, s'interroge Jappe avant de préciser qu'entre 1950 et 2019 la production mondiale de ciment est passée de moins de 200 millions de tonnes par an à 4,4 milliards (multipliée par 22 en moins de 70 ans). Alors, en effet où est le problème ? En ceci, affirme l'auteur, que « le béton suffoque et noie » avant d'énoncer quatre problèmes majeurs : la nocivité pour la santé humaine ; les conséquences de l'extraction massive de sable et de gravier sur les milieux naturels et leurs habitants ; la consommation d'énergie et les émissions de CO2 lors de la cuisson et, enfin, la stérilisation des sols.

On lira dans ce chapitre comment le béton nuit à la santé mais aussi comment il perturbe le climat et contribue au réchauffement climatique de la planète et « comment le béton ensevelit de vastes étendues de sol fertile, obstrue les rivières, suffoque les habitants, etc. etc. sans oublier les inondations toujours plus graves qui touchent désormais régulièrement de nombreux pays et qui sont, comme on le sait, en bonne partie la conséquence de la « cimentification » du sol qui empêche l'évacuation rapide des eaux. On notera aussi la question du sable qui est devenu une ressource précieuse pouvant déclencher des conflits meurtriers et qui, d'ores et déjà, suscite la convoitise active des mafias de tous ordres.

Enfin, peut-on songer, si encore les ouvrages en béton étaient d'une solidité à toute épreuve... Mais non, la catastrophe du viaduc Morandi prouve le contraire. Aujourd'hui on sait, affirme l'auteur, que la plupart des constructions en béton armé vont durer tout au plus 50 ans et qu'il sera nécessaire de les entretenir à grands frais ou de les raser ce qui pose le problème des déchets. Qui n'a vu, à la périphérie des villes et des villages ces « friches industrielles » hideuses qui dressent leurs résidus de béton sur les étendues bétonnées ? N'est-ce pas cela que la société du béton léguera, un monde en ruine à tout point de vue ?

Je ne résiste pas alors, pour conclure, à la tentation de citer, comme le fait Anselm Jappe le propos de Buenaventura Durruti, ce « militante destacado » (éminent) libertaire :

Buenaventura Durruti Buenaventura Durruti

Nous n'avons pas peur des ruines. Nous sommes capables de bâtir aussi. C'est nous qui avons construits les palais et les villes d'Espagne, d'Amérique et de partout. Nous, les travailleurs, nous pouvons bâtir des villes pour les remplacer. Et nous les construirons bien mieux ; aussi nous n'avons pas peur des ruines. Nous allons recevoir le monde en héritage. La bourgeoisie peut bien faire sauter et démolir son monde à elle avant de quitter la scène de l'Histoire. Nous portons un monde nouveau dans nos cœurs. (Interview pour le quotidien canadien « Toronto Daily » du 18 août 1936, in Abel Paz, « Durruti. Le peuple en armes »-ed. Tête de feuille, 1972)

Nostalgie, de ce monde où tout semblait plus simple ? Peut-être.

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