Maudit smartphone

Je ne supporte plus. Marchant dans la rue, je frôle des êtres bizarres un rectangle lumineux à la main et les oreilles bouchées desquelles pendouillent des fils qui s’écoulent comme des morves enfantines.

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J’entre dans le métro, les voici toutes et tous plongés dans leur écran, les oreilles toujours bouchées, « pouçottant » fébrilement (hommage à Michel Serres pour son œuvre mais certainement pas pour sa petite poucette) comme si leur vie dépendait du « message » qu’ils délivrent ou, tout simplement, jouant à je ne sais quoi, à je ne sais quel « morpion » comme je le faisais il y a bien longtemps, en catimini, quand je m’ennuyais à l’école. Rares sont ceux qui lisent, il m’arrive parfois de m’en assurer en me penchant discrètement sur un appareil brandi.

Je ne participe pas (comme le faisait Michel Serres, justement) au stupide « c’était mieux ou pas mieux avant », avant quoi ? Dans quel domaine ? Stupide. Mais je constate. Dans le métro je ne vois plus ou presque plus de journaux déployés, de livres ouverts et dans la dernière exposition visitée l’autre jour, Léonard au Louvre, l’horreur : des bras brandissent des technologies sans doute dernier cri pour prendre photo sur photo. Impossible d’examiner une œuvre tranquillement sans être bousculé par des énergumènes des deux sexes, les bras haut levés ou le nez dans leur écran. On ne regarde plus, on ne contemple plus « La dame à l’hermine », on la mitraille. Insupportable. Tant pis, je suis parti.

Dans la rue et dans le métro j’ai retrouvé ces mutants les coques monstrueuses sur les oreilles qui ne sont plus dans le monde mais qui regardent le monde à travers un écran, qui ne voient pas le somptueux coucher du soleil qui, certains jours, fait miroiter la Seine mais qui, au mieux, on ne sait à quelle fin, le photographie.

N’est-ce pas là, dans cette addiction, cette soumission à la technologie que se trouve la plus grave des pollutions ? Car il y a l’autre pollution que personne ne peut plus nier pour peu que l’on consente à lever le nez de l’écran. On le sait, c’est raconté partout, ici par exemple, le numérique est polluant et énergivore. Ainsi :

l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) considère par exemple que les e-mail envoyés par cent personnes en une année polluent autant que treize allers-retours en avion entre Paris et New York. Deux scientifiques de l’université de Bristol expliquent que regarder une vidéo en streaming chez soi revient à peu près à laisser allumées trio vieilles ampoules à filament.

Mais, nous prévient Françoise Berthoud, chercheuse au CNRS et spécialiste de la question, les conséquences du numérique sont trop nombreuses et diverses pour quantifier de manière précise leur poids écologique. Méfions-nous des chiffres donc, comme il convient de le faire en toute matière, mais le fait demeure : les conséquences du numérique sont bel et bien nombreuses et diverses.

Parmi ces conséquences, toujours selon Françoise Berthoud, celle-ci qui devrait nous serrer le cœur chaque fois que nous « cliquons », ingénument bien sûr, sans penser à mal comme on dit : la pollution au plomb liée à l’incendie de Notre Dame, qui fait grand bruit en France, est par exemple un épiphénomène par rapport au désastre de site comme Agbogbloschie, une banlieue d’Accra, capitale du Ghana qui est l’un des sites les plus pollués au monde. La pollution au plomb, cadmium, mercure, arsenic et autres métaux lourds, à cause du « traitement » des déchets électroniques en provenance de pays industrialisés, est un désastre qui tue chaque année des millions de personnes.

Bien entendu, il est aujourd’hui impensable de se passer du numérique qui, nul ne peut le nier a permis, permet et permettra de faire progresser la connaissance et enfin conclut Françoise Berthou :

... parce que le degré de notre dépendance au numérique, tant au niveau personnel que structurel dans tous les secteurs d’activité, est tel qu’imaginer remettre en cause la place qu’occupe le numérique aujourd’hui semble tout simplement impossible, sauf, éventuellement, à la marge. Il est urgent de nous libérer du numérique, pour repenser un autre numérique et des usages plus sobres, pour un autre monde !

« Un autre numérique pour un autre monde », la proposition me convient parfaitement. Précision cependant : j’écris sur mon vieil ordinateur et je n’utilise pas de smartphone mais seulement un vieux mobile qui me suffit amplement pour dire, de temps à autre à mes proches que je les aime.

 

 

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