Podemos : efficacité et/ou démocratie?

J’ai tenté, dans mon précédent billet, de cerner le phénomène "Podemos" qui, non seulement bouleverse le monde politique et la société espagnole, mais attire l’attention de l’Europe et sans doute au-delà.

J’ai tenté, dans mon précédent billet, de cerner le phénomène "Podemos" qui, non seulement bouleverse le monde politique et la société espagnole, mais attire l’attention de l’Europe et sans doute au-delà.

Démocratie directe ou "centralisme démocratique" ?

Je soulignais à cette occasion les ambiguïtés qui me paraissent présider à la naissance de ce nouveau parti, car c‘est maintenant de parti et non plus de mouvement qu’il s’agit. De parti, c’est-à-dire d’une organisation structurée en vue de la prise du pouvoir, en l’occurrence par la voie du légalisme électoral en vigueur dans le pays.

L’une de ces ambiguïtés et sans doute la plus significative consiste pour les fondateurs de Podemos, particulièrement Pablo Iglesias et Juan Carlos Monedero, à ignorer la grande tradition libertaire propre à l’Espagne au profit d’un post-marxisme gramscien (et d’auteurs tels que Ernesto Laclau, Karl Polanyi,  Perry Anderson, David Harvey…), alors que la pratique (el protagonismo selon l’expression à la mode là-bas) mise en œuvre jusqu’ici tient plus de la démocratie directe libertaire que du… "centralisme démocratique", si l’on peut encore oser l’expression.

J’en veux pour preuve la tenue samedi et dimanche derniers de la première "Asemblea ciudadana" dans le cadre du Palacio de Vistalegre de Madrid avec la présence physique de quelque 8000 personnes et la mobilisation des technologies les plus sophistiquées (Appree et Agora Voting) de manière à permettre la participation en ligne des inscrits soit quelque 131 000 citoyennes et citoyens.

Ce lundi devraient être connues les cinq résolutions thématiques (économie, éducation, corruption, logement, santé) retenues (sur la centaine soumises au vote) qui seront intégrées à la ligne politique du parti quelle que soit la structuration retenue c’est-à-dire concrètement l’équipe dirigeante désignée par le vote "on line" qui se déroulera à partir de ce lundi.

Marx ou Bakounine ?

Deux textes sont, en fait, en compétition, celui des deux  eurodéputés Pablo Etchenique et Pablo Iglesias et il ne fait guère de doute que ce dernier sera choisi.

Néanmoins il me semble intéressant d’examiner les divergences entre ces deux propositions ce qui nous permettra peut-être de percevoir les jeux et enjeux de pouvoir qui les sous-tendent.

En réalité les divergences se résument ou intègrent une divergence fondamentale concernant la structure de la future direction du parti, évidemment, suis-je tenté d’ajouter.

Iglesias propose la mise en place d’un "liderazgo" (Leader) connu et reconnu qui occupera seul le poste de Secrétaire général du parti et désignera lui-même son équipe, ceci, explique-t-il, dans un souci d’efficacité.

Etchenique, au contraire, refuse cette structure et propose la désignation de trois porte-paroles et en outre propose que 25% des membres du futur "bureau exécutif" soient désignés par tirage au sort et qu’une large autonomie soit reconnue aux "circulos" de base.

Alors, comment ne pas le voir ?, nous retrouvons ici la vieille, vieille opposition entre démarche "libertaire" et démarche "autoritaire" qui nous renvoie, toutes choses inégales par ailleurs, à l’affrontement Marx/Bakounine au sein de la première internationale, tension qui travaillera désormais toutes les organisations, politiques ou syndicales prétendant, peu ou prou, "changer le monde".

Je dis toutes choses  inégales par ailleurs  pour ne verser dans aucun anachronisme car autant l’autoritarisme marxien que l’anarchisme bakouninien ont subi l’épreuve de l’histoire et n’en  sont pas sortis indemnes.

Efficacité ou démocratie ?

Cependant ce qui demeure au sein de toute tentative de transformation sociale c’est la tension entre efficacité et démocratie, entre volonté d’atteindre l’objectif proclamé et souci de ne pas sacrifier les principes éthiques également proclamés.

Ce qui a été mis on ne peut plus en évidence au cours de ces deux jours de débats souvent de haute tenue et en cela passionnants. Ainsi a-t-on pu entendre Pablo Iglesias, défendant sa proposition "Claro que podemos" (bien sûr que nous pouvons) s’exclamer  " on ne battra pas le PP et le PSOE avec trois secrétaires généraux, on les battra avec un seul secrétaire général".

Ce à quoi Teresa Rodriguez, l’une des cinq eurodéputés, soutenant la proposition Echenique  "Sumando podemos", rétorque : « Ce n’est pas un secrétaire ni trois, ni cent qui peuvent vaincre, ce sont les gens…".

Iglesias, cependant, entend démontrer dans la pratique elle-même qu’il n’y a pas contradiction entre l’Assemblée et le "liderazgo" et lance le mot d’ordre "mandar, obedeciendo"(diriger en obéissant) puis, " les gens sont notre patrie", ou encore invoque Marx et la Commune partie "à l’assaut du ciel". Mais tout cela n’a manifestement pas le pouvoir de convaincre une partie importante des militants.

Les porte-paroles se succèdent en effet à la tribune pour dénoncer le manque de démocratie interne dans le processus même qui est en train de se dérouler et la trop grande importance prise par la médiatisation de certains au détriment des anonymes qui pourtant font et sont "Podemos".

Ainsi  l’un de ces anonymes a pu s’exclamer " Nous ne voulons pas d’un " máximo lider",  nous voulons une Assemblée permanente et nous voulons que les décisions soient collectives et que les "círculos" continuent à être la colonne vertébrale du mouvement". 

On le voit, c’est bien cette tension entre efficacité et démocratie qui a été à l’œuvre tout au long des débats. Pour autant il convient de ne pas sous-estimer les convergences qui se sont également exprimées avec grande vigueur concernant la limitation des mandats, les primaires ouvertes pour toute décision importante et, peut-être surtout, la révocabilité permanente de tous les responsables sans oublier l’approfondissement de l’usage des outils "télématiques" pour favoriser le cheminement démocratique.

Alors maintenant ? Le processus va suivre son cours (grâce à la technologie, en effet) pour aboutir le 15 novembre à la désignation des responsables et donc à la constitution définitive du parti. Il ne fait guère de doute que Pablo Iglesias et ses "compañeros" seront aux postes de responsabilité.

Il est mort à temps

Ils auront la lourde tâche, au-delà de la préparation des élections régionales et nationales, de démontrer que "liderazgo" et "Assemblée" ne sont pas, ne sont plus, incompatibles. Rude besogne.

A cet égard il me revient à l’esprit ce propos tenu voici de nombreuses années par un ancien milicien de la Colonne Durruti qui combattit en 1936 sur le front d’Aragon et celui de Madrid (Buenaventura Durruti, militant anarcho-syndicaliste de la CNT, était à ce moment-là le leader le plus adulé de la classe ouvrière). Il me dit, comme je l’interrogeais sur la mort suspecte de Durruti dans les combats de la Cité universitaire de Madrid : "Il est mort à temps" et, face à ma stupéfaction il précisa : "sinon il serait devenu un dictateur".

Je ne souhaite évidemment la mort de personne mais simplement je souhaite pour "Podemos" que fonctionne efficacement le principe de la révocation des responsables à chaque instant… et avant qu’il ne soit trop tard.

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