Miguel Peciña Anitua

Miguel Peciña Anitua s’est éteint vendredi 12 janvier au petit matin, « aún  con estrellas de la madrugada » (Machado). Il avait 71 ans.

Miguel Peciña Anitua s’est éteint vendredi 12 janvier au petit matin, « aún  con estrellas de la madrugada » (Machado). Il avait 71 ans. Nous nous sommes connus à la fac de Vincennes au début des années 70, dans le département d’espagnol. Nous ne nous sommes plus quittés, pour ainsi dire.

Les profs entraient dans des salles garnies de jeunes réfugiés qui avaient étudié et milité à Madrid, Barcelone ou comme Miguel à Salamanque. Les séances étaient pour le moins  animées. On apprenait beaucoup des uns et des autres.

Miguel décrocha le capes puis l’agreg et enseigna l’espagnol dans quelques lycées.

Il s’était engagé dans la première ETA (tendance plutôt libertaire). Emprisonné dans la toute récente prison de Basauri (Bilbao) il participa à la grande évasion du 11 décembre 1969. Ils étaient quinze (dont cinq droits communs) à emprunter le tunnel qu’ils avaient creusé.  Puis il passa en France.

 Je n’en dirai pas plus. Le beau texte de ses filles Elsa et Martha dit, mieux que je ne saurais le faire, ce que Miguel était. Salud.

 

 

Se dire qu’on n’a pas un papa comme les autres.

 Les montagnes russes émotionnelles 24H sur 24. Passer du rire aux larmes, subir la colère de Zeus et 5 minutes plus tard, te voir doux comme un agneau.

 Il fallait gérer le personnage au quotidien, savoir qu’en toutes circonstances, dans le métro, en présence de profs, ou pire devant nos copines, tu pouvais te transformer en Orangina rouge, te mettre à chanter avec un gitan dans le métro, ou engager la conversation en latin avec un curé croisé par hasard. Impossible de passer inaperçu avec Miguel Peciña.

 Mais malgré tes 1001 défauts, toi papa nous te mettions au dessus de tout. C’est simple, tu connaissais tout, et même quand tu ne connaissais pas tu avais quand même quelque chose à dire. Les savants jésuites au 17ème siècle, les rites funéraires chez les indiens Navajos ou la Fédération Anarchiste Ibérique pendant la guerre civile espagnole. On n'avait qu’à te lancer, c’était parti pour quelques heures ou quelques semaines. Et mieux valait écouter car il pouvait y avoir une interrogation surprise à tout moment.

 Même si pour tout le monde tu étais un homme intelligent, cultivé, passionné de littérature, d’histoire et de politique, à nous, tes filles, tu nous as fait découvrir le cinéma américain à grand spectacle, les Indiana Jones, A la poursuite du Diamant Vert… Mais aussi ce haut lieu de la gastronomie qu’est le Mc Donald où nous mangions avec toi tous les mercredis quand maman était au travail. C’est aussi toi qui nous a offert nos GameBoy, à l’opposé des jeux éducatifs et des jeux de société auxquels nous étions habituées. Euro Disney, c’est encore toi, tu avais toujours des plaisirs enfantins que tu partageais avec beaucoup d’enthousiasme. Tu prenais décidément un malin plaisir à aller à l’encontre des valeurs éducatives de maman !

 En dehors de ton engagement politique, la provocation et la transgression au quotidien c’était aussi ton truc : on a eu l’âge de 9 ans pendant de nombreuses années pour payer les tickets de métro demi tarif lorsque nous prenions les transports avec toi. Dans les musées, idem, nous avions toujours l’âge limite pour ne pas payer plein tarif.

 Tu nous as également transmis ton gout pour la bande dessinée et c’est avec passion que nous avons dévoré aussi bien la série des Tintins ou des Adèle Blanc-Sec que la saga des Passagers du Vent. A chaque Noël, chaque anniversaire, c’est avec impatience que nous découvrions ton cadeau : une nouvelle BD, bien souvent dédicacée pour nous par son auteur.

 Une autre de tes spécialités, inventer des petites chansons ou plutôt des ritournelles que tu chantais à tout moment et qui faisaient enrager maman. Ta ritournelle préférée était sans doute celle ci : l’homme à la peau de bête, il était bête, l’homme à la peau de mouton, il était con. Nous revoyons encore ton regard rieur et ton sourire coquin lorsque tu la chantais pour nous faire honte.

 Tu avais aussi une histoire rocambolesque qui nous remplissait de fierté.  Aussi longtemps que nous nous souvenons, l’évasion de la prison de Basauri a bercé l’histoire familiale. Depuis toutes petites, nous savions que tu avais grandit en Espagne sous une dictature où les curés faisaient la loi. Dans ta jeunesse, tu avais rejoint un groupe de résistants et toute la bande avait été emprisonnée. Mais vous aviez creusé un tunnel et étiez parvenus à vous faire la malle. Tout simplement, comme dans un film d’aventure ou une BD de Lucky Luke. Tu avais ensuite trouvé refuge en France et connu maman.

 C’est donc finalement grâce à cette grande évasion que nous existons.

Mais malgré les souffrances, les traumatismes et les non-dits du franquisme, la prison de Basauri et son évasion étaient toujours évoquées à voix haute, le sourire aux lèvres et avec une certaine nostalgie. Comme une belle histoire de famille. C’était l’histoire de la famille Peciña.

 Voilà papa, pour nous tu étais cet homme sensible au regard brillant, ce Peter Pan joueur qui a su garder son esprit d’enfant.

 Tu vas terriblement nous manquer, les airs que tu sifflais en marchant dans la rue, les rouleaux de réglisses et autres bonbons cachés dans les tiroirs de ton bureau, tes messages nous disant de bien nous couvrir parce que le froid arrive, tes appels interminables où tu nous racontais les potins des voisines de la rue François Arago…

 En écrivant ces mots nous ne réalisons pas encore vraiment que tu n’es plus là mais nous savons désormais que les repas familiaux, sans toi, ne seront plus jamais les mêmes.

 

Elsa et Martha Peciña

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