TROIS ABORIGÈNES À LA SOUS PREFECTURE

Michel Lorblanchet est préhistorien, directeur de Recherche CNRS retraité et membre de l'AMIE ( alerte méthanisation industrielle environnement ) et du CSNMR ( comité scientifique national pour la méthanisation raisonnée). Il nous met en garde, non sans humour et gravité, sur les risques qu'une méthanisation incontrôlée fait peser sur notre Terre et les trésors qu'elle renferme.

Jeudi 24 juin 2021, trois Aborigènes de l'association AMIE (Alerte Méthanisation Industrielle Environnement) ont été reçus par Mme la Sous-Préfète de Gourdon (lot)... Nous étions trois Aborigènes, nos cheveux ou notre barbe un peu blancs révélaient que nous étions des "Initiés", car à notre âge tous les Aborigènes sont des "initiés" selon leur propre terme, c'est à dire des personnes ayant acquis au long de leur vie un certain prestige et une forme de pouvoir fondée sur la connaissance de l'histoire, des traditions et de la mythologie de leur territoire et de leur groupe ( les grands mères Aborigènes de leur côt, ont, elles aussi, acquis ces connaissances d'une autre manière , en donnant la vie ...elles exercent un pouvoir plus discret mais non moins efficace ) Nous étions trois mâles aborigènes : Jean Claude avait été initié par la physique et il connaissait le fonctionnement des usines à gaz que sont les méthaniseurs, Lionel initié par la spéléologie savait les richesses naturelles que contient le sol des causses dans ses innombrables cavités et ses écoulements souterrains et j'avais été initié par l'archéologie, en découvrant les traces laissées dans ces cavités par les peuplements de notre pays par les premiers animaux et par les premiers hommes ! A l'entrée de la salle où allait nous recevoir Mme la Sous-préfète se tenait un autre Aborigène à poil blanc, lui aussi, qui nous expliqua que l'on épandait du digestat sur des parcelles cultivées au milieu de zones habitées et qu'il n'en pouvait plus de respirer ces mauvaises odeurs qui lui empêchaient de prendre ses repas sur sa terrasse .. il venait de soumettre ses réclamations à l'autorité de la Sous-Préfecture : nous mesurions tous la chance que nous avions, malgré tout, d'être en démocratie, dans un pays où nous pouvions présenter nos doléances à l'Admnistration ! Nous expliquâmes ensuite à Mme la Sous-préfète, attentive à nos exposés, que nous souhaitions connaître avec précision le plan des épandages actuels de digestat (et si possible de lisier) sur toutes les parcelles de nos causses et de leur marge, le Ségala, afin de comparer la carte des épandages avec nos cartes des grottes, des rivières souterraines, des résurgences, des grottes préhistoriques et paléontologiques dans le but de montrer objectivement les risques que font peser sur l'ensemble de notre patrimoine les épandages d'effluents liquides qui s'infiltrent rapidement dans la masse calcaire. Jean Claude, au nom de l'AMIE, présentait à Madame la Sous-Préfète (assistée de sa secrétaire Carole Dupuy et d'une jeune stagiaire), un diaporama montrant, à l'aide de quelques exemples choisis, la dangereuse proximité des épandages dans la région de Gramat et de Thémines avec des sites tels que la rivière souterraine de Padirac, la grotte ornée des Merveilles, le Cuzoul de Gramat site éponyme qui avait livré jadis le squelette de "l'Homme de GRAMAt" définissant une variété de nos ancêtres vieille de dix millénaires ...et l'abri du Mas Viel près de Flaujac qui contenait des restes de l'Homme de Neandertal datant de plus de 50 000 ans .

                                                                                                   

methaniseur-de-grammat-lot

Mme la Sous-Préfète montra beaucoup d'intérêt et d'attention à ce que nous exposâmes : elle nous avoua d'emblée qu'elle souhaitait obtenir, elle aussi, la carte des épandages actuels sur les causses, car elle ne disposait, comme nous, que d'une carte établie en 2016, qui ne devait plus être valable aujourd'hui, la dangerosité des épandages pour le patrimoine venant également de leur mobilité et de leur caractère fluctuant d'une année sur l'autre . Nous étions abasourdis de constater que ces épandages n'étaient pas facilement connus, ils en étaient plus dangereux encore que nous ne le pensions; nous étions reconnaissant à Madame la Sous-Préfète d'accepter de nous en faciliter la connaissance afin que nous puissions tous ensemble à l'AMIE, dresser enfin nos cartes comparatives. Nous étions trois Aborigènes ...quand le CNRS me mit, jadis, à la disposition, de l'Australie et de l'Institut Australien d'Etudes Aborigènes pendant plusieurs années, j'ai eu la chance, au cours de mon séjour, d'étudier le site d'art rupestre le plus important d'Australie (et du monde), le site de Dampier sur la côte de l'Ocean indien, une péninsule de 15 km de long couverte de chaos rocheux portant d'innombrables gravures ...j'effectuais des milliers de relevés de ces gravures et des fouilles qui donnèrent une quinzaine de dates au radiocarbone montrant que le site de Dampier avait servi pendant au moins 24 millénaires sans discontinuer, du Pleistocène à la colonisation. A ses débuts,il était contemporain de nos grottes ornées du Quercy; c'est un site sacré pour les Aborigènes actuels qui me rendaient visite de temps en temps pendant mon travail, m'expliquant l'importance des gravures et me dévoilant une partie de la signification, pour eux, de ces gravures que je dessinais avec mon équipe; je me souviens que tel grand Kangourou avait tel pouvoir, il avait accompli telle tâche, tel grand aigle marin ailes étendus sur 2 mètres, la tête surmontée d'une coiffure cérémonielle rayonnante, portant une baguette au bout de son aile affichait l'attitude précise des "danseurs de Corroboree", la danse traditionnelle des Aborigènes : toutes ces gravures représentaient "les héros ancestraux du Temps du Rêve qui avaient façonnés la terre au moment de sa création", ces gravures que j'étudiais moi même avec le plus grand respect et la plus grande attention étaient sacrées pour eux comme pour moi et pour mon équipe : ces rochers gravés étaient les "Tables de la Loi" des Aborigènes, ils y puisaient un enseignement éternel qui leur permettait d'affronter le monde actuel . Le port de Dampier à l'extrémité de cette péninsule est un port industriel en pleine expansion : il exporte vers l'Asie et le Japon les minerais de sel, de fer et d'uranium que l'on extrait dans la région, on ouvre des routes et des voies ferrées au milieu des gravures, les camions circulent parmi les kangourous, les poissons, les oiseaux et les tortues gravés et l'Australie, pour ne pas gêner l'expansion industrielle, refuse de permettre à l'ONU de classer ce site exceptionnel sur la liste du Patrimoine de l'humanité... les Aborigènes se désolent, ils ont créé une grande association ( FARA = Friends of Australian Rock art) ils protestent et manifestent en répétant que "le site est sacré"! Certains vieux initiés ont déclaré : "les minerais que vous exportez vers l'Asie ce sont leurs entrailles que vous arrachez aux esprits du Temps du Rêve ! Je viens de publier sur internet ( et non sous forme d'un livre coûteux) toutes mes recherches de jeune archéologue français sur le site de Dampier (690 pages) afin que les Aborigènes puissent les consulter plus librement (Lorblanchet M.2018 : Archaeology and Petroglyphs of Dampier (Western Australia) Report of the Australian Museum Online 27, p.1-690). La semaine dernière Graeme Ward, un collègue de Canberra m'écrivait " Michel les Aborigènes citent tes dates! Quelle joie et quelle tristesse en même temps ! Nous étions trois Aborigènes à la sous-préfecture de Gourdon ... Car nous sommes tous des Aborigènes, vieux initiés de Gramat à Dampier nous menons tous le même combat, contre la même industrialisation qui ne respecte plus rien, contre la perte de la spiritualité qui honorait la terre sacrée qui nous fait vivre, la terre qui contient toute notre histoire et toutes les archives de la planète !

Michel Lorblanchet

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