Podemos : La fin?

Podemos est-il en train de sombrer ? Íñigo Errejón, fondateur de ce parti avec Pablo Iglesias, abandonne son mandat de député après avoir rejoint la maire de Madrid Manuela Carmena sur la plateforme « Más Madrid » afin de briguer la présidence de la région autonome. Que s’est-il passé ?

Ils étaient inséparables Íñigo et Pabblo, toujours ensemble étudiants à la Complutense de Madrid, ensemble encore comme docteurs en sciences politiques et professeurs dans cette même université où ils partageaient le même bureau. Ensemble raconte « El País », ils passaient leurs fins de semaine avec copains et copines dans une location de la « Sierra » proche de Madrid. Ensemble enfin ils participèrent au mouvement des « indignados » du 15-M à la suite duquel ils créèrent Podemos avec quelques autres, Carolina Bescansa, Luis Alegre, Juan Carlos Monedero, Tania Sanchez, ce petit groupe dont ils étaient le cœur battant.

Je fus de ceux (comme on peut le voir dans ce blog) qui se firent quelques illusions, qui pensèrent que ce méli-mélo de marxisme parfumé d’Amérique latine et de gramscisme mitonné à la tradition libertaire ibérique pourrait peut-être, sinon « asaltar los cielos », prendre le ciel d’assaut, c’est-à-dire prendre le pouvoir, du moins frayer une sente vers quelque clairière ensoleillée.

Des amis plus perspicaces qui baignaient dans l’effervescence du 15-M attirèrent pourtant mon attention sur les poisons et les virus qui s’insinuaient dès sa création dans les veines de Podemos : personnalisation, égotisme, goût du spectacle, du verbe exacerbant les « affects » , construction du charisme d’un individu par les moyens sophistiqués de la « communication », ivresse de celui-ci sous les acclamations de la « gente », de cette foule qui sans doute elle aussi se faisait des illusions. Je signalais cependant dès cette époque le livre d’universitaires qui eux, plus lucides, ne se faisaient guère d’illusions.

Et l’inévitable se produisit, l’affrontement, feutré d’abord, entre les deux copains et son éclatement au grand jour lors de l’assemblée de Vistalegre 2 (février 2017) où ils croisèrent leurs motions comme l’on croise le fer. Le « radical » Iglesias triompha du «  réformiste » Errejón qui y perdit son poste de porte-parole parlementaire et son rang de numéro deux pour être remplacé par Irene Montero… la compagne de Iglesias. Ce dernier condescendit simplement à désigner Errejón comme candidat à la présidence de la Région autonome de Madrid, à titre de consolation en quelque sorte.

Cependant il était évident pour tout observateur attentif que l’on n’en resterait pas là et que Errejón attendait son heure. La voici venue. Il vient de rejoindre Manuela Carmena, la maire de Madrid, sur une plateforme indépendante de tout parti politique : « Màs Madrid », à partir de laquelle l’une postulera pour un nouveau mandat municipal et lui pour la présidence de la région.

On le sait, Manuela n’a jamais été une fanatique de Iglesias, de ses effets de scène, de ses embrassades à tout bout de champ, de son radicalisme exubérant, reconnaissant cependant que c’est tout de même, en grande partie, à lui qu’elle doit son élection. Quatre ans plus tard elle n’a plus besoin de lui, il l’encombrerait plutôt. En effet, cette magistrate rescapée du « massacre de Atocha » perpétré le 24 janvier 1977 a acquis tout au long de sa carrière de magistrate une aura d’inlassable combattante contre la corruption et pour les droits de l’homme.

Parvenue à la Mairie elle n’a cessé de préserver son indépendance par la pratique d’une gestion prudente mais efficace. C’est donc vers elle que s’est tourné Errejón pour consolider sa candidature à la présidence de la région quitte à passer pour un traître aux yeux des « pablistes » qui du coup ne savent plus trop où donner de la tête. Faut-il présenter un candidat « pur Podemos » contre Errejón au risque de tout perdre, non seulement la région mais peut-être même la ville elle-même, Madrid ?

Bref, le marasme guette mais aussi l’amertume et la colère de nombreux militants qui couve depuis longtemps, depuis les lendemains de la première Assemblée de Vistalegre en octobre 2014 et la prise de contrôle, pour ainsi dire léniniste, de l’organisation par Iglesias qui provoqua le retrait des fondateurs, Alegre puis Bescansa pour les plus connus.

Ce « verticalisme » de Pablo Iglesias se concrétisa par des décisions de plus en plus autoritaires dont l’une particulièrement spectaculaire sonna comme une véritable déclaration de guerre : Le limogeage brutal de Sergio Pascual, secrétaire à l’organisation mais aussi soutien déclaré de Errejón.

Sans compter l’affaire de la somptueuse villa acquise par le couple Pablo-Irene qui, tout de même, ne fut pas sans conséquences quant au crédit que l’on pouvait désormais accorder à un homme qui s’était tant prévalu de la modestie de son appartement dans le quartier populaire de Vallecas quand ses ennemis jurés du PP se gobergeaient dans des demeures auxquelles sa récente acquisition n’a rien (ou pas grand-chose) à envier. Si l’on doute du traumatisme que cela produisit on trouvera dans le fil de ce billet la réaction de Kichi, le maire de Cadix.

Mais voici qu’au moment de poster ce billet un nouvel événement fait les titres de la presse espagnole : Ramón Espinar, jusqu’ici plutôt « pabliste », secrétaire général de Podemos à Madrid, port-parole du parti au Sénat et député régional, claque la porte (da un portazo) et abandonne tous ses postes alors qu’il était pressenti par Iglesias pour mener une liste opposée à celle de Errejón lors du scrutin de mai prochain.

Ce qui conduit le chroniqueur de « Público » (ferme soutien de Podemos depuis toujours), Fernando López Agudín, à poser la question : est-ce la défenestration de Iglesias ? Il se pourrait bien en effet dans la mesure où le démissionnaire militait, semble-t-il, en faveur d’un accord entre les deux ex-copains pour constituer une seul liste menée par Íñigo. Question alors, évidemment : Espinar va-t-il rejoindre Errejón ? Question d’autant plus pertinente qu’une dizaine de responsables de régions viennent de lancer, ce jour même, un manifeste dit « Appel de Tolède » en faveur d’un accord entre Íñigo et Pablo. On attend maintenant la réaction de ce dernier.

 Nous en sommes là.

Alors, Podemos, c’est fini ? Oui, sans le moindre doute, le Podemos issu de l’indignation libertaire du 15-M, en agonie depuis longtemps déjà, vient d’expirer abandonnant dans ce champ de ruines une triste dépouille. Mais ce qui vient de sombrer ainsi, et peut-être surtout, n’est rien d’autre que la fumeuse théorie du « populisme de gauche » portée par Chantal Mouffe et ornée de ses subtils concepts de « signifiants vides » et cependant agonistiques (!).

Tout cela vient de sombrer, libérant l’espace pour ces multiples mouvements qui de par le monde s’insurgent contre la domination d’une minorité qui nous conduit, si l’on ne s’y oppose pas, au désastre social et écologique. Car c’est là dans cette révolte multiforme qui n’a nul besoin d’un chef, d’un homme providentiel, d’un tribun ivre de paroles jetées à la foule, que réside sans doute l’espoir.

Nos « populistes de gauche » de ce côté-ci des Pyrénées seraient bien avisés, me semble-t-il, de tirer les leçons de ce qui est en train d’advenir « tras el Pirineo ».

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