Court traité d'anarchisme à l'usage de J.-M. Blanquer

« La liberté pédagogique n’a jamais été l’anarchisme pédagogique » s’est exclamé le ministre. La formule a fait mouche, reprise ad nauseam par les médias, de sorte qu’il peut récompenser ses communicateurs qui, lui soufflant le terme « anarchisme », ont bien travaillé.

« La liberté pédagogique n’a jamais été l’anarchisme pédagogique » s’est exclamé le ministre. La formule a fait mouche, reprise ad nauseam par les médias, de sorte qu’il peut récompenser ses communicateurs qui, lui soufflant le terme « anarchisme », ont bien travaillé.

Mais que sait monsieur Blanquer de l’anarchisme ? Que sait-il en outre de la pédagogie ? Et que sait-il de la pédagogie libertaire ?

Sait-il que l’autonomie de l’individu, de l’enfant donc, est le fondement même de l’anarchisme ? Cette autonomie qui, de Kant affirmant impérativement que la personne, l’enfant comme personne, doit toujours être considérée comme fin et jamais comme moyen (jamais, donc comme « ressource humaine »), à Foucault et son « souci de soi », le ministre sait-il qu’elle structure toute l’histoire de l’éducation, de Socrate à Freinet.

Le ministre sait-il, en outre, que cette autonomie est posée tout au long de cette histoire comme nécessité et condition de l’épanouissement  (terme honni des instructeurs, je le sais bien) de l’enfant afin de l’aider (oui l’aider !), autant que faire se peut, à découvrir ce qu’il est et ce qu’il lui plaît d’être et ainsi, selon le fameux conatus spinozien, de « persévérer dans son être », de se libérer, autant que faire se peut de tous les déterminismes jusqu’à être en mesure de « penser contre soi-même » (Sartre).

L’anarchisme, mot que je répugne à utiliser pour ne pas jouer comme le fait le ministre avec sa polysémie clinquante et effarante, la pensée libertaire, donc, n’a d’autre sens que la libération de l’individu de toutes les impositions afin de le rendre à lui-même… autant que faire se peut.

Car, monsieur Blanquer le sait-il ?, « L’enfant n’appartient ni à Dieu, ni à l’Etat, ni à sa famille mais à lui-même ». Ceci dit par Sébastien Faure, pédagogue et militant libertaire (1858-1942), synthétisant ainsi avec brio le fondement même de la pédagogie libertaire.

Sébastien Faure fonda, en 1904 à Rambouillet, l’école « La Ruche » inspirée de l’action de Paul Robin et fonctionnant non pas à la compétition mais à la solidarité, ou plutôt à l’entraide selon le concept de cet autre grand savant et pédagogue libertaire, Pierre Kropotkine.

Paul Robin, monsieur Blanquer le sait-il ?, est un pédagogue libertaire, inspecteur de l’enseignement primaire, nommé par Ferdinand Buisson… sous Jules Ferry ! Il dirige l’orphelinat de Cempuis où il met en œuvre une pédagogie, c’est-à-dire un mode de vie dans l’école, fondée sur le concept bakouninien d’instruction intégrale qui se donne comme objectif d’estomper la dichotomie entre travail manuel et travail intellectuel.

Comment ne pas citer parmi la multitude des pédagogues libertaires Francisco Ferrer Guardia et son « Escuela moderna » à laquelle participèrent Anatole France, Kropotkine, Spencer, TolstoÏ ? Ferrer, on le sait, fut exécuté le 13 octobre 1909 à la suite de la « Semaine tragique » de Barcelone.

On n’en finirait pas de relater l’histoire de la pédagogie libertaire et de son influence dans les mouvements d’Education nouvelle et de pédagogie active depuis Robin jusqu’à Freinet et les Lycées autogérés en passant par les écoles de Hambourg, par Korczak, Neill et même Montessori si chère au cœur du ministre.

Mais comment  ne pas citer pour finir l’immense Tolstoï, anarchiste non-violent et son école de Iasnaïa Poliana fondée en 1859 ?

Comment enfin ne pas indiquer au ministre actuel, et donc provisoire, que la pédagogie libertaire par l’activité constante de ses militants a diffusé dans l’Institution publique d’éducation des idées, des méthodes, des comportements qui constituent ce qu’elle a de meilleur, et que cette diffusion se poursuit et se poursuivra quoi qu’en aient les ministres successifs adeptes de l’autorité autoritaire, de la compétition compétitive et de l’inculcation inculquant.

Comment ne pas porter à sa connaissance cet aphorisme du très grand savant et géographe Elisée Reclus ? :

                                                       « L’anarchie est la plus haute expression de l’ordre »

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