Le gros mensonge de Chevènement absous par "Le Monde"

Le titre de l'éditorial du « Monde » (28 septembre), « La triste histoire des bacs professionnels », laissait espérer, enfin, une analyse sans complaisance de cette escroquerie intellectuelle et sociale que fut la création du « Bac pro » en 1985.

 

Las, il n'en sera rien. L'éditorialiste, au contraire, n'a pas assez de mots pour louer « la belle idée » lancée par Jean-Pierre Chevènement :

 

...ouvrir la voie « royale » du baccalauréat à des jeunes qui n'ont ni le goût ni le talent de faire des études universitaires longues mais qui souhaitent acquérir un bagage technique suffisant pour entrer dans la vie active.

 

En quelques mots, la mauvaise action chevènementiste est ici déclinée en termes élogieux et parée de toutes les vertus alors que ces mots expriment non seulement des contre-vérités mais sanctifient un système et une démarche politique produisant et justifiant l'inégalité scolaire et sociale.

 

Car, non, Chevènement n'a ouvert aucune « voie royale », il a simplement baptisé « baccalauréat » un diplôme qui, à des détails près, existait depuis longtemps, le Brevet d'enseignement industriel (BEI, que, pour ma part j'ai obtenu en 1960) et qui, selon le ministère lui-même n'a jamais eu pour vocation de conduire à des études supérieures.

 

On le sait, le baccalauréat, le vrai, est le premier titre universitaire, de sorte qu'un « bac pro » qui ne permet pas, en fait sinon en droit, de poursuivre des études universitaires (comme le montre d'ailleurs l'enquête publiée en page intérieure de ce même numéro du « Monde ») n'a rien à voir avec un baccalauréat.

 

Ce que confirme en outre l'éditorialiste en ces termes :

 

Ce baccalauréat a été créé à l'intention de « jeunes qui n'ont ni le goût ni le talent de faire des études universitaires longues mais qui souhaitent acquérir un bagage suffisant pour entrer dans vie active. »

 

Mauvaise action, disais-je. Mais plus que cela, condescendance cynique, car il est ainsi pour l'éditorialiste des jeunes qui n'ont ni goût (de l'effort bien sûr), ni talent (tel celui de l'éditorialiste bien sûr) et qui, conscients de leur médiocrité, « choisissent », non la voie royale mais l'âpre sentier sur lequel les hasards de leur naissance les a jetés.

 

Nul, en effet, ne conteste plus aujourd'hui que les élèves orientés en « bac pro » sont dans leur immense majorité issus des catégories sociales défavorisées, des élèves auxquels il n'a pas été donné, ni dans leur famille, ni à l'école de pouvoir cultiver leurs goûts et leurs talents. Des enfants qui, dans leurs ghettos sociaux et scolaires n'ont pas « mérité » que le système éducatif s'intéresse à leurs goûts et à leurs talents.

 

Car c'est bien en réalité toute l'idéologie du « mérite » qui, en quelques mots, se trouve ainsi exposée « à la Une ». Idéologie de ce « mérite républicain » qui permit et accompagna l'abolition d'une société des Ordres et des privilèges héréditaires mais qui aujourd'hui permet de justifier l'inégalité sociale.

 

Idéologie méritocratique qui claironne à l'envi qu'il est des « méritants » et en conséquence des « déméritants » et peu importe que l'analyse du concept conduise à une « régression sans fin » : nul, en effet ne saura jamais pourquoi tel ou telle se voit doté (par qui ?) de goûts et de talents alors que la multitude des « défavorisés » de toute sorte en est privée.

 

Peu importe, l'idéologie du mérite ornée de ces métaphores consternantes que sont « l'égalité des chances » et « l'ascenseur social » peut ainsi s'étaler « à la Une » du grand quotidien pour justifier l'inégalité sociale en déplorant l'échec d'une « belle idée » dont, on s'en souvient, l'ambition proclamée était de conférer à la voie professionnelle une « égale dignité ».

 

Dans un monde où la dignité se mesure ordinairement en espèces sonnantes et trébuchantes, il est avéré aujourd'hui que cette égale dignité n'a jamais été que le masque idéologique de la « mission » pour l'école de « produire » une main d'œuvre adaptée à l'évolution d'un système économique et social fonctionnant à l'inégalité. Si la « belle idée » a conduit tant d'élèves à l'échec c'est tout simplement parce qu'elle n'était pas si belle.

 

Il serait temps alors, en ces temps de « refondation de l'école », de se défier des « belles idées » pour mieux se soucier de l'idée de justice.

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