François Ruffin, la Commune et le patriotisme

François Ruffin, souvent mieux inspiré, vient de dire ceci : « l'origine de la Commune est patriotique, ça c'est un truc que la gauche elle veut pas entendre, la gauche libertaire et tout ça... Le premier soulèvement des parisiens c'est de refuser la défaite contre la Prusse... »

eglantine-rouge

François Ruffin, souvent mieux inspiré, vient de dire ceci : « l'origine de la Commune est patriotique, ça c'est un truc que la gauche elle veut pas entendre, la gauche libertaire et tout ça... Le premier soulèvement des parisiens c'est de refuser la défaite contre la Prusse... »

Il se trompe, en si peu de mots et à plusieurs reprises. Il saute, en effet, à pieds joints dans le gouffre de l'anachronisme et dans le sophisme de la généralisation hâtive, sans compter la désinvolture tout aussi hâtivement affichée pour la gauche libertaire.

Invoquant la supposée origine patriotique de la Commune, de quoi, de qui parle-t-il ? Quel est ce sujet historique dont l'être serait le patriotisme ? Mais quel patriotisme ? Faisant allusion à 1792 de quels patriotes parle-t-il, de ceux pour qui la patrie est la Terre du Roi, comme devant, ou de ceux pour qui la patrie est tout simplement la Terre des pères comme le suggère la l'étymologie ?

Ou de ceux pour qui la patrie s'identifie à la Révolution et à ses conquêtes. Je soupçonne que c'est bien de ces derniers dont F. Ruffin veut nous parler. Mais ces patriotes-là ne sont pas la France, ils sont une minorité qui affronte une autre France tout aussi patriote mais d'un autre patriotisme, du patriotisme qui combat la Révolution et qui triomphe sous Napoléon puis sous les royautés rétablies un instant tandis que le patriotisme révolutionnaire resurgit en 1830, 1848 et dans l'implacable hiver 1870-71.

Et cette minorité qui se dresse à ce moment-là (ce sont toujours des minorités qui se dressant se structurent en peuple par la volonté de prendre en main son destin), cette minorité qui le 4 septembre 1870 envahi l'hémicycle du Palais Bourbon de telle sorte que Gambetta ne voit d'autre solution que d'entraîner la foule à l'Hôtel de ville pour y proclamer la République, cette minorité est particulièrement hétéroclite.

S'y côtoient des petits-bourgeois républicains, des membres de l'Internationale (AIT) tendance Marx,autrement dit autoritaires, et d'autres tendance Bakounine autrement dit libertaires, des blanquistes (Blanqui lui même a été arrêté à Bretenoux dans le Lot) et des « indépendants » comme Lissagaray ce « libertaire autoritaire » (décidément les choses ne sont pas simples) comme le qualifie affectueusement Jean Maitron dans la préface à son « Histoire de la Commune de 1871 » (petite collection Maspero, 1967).

User de nos jours de l'adjectif patriotique pour caractériser la Commune est particulièrement périlleux si l'on ne prend pas la précaution d'en préciser le contenu, le sens et le contexte, ce que fait Maitron dans sa préface : il (Lissagaray) en fait sentir le profond patriotisme, avant d'ajouter immédiatement, et l'internationalisme. Patriotisme puisque la Commune a surgi de la révolte contre un gouvernement de « trahison nationale », et que les archives révèlent un peu plus chaque jour combien la répression versaillaise fut facilitée par la collaboration prussienne. Internationalisme puisque la Commune fit accepter, que dis-je acclamer, un Hongrois, Frânkel, comme ministre du Travail, un Polonais Dombrowski comme général en chef : Paris fut pendant ces quelques semaines un raccoursi de l'Europe révolutionnaire.

Quel était donc le sens profond de ce patriotisme inséparable de l'internationalisme ? Internationalisme qui se manifeste depuis déjà longtemps et de multiples façons, par exemple ce 24 janvier à la Bastille où Paris, anxieux pour sa liberté , se serrait depuis le matin autour de sa colonne révolutionnaire […]. Les bataillons défilaient tambours et drapeaux en tête, couvrant la grille et le piédestal de couronnes d'immortelles […]. Un drapeau rouge fend la foule s'engouffre dans le monument, réapparaît à la balustrade. Un grand cri le salue, suivi d'un long silence ; un homme escaladant la coupole a l'audace d'aller fixer la hampe dans la main du Génie. (Lissagaray, p. 96).

Patriotisme encore, ceci ? Mais de quelle sorte ? : Impuissants à soulever la bourgeoisie, les travailleurs français se retournent vers ceux d'Allemagne : « Frères, nous protestons contre la guerre nous qui voulons la paix, le travail et la liberté. Frères, n'écoutez pas les voix stipendiées qui chercheraient à vous tromper sur le véritable esprit de la France. […]. Les travailleurs de Berlin répondirent : « Nous aussi nous voulons la paix, le travail et la liberté. Nous savons que des deux côtés du Rhin vivent des frères avec lesquels nous sommes prêts à mourir pour la République universelle. » (p. 51).

De quelle sorte de patriotisme veut donc nous parler François Ruffin ?

Tout au long de ces 150 ans qui nous séparent de la Commune ce mot, patrie, a traîné dans les caniveaux de l'histoire imbibé du sang de « tous ceux qui montaient et roulaient dans le ravin » comme le dit le chant « La Butte rouge » (qui ne se réfère pas à la Commune mais à un épisode de la guerre de 14-18). De sorte qu'il s'est vidé de son contenu révolutionnaire pour n'être plus qu'un colifichet, un ornement de tous les nationalismes dont on sait les ravages qu'ils ont causés et continuent de causer.

Raison pour laquelle il ne devrait pas être brandi aujourd'hui, particulièrement par celles et ceux qui proclament leur volonté militante de changer le monde à moins qu'ils ne songent plutôt, ces militant(e)s à parvenir au pouvoir en agitant ce colifichet aux yeux ébahis des électeurs et en entonnant un hymne national lui aussi gorgé du sang de tous ceux qui montaient et roulaient dans le ravin...

Même s'il est suivi d'une Internationale, le poing dressé.

A propos de la notion de patrie on peut voir ce pécédent billet : https://blogs.mediapart.fr/nestor-romero/blog/030121/le-virus-et-la-patrie

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