Education: l'inquiétante idéologie présidentielle

Le programme du nouveau Président de la République pour ce qui concerne l’Education n’est pas tout à fait, comme il pourrait paraître à une lecture superficielle, d’une totale indigence. Il est plutôt particulièrement inquiétant, décrivant en effet si l'on y regarde de plus près, le projet d'une école qui ne serait plus une école mais bel et bien la préfiguration de l'Entreprise.

Le programme du nouveau Président de la République pour ce qui concerne l’Education n’est pas tout à fait, comme il pourrait paraître à une lecture superficielle, d’une totale indigence. Il est plutôt particulièrement inquiétant, décrivant en effet si l’on y regarde de plus près, le projet d’une école qui ne serait plus une école mais bel et bien la préfiguration de l’Entreprise.

Cette école-entreprise aurait pour mission de produire non des objets mais des « ressources humaines », c’est-à-dire des êtres humains aussi adaptés qu’il est possible aux nécessités et au mode de vie de l’Entreprise, autrement dit des êtres humains chosifiés en ressources.

Il est donc inutile de s’attarder sur les mesures aussi « novatrices » que les classes de douze élèves en CP dans les zones socialement, non pas défavorisées, mais sacrifiées depuis longtemps ou sur la restauration des « Etudes surveillées » en « Devoirs faits » car tout cela a été expérimenté, pratiqué dans tous les sens depuis fort longtemps.

Dans les années 195O, collégien, je subissais les « études » obligatoires sous la surveillance plutôt que l’aide d’un enseignant qui, à son bureau, en profitait pour s’avancer dans la correction de ses copies. Devenu à mon tour professeur, en ZEP, au début des années 1970 j’expérimentais les études « surveillées » ou « dirigées » (sic) et autres « accompagnements éducatifs » dispensés en fin de journée après la classe : un cauchemar !

La raison en est simplement que les enfants bénéficiant de ces dispositifs ont passé leur journée, heure après heure, à mourir d’ennui et à fuir comme ils le peuvent, avec passivité ou violence, des leçons dont ils ne perçoivent ni l’intérêt ni l’utilité, de sorte que ces enfants, le soir venu, n’ont plus qu’une envie : fuir ces salles de cours, ces lieux désespérants et, parfois, le mot n’est pas trop fort, ces lieux de souffrance.   

Si d’aventure le nouveau ministre instaurait, comme il semble en avoir l’intention, ses « Devoirs faits » sous le signe du volontariat il peut être assuré que les plus nécessiteux des enfants ne les fréquenteront pas.  Bref, tous les enseignants savent depuis longtemps que ce type de dispositifs ne fonctionne pas et le ministre le sait mieux que quiconque. La question se pose alors de savoir pourquoi, ministre après ministre on revient à ces « aides » qui en réalité n’en sont pas.

Quant à la prétendue mesure phare portée par le nouveau Président, les groupes de douze élèves en CP dans les zones difficiles elle est sous-tendue sans doute par un bon sentiment et présentée comme une évidence alors qu’elle se révélera, comme les « études », parfaitement inopérante quant à la réduction des inégalités.

En effet, si comme l’ont montré Thomas Piketty et Mathieu Valdenaire,  la réduction des effectifs par classe permet de « sauver » (comme l’on dit dans les salles de professeurs) quelques enfants par ci, par là, il semble bien que ce ne soit pas là une panacée en termes de lutte contre l’inégalité scolaire comme l’a montré Denis Meuret dans une étude pour le Haut Conseil à l’évaluation de l’école. Il semble bien également, comme le constatent quotidiennement nombre d’enseignants des zones de pauvreté, que réduire les effectifs des classes en conservant la même et désespérante pratique pédagogique (je parle, tu écoutes) procure un peu de « confort pédagogique » mais ne contribue que fort peu à la lutte contre l’inégalité.

Mais je le disais ci-dessus tel n’est pas réellement l’objectif de ce Président (comme d’ailleurs des précédents) et de son ministre. Leur objectif que l’on peut qualifier d’entrepreneurial, n’est autre que celui de construire une école préfigurant l’Entreprise. Ce dessein est exprimé dans la littérature institutionnelle par le vocable «autonomie ». Autonomie des établissements (des collèges en particulier) qui n’a rien à voir avec l’autonomie et la liberté pédagogique des enseignants.

Cette autonomie, on le sait aussi depuis longtemps, consiste à faire du chef d’établissement un chef d’entreprise qui engage et licencie ses « ressources humaines », en fonction des besoins de son projet d’établissement qui n’est évidemment pas élaboré collectivement puisque le chef a tous les pouvoirs comme dans n’importe quelle entreprise et en dernier ressort celui de licencier. Tel est explicitement le projet éducatif de ce nouveau président fondé sur les notions de méritocratie, de compétition, de la honteuse « égalité des chances » et de l’exigüe « ascenseur social ».

Voici des années que ce projet tente de pénétrer et de circonvenir l’institution éducative  soumise pour ce faire à la pression constante de l’Entreprise et de ses fers de lance idéologiques tel l’Institut Montaigne dont la cléricature célèbre à tout propos son dogme : l’Entreprise. Car telle est l’idéologie du nouveau président revendiquée  en ces termes :

L’idéologie dans un système démocratique, délibératif est une condition même de restauration de l’action politique, au-delà d’un ensemble de mesures, comme étant une capacité à proposer un autre monde et, ce faisant s’engager dans le temps au nom des principes. (Le Monde, samedi 27 mai 2017).

Soit. Mais de quel autre monde s’agit-il ? D’un monde qui loin d’être « autre » est plutôt « le même » et se décline en un mot suffisamment claironné : Travail. Et ici commence la supercherie linguistique et idéologique car ce vocable tellement sollicité par l’idéologie que l’on peut désormais nommer macronienne désigne des réalités non seulement différentes mais antagonistes, irréconciliables, comme l’a bien montré Hannah Arendt préfacée par Paul Ricœur, le maître en philosophie de notre nouvel idéologue.

En un mot : quoi de commun entre le « travail »  d’un jeune homme qui de son enfance à son prestigieux nouveau « travail » n’a rien fait d’autre que lire, écrire, (j’allais oublier compter) apprendre dans le confort que procure la    naissance là plutôt qu’ailleurs, quoi de commun donc entre le travail de ce jeune homme et celui de cet autre qui de la maternelle à sa sortie de l’école à seize ans n’a fait que errer dans un monde hostile et qui dans le meilleur des cas, parvenu à décrocher (comme on dit) un emploi, manie la pelle et la pioche dans une tranchée, ou garnit les rayons d’un supermarché, ou passe sa vie à nettoyer la saleté des autres… Tout cela pour un salaire de misère? Quoi de commun en effet entre le « travail » de l’un et le « travail » de l’autre.

Mais voici alors convoqués et invoqués les adjuvants philosophiques du « Travail » : mérite, égalité des chances, liberté et volonté de « réussir » autre concept,  la « réussite », de la nouvelle idéologie présidentielle. Philosophie que Paul réfuta en ces termes :

Qui te distingue en effet ? Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? Et si tu l’as reçu, pourquoi t’enorgueillir comme si tu ne l’avais pas reçu ? (Corinthiens, 4,7).

 

Questionnement celui-ci qui, me semble-t-il, règle son compte à l’idéologie méritocratique depuis près de 2000 ans.

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