La sobriété ou l'abîme?

Tant que nous persisterons à pénétrer dans ces hangars abritant des kilomètres d’étagères sur lesquelles sont entassées sous une lumière crue et une musique insipide des tonnes de produits plus inutiles les uns que les autres…

Tant que nous persisterons à pénétrer dans ces hangars abritant des kilomètres d’étagères sur lesquelles sont entassées sous une lumière crue et une musique insipide des tonnes de produits plus inutiles les uns que les autres…

 

Tant que, parcourant ces allées, nous nous laisserons happer par les couleurs criardes d’emballages aberrants qui produiront des montagnes de déchets…

 

Tant que nous serons fascinés par ces objets fardés en quadrichromie coûteuse et que, jugés sur leur bonne mine, nous jeterons dans un chariot ces « empaquètements » de nourritures triturées, congelées, insipides…

 

Tant que nous nous délecterons, à Noël, de fraises et de cerises venues de l’autre bout du monde à tire d’ailes propulsées par des gasoils destructeurs et que nous consentirons à nous entasser dans ces avions pour nous poser dans des régions lointaines et le plus souvent déshéritées pour le plaisir de nous promener, en costume touristique (choisis dans les hangars), dans des ruines auxquelles nous ne comprenons rien…

 

Tant que nous accepterons de nous loger dans ces hôtels touristiques sans hésiter à nous gaver de viennoiseries autour de « buffets » indécents quand des enfants à peu de là souffrent de malnutrition...

 

Tant que nous consentirons à passer des heures enfermés dans une carcasse réfrigérée attendant patiemment que le véhicule qui nous précède avance de quelques mètres et que nous consentirons à nous restaurer dans ces mangeoires bordant les autoroutes comme des bœufs parvenus à l’étable...

 

Tant que nous accepterons que de luxueux et innombrables bateaux de plaisance, que de gigantesques « ferrys» pénétrant jusqu’au cœur de Venise, sillonnent les mers pour le plaisir de quelques-uns et le malheur de la mer…

 

Tant que nous consentirons à nous entasser dans ces clapiers de bord de mer et ces plages sur lesquelles accostent inopinément des embarcations rudimentaires desquelles surgissent soudain des femmes, des enfants et des hommes courant désespérément pour franchir les quelques mètres qui les séparent de la terre promise…

 

Tant qu’une minorité de par le monde, financiers, chefs d’entreprise ou sportifs continueront à se vautrer dans des fortunes indécentes sans le moindre scrupule et que nous y consentirons...

 

Tant que nous détournerons les yeux des cataclysmes qui se profilent à l’horizon, qui sont déjà là…

 

Tant, enfin, que nous acquiescerons à ces aberrations destructrices que sont la méritocratie, la compétition et la « réussite » qui se mesure en quantité de biens possédés et que nous refuserons la sagesse du partage et de la sobriété raisonnée, nous poursuivrons cette course à l’abîme dans laquelle seront ensevelis celles et ceux qui ne sont pas encore nés.

 

Tant que nous n’aurons pas décidé, ici pour commencer, partout ailleurs pour continuer, de nous révolter contre la consommation frénétique, destructrice de l’air et de la terre et que nous ne nous serons pas jetés dans la Révolution tranquille de la sagesse pour en finir avec la gabegie des uns et le dénuement de la multitude des autres, nous courrons à l’inéluctable catastrophe.

 

Mais cette révolution est peut-être bien déjà commencée : des milliers ou des millions, je ne sais, de femmes et d’hommes de par le monde inventent en ce moment même un nouveau mode de vie fondé sur la sobriété raisonnée, sur cette entraide préconisée il y a bien longtemps déjà par Pierre Kropotkine (et récupérée sans la moindre vergogne par de pseudos théoriciens fascistes). Elles sont, ces femmes et ces hommes, épars sur tous les continents, notre dernier espoir, car nous le savons bien, l’actualité vient une nouvelle fois de nous le démontrer, on ne peut rien attendre des états et des gouvernements emportés qu’ils sont par leur propre folie destructrice.

 

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