Evaluation en maternelle : les petites menteries de Monsieur Chatel

Je ne sais pas qui, de Hollande ou Chatel, a raison dans la controverse sur le prix des 60 000 postes promis par le premier. Je ne suis pas comptable. Je sais en revanche que Chatel n'est pas crédible quand il s'avise d'opiner sur les questions d'éducation. Pour tout dire, il lui arrive de mentir comme il l'a fait encore récemment à propos de l'évaluation en maternelle.

Je ne sais pas qui, de Hollande ou Chatel, a raison dans la controverse sur le prix des 60 000 postes promis par le premier. Je ne suis pas comptable. Je sais en revanche que Chatel n'est pas crédible quand il s'avise d'opiner sur les questions d'éducation. Pour tout dire, il lui arrive de mentir comme il l'a fait encore récemment à propos de l'évaluation en maternelle.

Conscience phonologique et non-mots

On se souvient de l'émotion soulevée par la découverte de cette grille d'évaluation classant les enfants de cinq ans en trois catégories, « RAS », « Risque » et « Haut risque ». Face au tollé, le ministre fit marche arrière (Le Monde du 19 octobre) prétextant qu'il s'agissait là d'un « document de travail ». Ce qui revient à prendre plus que des libertés avec la vérité. Car si la grille disparaît, ce qui lui a donné naissance demeure.

Observons pourle voir non pas le « document de travail » dont le ministre dit qu'il n'aurait jamaisdû être publié (sic),mais un document antérieur publié celui-ci par le ministère sur le site eduscol.education.fr/evaluation intitulé « Aide à l'évaluation des acquis des élèves en fin d'école maternelle » daté du 12 mars 2010.

Si le ministre pense véritablement, comme il l'affirme, que cette aide au « repérage » n'est pas une évaluation comment se fait-il que ce document ait été élaboré et publié voici un an et demi et figure encore sur le site eduscol ? Et comment se fait-il en outre que le « document de travail » soit en vérité une reprise enrichie de ce document de 2010 ?

Mais enrichi de quelle manière? Prenons un exemple : le document publié propose une série d'exercices qui ont pour objectif de vérifier dans quelle mesure l'enfant différencie les sons qui composent les mots puis établit la correspondance son-graphie. Le document publié propose donc des exercices qui utilisent des mots.

Mais le « document de travail » qui « porte sur la conscience phonologique », propose en outre des exercices utilisant des non-mots et le fait en ces termes : « Il s'agit de non-mots. Préciser à l'enfant que les mots n'existent pas, qu'ils ont été inventés ».

Voit-on bien qu'il s'agit de faire prendre conscience des « régularités du code orthographique » à des enfants qui ne savent ni lire ni écrire? Imagine-t-on la confusion introduite ainsi dans l'esprit de ces enfants ? Imagine-t-on ce que peut signifier pour un enfant de cinq ans un non-mot ? Car qu'est-ce qu'un non-mot (il se pourrait bien qu'il s'agisse, en l'occurrence, de pseudo-mots !) ? Quelque chose qui n'est pas, quelque chose comme le non-être ou le non-sens ?

Où conduit-on cet enfant de cinq ans ?

Mais à cet instant comment ne pas s'interroger, comment ne pas se demander : mais qu'est-on en train de faire de mon enfant de cinq ans ? Où est-on en train de le conduire ? Dans le monde du non-mot, du non-être, du non-sens ?

Je sais bien la raison de ces non-mots (qui par ailleurs peuvent fournir à quelques adultes des occupations fort divertissantes), je sais bien qu'il s'agit de former et de mesurer une conscience phonologique d'une telle pureté qu'aucun sens ne doit venir en troubler la limpidité. Mais alors nous entrons dans la « pédagogie » de l'insensé. Une pédagogie extrêmement formatrice qui forme à... l'obéissance. La pire des obéissances celle du ne pas chercher à comprendre.

Et cela saute aux yeux quand on lit les consignes de ces évaluations. Elles sont évidemment rédigées à l'impératif, un impératif fort impérieux : prenez vos crayons ! Posez votre doigt en haut à droite, Attention ! Écoutez bien ! Faites attention ! Posez votre crayon ! Attention ! Écoutez bien !Attention ! Écoutez ! Qu'apprennent donc ces enfants soumis à ces traitements injonctifs sinon l'obéissance, l'exact opposé de ce que l'on nomme ordinairement l'esprit critique ? Car il y a bien d'autres manières d'apprendre à écrire son nom et à jouer avec les mots. Heureusement les enseignants le savent bien.

Devenir élève ?

Autre exemple significatif : la fiche « devenir élève », identique dans les deux versions et dont l'incipit est celui-ci : « l'enfant devenu élève... » sait faire ceci, sait faire cela, etc. Mais qu'est-ce qu'un élève ? Et un enfant ? Le Robert historique nous renseigne. « Un élève est un enfant qui reçoit l'enseignement d'un établissement scolaire ». Notons bien, un élève est un enfant... Mais alors qu'est-ce qu'un enfant ? « Le mot cessant de s'appliquer à l'être humain encore incapable de parler (infans) désigne les garçons et les filles jusqu'à l'adolescence ».

Si nous revenons à notre fiche « l'enfant devenu élève... » nous ne pouvons que constater que l'élève n'est plus un enfant puisqu'il est devenu autre. Cette distinction élève/enfant constitue quelque chose de l'ordre de la mutilation en amputant l'enfant de ce qui fait son enfance, la spontanéité, la créativité, la curiosité et...le goût d'apprendre.

Je ne peux alors que constater le mensonge du ministre niant qu'il s'agisse d'évaluation en maternelle alors que le document du 12 mars 2010 porte le mot évaluation en titre. Je ne peux que constater que le champ sémantique du terme « repérage » employé par le ministre est particulièrement riche en expressions qui ont plus à voir avec le maintien de l'ordre et la ségrégation qu'avec l'éducation. Je ne peux que me défier des propos du ministre quand il s'exprime sur l'école.

Mais il est vrai que nous ne parlons pas de la même école car à celle de l'incessante évaluation, de la performance, de la compétition, de l'obéissance insensée, du repérage et du « management » j'oppose, avec nombre d'enseignants et de parents, l'école du savoir, du sens, de la curiosité exprimée, de la découverte, de la coopération et de la solidarité comme mode de vie réellement vécu dans l'école dès le plus jeune âge. Les prochaines échéances électorales permettront, peut-être, de choisir.

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