Podemos : le déchirement (suite)

La « abuela » (grand-mère) Teresa Torres admoneste affectueusement les dirigeants de Podemos et Pablo Iglesias demande pardon à tout le monde. Traduction et commentaire.

Carta de Pablo Iglesias a los inscritos e inscritas "Perdonadme" © Vulcano

 Aujourd’hui, commence Pablo, Teresa Torres, la « abuela de Podemos », 76 ans, vient de m’envoyer un message par Whatsapp et je tiens à ce que vous l’écoutiez.

Le voici :

« Hola Pablo, je te souhaite d’heureuses fêtes. Je suis Teresa Torres Peral, la « abuela de Podemos » comme on dit ici chez moi. Et cela me donne, comment dire ? – c’est que mon mari est désespéré avec tout ce qui se passe dans Podemos – la force de vous dire que j’adorerais faire votre connaissance.

 Comme j’aimerais parler avec ĺñigo (Errejón), avec Alberto (Garzón) et cet autre garçon anticapitaliste qui me fait bonne impression (Miguel Urbán) ! Pourquoi tout ce bazar (lío) que je ne comprends pas, avec tous les problèmes que nous avons dans ce pays ? Et comment se fait-il que vous ne soyez pas « tous pour un » comme dans Fuenteovejuna (célèbre pièce de Lope de Vega, 1562-1635, où tout le village ne fait qu’un dans sa révolte contre le « Commandeur ») ?

 Vous pouvez prendre ce qu’il y a de mieux dans chaque programme, vous pouvez prendre ce qu’il y a de plus sensé et, oui, Pablo Iglesias est le leader, qu’il n’y ait là aucun doute, c’est lui qui a l’énergie, qui a ce pouvoir qui d’une certaine façon était celui du précédent Pablo Iglesias (Le fondateur du PSOE en 1879) parce que je suis sûre que si Pablo Iglesias était ici il serait aussi à Podemos.

Est-ce que nous allons tout gâcher à cause de cette idiotie, ce « moi je veux être sur le devant de la scène » ? Mais mon Dieu, dans quel monde vivons-nous ? Comment vous, qui êtes notre espérance pouvez-vous être là en train de raconter n’importe quoi avec tout ce qui se passe, les autoroutes (?), les pensions… et de crier aux quatre vents (« dar tres cuartos al pregonero », savoureuse expression populaire) alors qu’ils vous copient, ils copient tout ce que vous dites ? Vous devez être méfiants ce que je ne suis pas mais c’est que vous, vous avez une culture que je n’ai pas.

Bon, je vous souhaite de bonnes fêtes à tous les quatre et je souhaite que vous vous mettiez d’accord et je veux vous connaître, je veux aller à Vistalegre, pour le Nouvel An, je serai à Leganés. J’ai envie de vous connaître pour pouvoir vous parler directement les yeux dans les yeux, c’est ce qui me convient.

Bon, je ne sais pas si ce machin vous parviendra ou non. Voyons Pablo ce que tu peux faire pour qu’il te parvienne parce que moi, je suis en train d’apprendre ces choses-là et je ne sais pas si ce que je fais est bon ou pas.

Bisous, je vous embrasse tous. Et s’il vous plaît, soyez honnêtes. Apportez votre grain de sable comme je le fais moi-même car Podemos est mon parti, Podemos c’est moi et ma famille. Bisous ».

Deuxième message après la réponse de Pablo :

 « J’ai confiance en toi, depuis que nous t’avons connu mon mari et moi nous avons confiance  en toi, nous savons que tu es celui qui doit être là mais ce qu’il y a c’est que si les autres ne t’aident pas, si chacun commence à tirer la couverture à soi, ça devient « una jaula de grillos » (mot à mot : une cage de grillons) et c’est ce que je veux dire aux autres car tout cela est très sérieux. Je t’embrasse ».

Voilà, reprend Pablo, après avoir écouté cela j’ai voulu vous écrire une lettre à toutes et à tous. Et aussi à Teresa, bien sûr.

Lettre qui commence ainsi : « A tous ceux qui comme Teresa nous avez fait confiance  je demande pardon. Je sais que nous sommes en train de vous faire honte… ».

 Je ne vais pas traduire cette longue lettre car la résumer suffit : il demande pardon à tous et à toutes, pardon pour ceci, pardon pour cela, pardon pour nos erreurs, et, significativement me semble-t-il, pardon pour ses propres erreurs car « yo también me equivoco » (moi aussi je me trompe). Sans blague ?, a-t-on envie de lui dire. Il conclut sa lettre ainsi et encore significativement me semble-t-il : « votre secrétaire général vous salut ».

Commentaire donc :

Je suis tout contrit de ne pouvoir approuver l’argumentation de Teresa, moins encore la réponse larmoyante de Pablo Iglesias. Comment ne pas comprendre la déception de cette « abuela » mais, pour autant, comment approuver ce panégyrique d’un homme, aussi génial soit-il ? Comment accepter de faire peser sur les épaules d’une seule personne (ou de quatre) la responsabilité d’un monde, tâche qui serait celle d’un dieu et, en effet, comment accepter cette dialectique de la déification : « tu es celui qui doit être là… », auquel le déifié répond, pardon, pardon, pardon, déifiant à son tour le… peuple.

Le « moi aussi je me trompe » n’est-il pas alors particulièrement significatif ? Ce « moi aussi » ne situe-t-il pas le moi au-dessus du commun des mortels et là encore ne retrouvons-nous pas cette dialectique dont nous savons qu’elle a toujours été dévastatrice, celle des deux sens du mot sujet, le sujet qui dit, sujet actif donc et celui qui écoute sujet passif, sujet dominé.

 Nous savons bien où cela conduit. Et voici que découvrant à un clic d’ici l’interview de Jorge Moruno (un responsable très proche de Errejón) par l’excellent Ludovic Lamant, je reçois comme en écho le mot « bolchévik » : «je fais une note de bas de page, dit Moruno, bolchévik dérive du mot majorité. Donc nier la possibilité de former une majorité, revient à nier la possibilité d’une politique qui transforme les choses. C’est pour cela que la dichotomie entre rue et institutions est un faux débat ».

Solliciter ainsi le mot bolchévik, c’est-à-dire Lénine, au moment où Teresa « léninifie » Iglesias apparaît aussi comme particulièrement significatif. Non, on le sait  bien tout de même maintenant, la prise du pouvoir dans le Soviet de Pétrograd par les bolchéviks n’avait rien à voir avec la démocratie, on sait ce qu’ils ont fait de leur « majorité », ils ont annihilé le fameux et opportuniste « tout le pouvoir aux soviets » de Lénine (on peut lire ou relire à ce propos Hannah Arendt ou Voline, par exemple).

 Et non, «la  dichotomie entre rue et institutions» n’est pas un faux débat comme l’affirme Moruno, car il ne s’agit pas d’une dichotomie mais bien plutôt d’une impasse historique ou plus précisément d’une situation aporétique, c’est-à-dire dont on ne sait comment sortir, qui se perpétue tout au long de l’histoire des mouvements révolutionnaires.

Podemos aujourd’hui comme d’autres hier, particulièrement en Espagne pendant l’été 1936, se trouve au cœur de cette aporie. Ce n’est en tout cas pas en disant depuis « le haut » où se trouve Jorge Moruno qu’il faut construire de nouvelles institutions « par le bas » que l’on y parviendra. Quant aux réseaux de coopératives, de lieux hors de l’économie de marché, il me semble bien qu’ils n’ont pas attendu pour fleurir en Espagne, mais aussi ailleurs, les arrosages du « Consejo Ciudadano » de Podemos. Bien au contraire Podemos est issu de cette multitude d’initiatives qui aboutirent à la Puerta del Sol le 15-M.

 Toute la  difficulté est là : nul « bureau politique » ne dispose du pouvoir de faire jaillir le mouvement de sorte que le parti se ferme alors sur lui-même, sur ses propres organes de pouvoir et sur les «dispositifs de pouvoir » dans lesquels il évolue, parlements, municipalités, etc. L’idéal serait que « la base », en Espagne « los círculos », destitue les responsables qui si l’on en croit Teresa et bien d’autres « ne les représentent plus ».

Mais là encore nul ne peut se substituer à la spontanéité du 15-M, de sorte qu’un moindre idéal serait que Pablo Iglesias et ses trois « compas » (compañeros) se retirent modestement. Ils ont beaucoup fait, ils sont fatigués et il ne manque pas dans les cercles de « compas » aussi talentueu(ses)x qu’eux pour continuer le combat… autrement.

Je sais bien combien il peut être désespérant de se cogner aux quatre coins de l’Aporie, du « callejón sin salida » (impasse) où pour le dire comme Camus, de rouler inlassablement son rocher qui éternellement retombe. Et s’en révolter. N’est-ce pas cela vivre ? N’a-t-on pas « toujours raison de se révolter » ?

Mais je me trompe peut-être.

Bonne année à toutes et à tous.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.