"Je suis Riss"

Je n’ai pas lu "Le lambeau" de Philippe Lançon. Trop proche dans le temps des faits bruts, brutaux au paroxysme, et pourtant vécus par tant d’individus dans notre monde cinglé. Trop douloureux aussi, presque trop incarné. Paraît un an et demi plus tard le témoignage d’un autre rescapé de la dégueulasserie du 7 janvier 2015 dans les locaux de Charlie-Hebdo.

Riss est d’abord un de ses dessinateurs, avant d’en être aujourd'hui le directeur de la rédaction. Regard toujours acéré sur l’actualité, mais dans lequel s’est peut-être éteinte à jamais ce qui est l’ADN de ce journal : la malice.

Nous avons tous chialé, ce jour de cataclysme. Pas comme des veaux, mais comme des humains. L’espace de ... quoi, une journée ? Plus, parce que derrière il y a eu la traque de deux... bêtes sauvages ? Non, humains, mais avec un hémisphère cérébral défectueux. Ou plutôt, entièrement squatté par une doctrine.

Et après avoir pleuré sans affectation sur le destin tragique de onze personnes ratiboisées en une minute et quarante-neuf secondes (soit le chrono d’un excellent coureur de 800 mètres), nous sommes redevenus des idéologues. Les "Je-suis-Charlie" sincères, contre les partisans sincères de la non-stigmatisation d’un Islam si promptement rangé dans la commode case RADICAL. Allez donc dire à mes amis musulmans pratiquants que Saïd et Chérif Kouachi étaient leurs coreligionnaires !

J’ai vu se former ces rangs bien serrés (bien cul-serré, parfois) sur Facebook, que j’utilisais et qui m’utilisait à l’époque. Très rapidement, la volonté de rester en marge de cette bataille-là. De garder ma faculté de penser par moi-même, ou de faire le vide selon la nécessité (vitale) du moment. Ou de me contredire sous le coup d’émotions aussi ravageuses que le chagrin, la haine, le désespoir. Et de me purger au plus vite de ces excès de pathos.     

"Le Moi est haïssable" (Blaise Pascal) / "J’emmerde Pascal" (Moi)... ...N’est-ce pas Cavanna l’auteur de ce splendide aphorisme sérigraphié sur une série de t-shirts d’hilarante mémoire ? Lui aussi était de la famille. Lui aussi taxé à l'occasion d’appartenir à cette vaste nébuleuse de la Réaction. Lui aussi se marrerait bien à l'idée que son âme a tout capté, depuis un Là-haut qui en l'occurrence n'aurait rien de consolateur. Ce n’est pas le débat, à la limite nous sommes tous des réactionnaires… un peu, beaucoup, passionnément ? A la folie certainement, et jamais pas du tout.

Parmi les contributeurs de Mediapart, nombre de dessinateurs talentueux, de ceux qui expriment en quelques traits l'équivalent de dix billets. Laurent Sourisseau n'avait quasiment pas cessé de le faire, dans la légèreté rigolarde. Devoir mettre le poids de ses tripes et le choc de ses cauchemars dans ce livre-là a dû lui coûter (et il l'a forcément dit dans une interview). Attention, polémique à l’horizon ! Il n’y ménage pas les élites, ce qui ne devrait pas nous déranger outre mesure ; ni les intellectuels, on s’en accommodera sans trop de réticence ; ni une certaine gauche collabo(bo), aïe !

Quoi qu'il en soit, il pourrait s’y révéler piètre écrivain, archer cafouilleux, ou manichéen en diable, peu importe… Riss, et d’autres qui ont connu ce déchirement abominable, cette implosion silencieuse sur un champ de désolation, puis la culpabilité d’avoir échappé au sort odieux de tellement proches, a tous les droits à la subjectivité.

Celle contenue en filigrane de son éloge à l’ami Cabu (qu’il a lu ce matin sur France Inter dans l’émission "Boomerang") nous montre à tout le moins, que l’esprit de dérision d’un collectif massacré n’a pas déserté le survivant dévasté.

*NB. Contrairement à mes principes ["J’emmerde tes principes" (un autre Moi)], je voulais fermer ce billet aux commentaires. Il est trop personnel pour que je n’envoie pas aux pelotes tout contradicteur soulignant un peu trop sa subjectivité. Poire coupée en deux, avec la promesse de ne répondre à personne...       

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