Migration : l'UE signe un pacte avec le diable

Depuis 1990, la Convention de Dublin vise à refouler les personnes migrantes aux pays frontaliers de l’Union Européenne en attribuant le traitement de leur demande d’asile à leur premier pays d’entrée. Elle a été réformée en accords de Dublin II, puis Dublin III. Et maintenant en un nouveau pacte.

 © Charles Heller © Charles Heller
Suite aux tragédies survenues aux frontières, Dublin avait montré ses faiblesses et son caractère mortifère, donnant lieu à des expulsions en cascade et des mauvais traitements. Ainsi, au lieu d’assumer une réforme Dublin IV, la Commission européenne a préféré jouer la communication et prétendre à une réforme soit-disant solidaire du règlement.

Si elle était appliquée, la réforme aggraverait en fait le dispositif. La procédure Dublin, auparavant applicable un an à partir de la demande d’asile - et dont la Suisse fait moult usage - pourra maintenant être activée pendant trois ans. Pour les camps de Grèce et d’Italie, les Etats membres pourront exprimer une dite « solidarité » soit en relocalisant un nombre de personnes à leur convenance, soit en aidant aux expulsions. « Il y aura une caisse commune européenne pour payer les renvois » s’indigne Sami Adouani du Forum Tunisien pour les Droits Economiques et Sociaux (FTDES), basé à Tunis et engagé dans la défense des droits des personnes migrantes. Autre possibilité pour exprimer leur « solidarité », les Etats membres pourront envoyer personnel et matériel renforcer les frontières extérieures. Une activité dans laquelle la Suisse est déjà zélée, envoyant jusqu’à 75 agents chaque année à l’agence Frontex. Une agence à laquelle la Suisse verse 25 millions de francs en 2020, contribution qui augmentera à 85 millions en 2027. « La présence des agents européens est discrète en Tunisie, mais avec Frontex et tous les systèmes de détection des embarcations, on s’achemine vers un Star Wars anti-migratoire » poursuit Sami Adouani, qui souligne l’arrivée de nombre de Tunisien-ne-s, parfois par famille entière, sur les côtes italiennes en raison de la crise qui touche le pays.

Tri et renvoi plutôt que relocalisation

Dans le nouveau pacte migratoire, les expulsions rapides apparaissent comme un moyen majeur de désaturer les camps aux frontières. Le tri devra être fait rapidement dans les hotspots, et les expulsions facilitées par de nouveaux accords de réadmission. Une position ironique quand on sait les dégâts que causent les procédures d’asile expéditives sur des personnes à peine débarquées de traversées traumatisantes. La Commission propose par ailleurs une « procédure frontière » ou accélérée, notamment pour les ressortissant-e-s de pays dont moins d’un cinquième des demandes d’asile sont acceptées. Les personnes qui ont le moins de chance d’obtenir l’asile verront donc leurs demandes traitées comme celles des personnes présentant de faux documents ou venant de pays dits sûrs.

Les personnes déboutées, ou qui auront été considérées comme ne relevant pas de l’asile, seraient expulsés de manière facilitée par de nouveaux accords de réadmission. Des futurs accords signés avec des pays limitrophes de l’UE, comme la Tunisie, la Turquie, la Libye, le Maroc ou encore l’Egypte, dans lesquels la société civile relève régulièrement des mauvais traitements infligés aux personnes migrantes. « La faiblesse institutionnelle qui prévaut en ce moment en Tunisie risque de faire de ce pays le bon élève de l’Europe, qui s’alignera encore plus qu’avant sur sa politique migratoire » ajoute Sami Adouani du FTDES. Interrogé sur les contreparties données par l’Europe dans de tels accords il répond « Les facilités (sélectives ndlr.) de visas concernent une élite économique qui circulait déjà librement vers l’Europe ». En somme, point de solidarité à l’horizon. Et un nouvel accord Dublin qui ne dit pas son nom, dont la Suisse ferait bien de se retirer si elle veut tenter d’honorer les Conventions de Genève et éviter de nouer des accords migratoires avec des pays qui remettraient en cause sa neutralité.

Publié dans Gauchebo sous le titre "Migration : un pacte avec le diable"

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