Gardanne et la planète

Sortir du charbon, oui. Mais brûler des arbres à la place, non. En tout cas, pas si l’on veut lutter contre les changements climatiques.

Depuis bientôt cinq ans le collectif SOS Forêt du Sud conteste la conversion partielle d’une centrale à charbon à Gardanne. Celle-ci brûlera environ 850.000 tonnes de biomasse, en grande majorité du « bois forestier », c’est-à-dire des arbres entiers. Nous nous y opposons pour de nombreuses raisons: l’impact sur les forêts dans l’immense zone d’approvisionnement (400 km autour de Gardanne) et sur le marché du bois régional, les conséquences pour la santé publique (particules fines, poussières de bois, bruit, forte augmentation du trafic de camions…), le gaspillage de subventions publiques (70 millions d’euros par an pendant 20 ans), la très faible efficacité énergétique (moins de 40%, à cause de l’absence de cogénération et donc de valorisation de la chaleur)… Et la cerise sur le gateau ? Ca n’aide en rien la lutte contre les changements climatiques. En fait, ça l’empire.

Dans sa dernière revue, le Conseil consultatif scientifique des Académies européennes (EASAC), dit clairement que « les objectifs de la COP21 de Paris ne peuvent pas être atteints sans maintenir ou augmenter le stockage de carbone dans les forêts existantes. Il y a un réel danger que la politique présente mette trop l'accent sur l'utilisation des forêts dans la production d’énergie au lieu d'augmenter les stocks forestiers de carbone. »

Petit à petit le collectif SOS Forêt du Sud s’est rendu compte que ce projet de Gardanne est représentatif d’une évolution extrêmement inquiétante au niveau mondial – l’engouement pour la bioénergie à une échelle industrielle, notamment pour la production d’électricité, au nom de la lutte contre le changement climatique. Finalement Gardanne est un acteur modeste comparé à la centrale de Drax au Royaume-Uni, qui est également une conversion charbon à biomasse ; Drax brûle sept millions de tonnes de pellets par an importés du Sud-Est des Etats-Unis avec comme conséquence la destruction massive de forêts.

Les choix adoptés dans ce domaine énergie-forêt-climat auront des conséquences capitales pour l’avenir de notre planète. A Bruxelles, l’Union européenne est en train de définir sa politique énergétique pour la période 2020-2030. Quelques chiffres aident à comprendre l’impasse dans laquelle ces décideurs sont en train de nous diriger

Lorsque l’Union européenne a défini ses objectifs pour l’an 2020 dans le domaine de l’énergie, elle a décidé que la part des énergies renouvelables dans le mix énergétique global devrait atteindre 20%. La « bioénergie » représente actuellement environ 65% de toutes les énergies renouvelables produites en Europe. Le terme bioénergie couvre l’utilisation de la biomasse agricole, forestière et issue des déchets pour la production de biocarburants, de chauffage et d’électricité. 70% de cette bioénergie provient de bois récolté dans nos forêts ou des résidus d’industries forestières.

La Commission européenne a calculé que si l’objectif de 20% d’énergies renouvelables était atteint en 2020, avec la même proportion de biomasse, la quantité de bois utilisé à des fins énergétiques sera équivalente au volume total de bois récolté dans l’UE en 2013. Plus un seul tronc ne resterait pour être transformé en planche, poutre, palette ou papier. Dans les négociations actuelles à Bruxelles qui concernent la période de 2020 à 2030, il est envisagé d’augmenter l’objectif à au moins 27%, avec en gros toujours la même proportion de bioénergie.

C’est pour cela que 190 scientifiques du monde entier ont envoyé en septembre 2017 une lettre ouverte à différents responsables de l’Union européenne dans laquelle ils expriment leur «grave préoccupation et consternation devant la base scientifique de la politique récente et les développements concernant la législation climatique de l'UE sur les forêts. » Elle « encourage l'augmentation des niveaux de récolte afin de remplacer les combustibles fossiles (…). Cette approche risque d'avoir des effets néfastes sur le climat, la biodiversité et les écosystèmes résilients en émettant plus de gaz (…) La bioénergie n'est pas neutre en carbone et peut avoir des impacts climatiques très négatifs. »

Lors du dernier sommet climat, le COP 23 à Bonn, dix-neuf pays qui représentent la moitié de la population mondiale, dont la France, ont annoncé qu’ils projettent d'augmenter l’utilisation de bois et plus largement de la biomasse, présentée comme source « durable », afin de satisfaire leurs besoins énergétiques.

Localement chez nous cela se traduit par de fortes tensions sur le marché du bois. Les médias évoquent ouvertement une « guerre du bois », entre les démarcheurs d’Uniper et de Fibre Excellence (l’usine de pâte à papier à Tarascon qui consomme 1,2 millions de tonnes par an) qui sillonnent la région à la recherche de contrats d’approvisionnement à long terme. Déjà avant l’arrivée du projet de conversion à la biomasse à Gardanne, Fibre Excellence avait du mal à trouver assez de bois localement, allant jusque dans les Landes et en Bourgogne. En 2014 elle a importé un bateau entier de plaquettes de bois du Venezuela. Quant à Uniper, elle a importé en janvier 2016 un bateau de plaquettes d’eucalyptus issues d'immenses plantations au Brésil. Aujourd’hui le bois arrive surtout du Canada. Les acteurs de la filière forêt-bois les plus médiatisés répètent que la forêt française est sous exploitée. Mais un rapport sur les ressources de bois disponibles en France commandé par l’ADEME en 2016 indique clairement qu’à l’horizon 2030 il n’y aura pas la matière nécessaire à tous les usages déjà identifiés.

Est-ce pour cela que nous constatons une première plantation d’environ 300 hectares d’eucalyptus à rotation très rapide (récoltes tous les 5 ans) sur de bonnes terres arables de la commune de Fourques (30), sans doute prévue pour la centrale de Gardanne ? Une culture qui nécessite d’énormes quantités d’eau et d’intrants, qui épuise le sol et qui est hautement combustible. Déjà en 2014 l’ONG britannique Biofuelwatch a publié un rapport dans lequel elle avertissait que l’appétit grandissant pour le bois-énergie industriel conduira à une vague d’accaparement de terres au niveau de la planète aussi importante que celle pour les biocarburants.

Il est bien connu que les forêts, véritables puits de carbone, jouent un rôle essentiel pour le climat. Depuis longtemps l’industrie de la biomasse et nos gouvernements prétendent que la bioénergie est neutre en carbone, que brûler la biomasse ne provoque pas une augmentation des émissions à effet de serre, car les forêts repousseront et absorberont de nouveau le carbone. Plusieurs études récentes (notamment celle de Duncan Brack publié en 2016 par l’ONG britannique Chatham House) indiquent clairement que brûler de la biomasse dans des centrales comme à Gardanne ou à Drax provoque plus d’émissions que de brûler du charbon.

Il n’y a pas que la combustion de biomasse à de fins énergétiques qui représente une menace pour les forêts à l’échelle mondiale. Des industriels comptent également lancer une nouvelle génération de « biocarburants » à base d’arbres et les arbres peuvent aussi servir pour fabriquer des bioplastiques. Mais c’est surtout un phénomène connu sous le sigle , ILUC (Indirect Land Use Change) qui a un impact néfaste. Lorsque l’UE se donne des objectifs dans le domaine de l’énergie dans le secteur des transports, de remplacer un pourcentage de carburant fossile par des biocarburants fabriqués à partir de végétaux comme le colza ou l’huile de palme, cela provoque le changement d’utilisation d’énormes surfaces. Cela se traduit notamment par la destruction de forêts tropicales pour permettre la plantation de palmiers à huile.

Le fait que cette problématique soit complexe ne doit pas nous empêcher de nous informer et de dénoncer cette dérive climatocide. Nous sommes confrontés à un paradoxe : jamais on n’a autant parlé du climat, jamais il n’y a eu un engouement aussi fort pour les forêts et les arbres, et en même temps les forêts n’ont jamais été aussi menacées par le désir de lutter contre les changements climatiques.

Nicholas Bell, Collectif SOS Forêt du Sud, Radio Zinzine, 30 novembre 2017

Une manifestation "Pas un euro de plus pour la biomass'carade et les énergies du passé" sera organisée devant la mairie de Gardanne ce dimanche 10 décembre à 10h30.

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