Les Carpates menacés en Ukraine

Deux menaces pèsent sur les massifs magnifiques des Carpates ukrainiennes: la déforestation illégale qui atteint des proportions effarantes, grâce à la corruption généralisée dans le secteur forestier, et un mégaprojet de station de ski. Le Groupe "Free Svydovets" lutte contre ces fléaux.

« L’abattage illégal d’arbres est généralement associé aux pays tropicaux. Or, les résultats de cette nouvelle analyse indiquent que l’Union Européenne importe probablement davantage de bois d'origine illégale en provenance d’Ukraine que de tous les pays d'Amérique latine, d'Afrique, d’Amérique latine et d’Asie du Sud‐Est réunis. »

Le rapport, « Complicit in Corruption » (« La corruption et ses complices »), publié en juillet 2018 par l’ONG britannique Earthsight, a eu l’effet d’une bombe en Ukraine. Fruit de deux années d’enquête, Earthsight révèle un niveau effrayant d’abattage illégal d’arbres et de corruption à tous les échelons de la filière du bois. « Cette industrie baigne dans l’illégalité. Le plus grand problème est la corruption dans les entreprises d’État, qui effectuent la plus grosse part d’abattage, et leurs supérieurs dans l’administration forestière du pays. Le bois constitue l’une des plus grandes industries exportatrices d’Ukraine, elle lui rapporte 1,7 milliards de dollars à l’exportation, employant 350 000 personnes. Son apport au PIB est de presque 4 %. La corruption et l’illégalité dans ce secteur privent l’État d’une source de revenu cruciale et sapent les efforts entrepris pour améliorer la gouvernance dans un État fragile. 

En Ukraine, la plupart des abattages sont effectués par le gouvernement par l’intermédiaire d’Entreprises Forestières d’État (EFE), la plupart du temps sous les auspices de l’Agence Forestière Nationale (SAFR). Alors qu’ils semblent suggérer que l’abattage illégal est une activité clandestine menée par un nombre restreint de citoyens, en réalité, la grande majorité de l’abattage illégal en Ukraine se voit effectuée sous le contrôle des agences forestières elles‐mêmes. Les résultats de nos recherches indiquent que les centaines d’EFE ukrainiennes enfreignent de manière délibérée un large éventail de règlements lors de l’exploitation forestière. Rien n’est plus dévastateur que les ‘coupes sanitaires’ illégales. »

Ce rapport vient confirmer les constats quotidiens d’habitants de villages dans les Carpates en Ukraine depuis de nombreuses années, comme Valera Pavluk et Volodia Fabritsi qui sont propriétaires d’une scierie à Lopukhovo qui refusent de participer à ce système de corruption généralisée. La grande majorité des coupes rases est effectivement effectuée pour de soi-disant raisons sanitaires. Pour en obtenir l'autorisation il faut démontrer que la forêt est atteinte de maladies ou attaquée par des parasites comme les scolytes. Le salaire mensuel moyen d’un professeur ou d’un expert est de 200 euros et les entreprises forestières sont prêtes à payer plusieurs milliers d’euros pour une déclaration écrite confirmant le mauvais état sanitaire d'une certaine zone de forêt. Il est connu que le bakchich standard payé au service forestier s'élève à 5 dollars le mètre cube.

La corruption au niveau des districts en terme de vente de bois pour la transformation nourrit une grandissante « industrie fantôme » de plus de 12 000 scieries illégales qui transforment du bois, surtout pour l’exportation. En conséquence, les exportations de bois scié dépassent de 75 % la production légale du pays: 1,2 million de m3 de bois de construction illégal est exporté chaque année.

Selon Der Spiegel du 13 octobre 2018, des trains traversent régulièrement la frontière vers la Roumanie, souvent sans aucun contrôle douanier, entièrement remplis avec du bois de qualité sous-déclaré comme du bois de chauffage. Il est ensuite acheminé à l'immense usine d'Egger à Radauti ou à celui de Schweighofer à Sebes.

Le rapport d’Earthsight épingle également les entreprises dans les pays de l’Union européenne qui sont complices de cette corruption destructrice. Parmi les acheteurs de bois ukrainien se trouvent un bon nombre des plus grandes multinationales de transformation de bois au monde, comme Schweighofer, Egger, International Paper, Kronospan et Swiss Krono. Comme le souligne Earthsight, « peu de gens ont entendu parler de ces sociétés. Mais la plupart des consommateurs européens auront acheté certains de leurs produits. On a retrouvé la trace du bois de construction provenant de la scierie roumaine de Schweighofer dans les produits vendus chez Ikea. Egger, Swiss‐Krono et Kronospan sont des fournisseurs d’Ikea et fournissent une grande partie du bois pour planchers vendu par différentes chaînes de bricolage, telles que Wickes et Homebase au Royaume Uni, Hagebau, Obi et Hornbach en Europe centrale et Leroy Merlin et Castorama en France. International Paper produit le papier pour photocopies des marques HP, Canon et Xerox, vendus dans les supermarchés de toute l’Europe. »

Une filiale de Schweighofer a été impliquée dans le système de corruption mis en place par un ancien chef forestier qui fait l’objet d’une enquête criminelle pour avoir détourné plus de 30 millions d’euros dans des comptes de banques suisses. Cet argent provenait de pots‐de‐vin d’importateurs étrangers en échange de bois à prix avantageux. Cette corruption de haut niveau s’est perpétuée depuis la chute de ce chef forestier qui se trouverait aujourd’hui en Russie. Des enquêtes criminelles pour corruption sont en cours dans deux des trois principales régions productrices de bois. Le chef forestier dans les Carpates ukrainiennes s’est fait prendre la main dans le sac lors d’une opération d’infiltration en octobre 2017. Il tentait de soudoyer la police afin qu’elle ferme les yeux sur ses nombreux actes illégaux.

70 % des exportations de bois ukrainien part vers l’Union européenne. Ces importations ont connu une augmentation rapide et ont franchi la barre d’un milliard d’euros en 2017. Selon Earthsight, « au moins 40 % de ce bois est le fruit d’un abattage ou d’un commerce illégal par l’intermédiaire de la corruption. »

L’UE reconnaît depuis longtemps que la forte demande en bois bon marché a favorisé dans le passé l’émergence de l’illégalité dans les forêts des pays fournisseurs. Afin de contrer ces effets, il existe depuis 2013 une loi censée prévenir les importations de bois d’origine douteuse. L’enquête d’Earthsight montre que cette loi ne fonctionne pas pour l’Ukraine. Les autorités des Etats membres clés manquent à leur devoir de renforcer la législation. L’impact de celle‐ci est aussi diminué en raison d’une trop grande confiance placée par les acheteurs et les autorités dans la « certification » indépendante des forêts par la Forest Stewardship Council (FSC).

Ce rapport a eu un impact considérable en Ukraine. Le 18 juillet, quatre jours après sa publication, le Premier Ministre a annoncé des mesures sévères contre la déforestation illégale et a appelé l'UE à le soutenir dans ce domaine. Le 24 juillet, la presse a annoncé que le chef national des forestiers d'état s'était mis en congé maladie pour éviter l’enquête du procureur national suite aux accusations de corruption portées par Earthsight.

Depuis environ deux ans, les montagnes et les forêts des Carpates ukrainiennes se voient confrontées à une nouvelle menace. Svydovets est un des plus beaux massifs du pays, riche en forêts, en flore et en faune. Il reste intact et sauvage. Au cœur de Svydovets nait la rivière Tchorna Tisza, source de la Tisza, l'une des rivières les plus importantes de la région.

C’est précisément ici que Guenady Moskal, le gouverneur de la Transcarpatie, compte créer un immense complexe touristique, la station de ski « Svydovets » avec plus de 60 hôtels, 120 restaurants, 33 remonte-pentes qui mèneront aux pistes d’une longueur totale de 230 km, des centres commerciaux et même un aérodrome, le tout financé par des investisseurs et des oligarques opaques. La future station devrait accueillir jusqu’à 28.000 touristes à la fois.

En juin 2018 j’ai participé à une délégation internationale qui s’est rendue dans les Carpates pour visiter le massif menacé par ce projet gigantesque et pour rencontrer le groupe «Free Svydovets» qui mène la contestation contre cette aberration.

Nous sommes montés en bus 4 x 4 sur une route raide et pleine de nids de poule jusqu'au coeur du futur projet. Les membres du groupe «Free Svydovets» qui nous ont accompagnés étaient porteurs d'un impressionnant niveau de compétences et d'informations dans plusieurs aspects clés: botanique, podologie, ornithologie, écosystème et gestion de la forêt, risques d'avalanches, conservation et protection de la nature…

Nous avons été frappés par la beauté extraordinaire de cet immense massif qui s'étend à l'infini, avec des troupeaux de vaches, de moutons ou de chevaux, des versants et des vallées couvertes d'épicéas et de hêtres sous la limite des arbres. Il semble inconcevable que quelqu'un puisse installer sur ces hauteurs l'équivalent d'une ville de taille moyenne capable d'accueillir 28.000 visiteurs et 5.000 employés, que le magnifique cirque avec au centre un lac s'étendant devant nous deviendrait le centre de la station avec des dizaines d'hôtels, de remontées mécaniques et de pistes créant autant de saignées dans la forêt. Quelques kilomètres plus loin nous avons aperçu un petit hameau de cabanes de bergers, qui deviendrait le site d'un hôtel.

Les experts ukrainiens ont expliqué que de vastes étendues du massif de Svydovets jouissent d'un certain niveau de protection, étant incluses dans des réserves naturelles ou dans la biosphère des Carpates, mais que la zone que nous visitions n'avait jamais été intégrée à la réserve, pour des raisons incompréhensibles.

D’après l’écologiste reconnue en Transcarpatie, Oksana Stahkevitch-Volosyantchouk, « ce massif est le territoire où se forment les affluents importants de la Tisza. On y trouve des lacs, des marécages, des ruisseaux, des prairies marécageuses qui jouent un rôle très important pour l’hydrogéologie des Carpates. Ces zones humides sont nourries par les eaux de la neige fondue, les précipitations et les eaux de surface du bassin de captage. Elles jouent le rôle de réserve d’eau pendant toute l’année. Ainsi, la probabilité de grandes crues catastrophiques baisse. Ces vallées et ces zones humides sont des écosystèmes très fragiles. Une intervention anthropique excessive dans ce système aurait des conséquences destructives. Comment ces changements vont-ils se manifester ? Des crues catastrophiques, des érosions du sol, des glissements de terrain, la baisse de la nappe phréatique, la pollution de l’eau, la sécheresse. Ce sont les habitants de la vallée qui vont les ressentir et non pas les visiteurs ».

Rajoutons que les opposants estiment que la station de ski produirait 5000 tonnes d’eaux usées chaque jour ! Il est évident que ces conséquences ne toucheraient pas que le territoire ukrainien, mais aussi celui des pays voisins. La Tisza est un affluent du Danube. C’est pourquoi il est scandaleux que les autorités ukrainiennes n’aient mené aucune étude d’impact environnemental transfrontalier, ce qui représente une violation de la Convention d’Espoo. En mai 2018, le gouvernement hongrois a adressé un courrier au Ministre de l’Ecologie ukrainien afin de lui signaler que « la Hongrie se considère comme une partie affectée selon cette Convention » par le projet de station de ski. Jusqu’à aujourd’hui le gouvernement ukrainien n’y a pas répondu.

Le Groupe « Free Svydovets » estime que le projet viole trois autres conventions dont l’Ukraine est signataire : la Convention de Berne relative à la conservation de la vie sauvage et du milieu naturel de l'Europe ; la Convention d’Aarhus sur l'accès à l'information, la participation du public au processus décisionnel et l'accès à la justice en matière d'environnement ; et la Convention-cadre sur la protection et le développement durable des Carpates. Lors d’une récente série de rencontres à Bruxelles avec des membres du Parlement Européen et avec des représentants de la Commission Européenne, l’avocat du groupe, Serguei Voichenko, a également déclaré que le projet est en violation de trois articles de l’Accord d’Association Ukraine-Union Européenne.

Des membres de « Free Svydovets », notamment Valera Pavluk du village de Lopukhovo, ont porté cette affaire devant les tribunaux, attaquant en particulier la procédure totalement non-démocratique d’autorisation du projet, sans véritable consultation publique ni présentation des plans détaillés de la station de ski. Ils ont gagné en première instance, en janvier 2018, mais ont perdu en deuxième instance en avril. Les plaignants soupçonnent que cette décision du tribunal a été la conséquence de la corruption, un fléau bien répandu en Ukraine. Ils doivent faire face à une situation invraisemblable. Les représentants des autorités ont insisté sur le fait qu’il était tout simplement impossible de mettre un dossier de 70 pages sur Internet, et que la carte du projet était tellement grande qu’il était impossible de la montrer au tribunal ! Le juge leur a donné raison ! L’affaire passera prochainement devant la Cour Suprême.

Le lendemain de notre visite au massif de Svydovets, la délégation a donné une conférence de presse. Nous avons expliqué qu’environ 5000 lettres ont été envoyées au président Porochenko et aux ministères concernés pour protester contre ce projet aberrant, sans recevoir de réponse.

Nous avons insisté sur notre entière compréhension de la nécessité d'un développement économique dans cette région qui souffre d'une pauvreté endémique et d'une émigration massive à la recherche d'emplois. Cependant nous contestons fortement le modèle choisi, un méga-projet aux mains de quelques promoteurs, sans avenir à long terme. En Suisse et en Autriche pratiquement toutes les stations de ski situées en-dessous de 2000 mètres sont confrontées à des problèmes chroniques dus au changement climatique et au manque de neige. Le point le plus haut du massif de Svydovets est à 1881 mètres.

Les autorités ukrainiennes ne semblent pas comprendre la valeur énorme d'une telle chaîne montagneuse qui pourrait constituer la base d'un tourisme doux basé sur la randonnée et la découverte des magnifiques richesses naturelles du massif. Pour les habitants de la zone, cette forme de tourisme serait une source de revenus dans l'accueil et la prestation de services aux visiteurs. Cette forme de tourisme écologique aurait un avenir à long terme, sans impact majeur sur le massif.

Lors de la conférence de presse, nous avons été surpris par l'intervention d'Ivan Fabritsi, président du conseil du district de Tyachevo, l’un des deux districts ayant accordé l’autorisation au projet. Dans un long discours il a défendu celui-ci, expliquant qu'il était vital pour la région et pour la création d'emplois. Interrogé à plusieurs reprises sur les promoteurs et les investisseurs derrière le projet, il a répondu avec insistance qu'il n’en savait rien. Confronté à la question de savoir comment il pouvait affirmer que le projet n'aurait pas de conséquences négatives, sans connaître les responsables de son implantation, il a accusé les questionneurs de bloquer tout progrès économique.

Son attitude est bien résumée dans un texte présent sur le site internet de la préfecture. Durant le forum international sur le développement local à Trouskavets (région de Lviv), il a déclaré que «la forêt est un phénomène temporaire. Considérant le rythme accéléré des coupes de bois, il n'y en aura bientôt plus. C'est pourquoi la construction d'une station de ski est une perspective positive pour nous».

Nous sommes donc face à deux visions et deux mondes diamétralement opposés. Nos amis du Groupe « Free Svydovets » et les militants qui se battent contre la déforestation illégale méritent tout notre soutien. Encore mieux, allez les rencontrer, les Carpates sont une région magnifique à découvrir !

freesvydovets.org

free.svydovets@gmail.com

nicholas.bell@gmx.net

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