Quelle formation commune ? Jusqu’à quel âge ?

J'ai souvent défendu, ici et ailleurs, le principe d'une école commune, donc sans filières qualifiantes et sans options spécialisées, jusqu'au seuil de l'âge de 16 ans. Ce choix repose sur deux grands arguments : une vision du rôle de l'enseignement obligatoire et la quête d'équité sociale.

J'ai souvent défendu, ici et ailleurs, le principe d'une école commune, donc sans filières qualifiantes et sans options spécialisées, jusqu'au seuil de l'âge de 16 ans. Ce choix repose sur deux grands arguments : une vision du rôle de l'enseignement obligatoire et la quête d'équité sociale.


La première mission de l'école est — ou plutôt: devrait être — d'apporter aux futurs citoyens les outils qui leur permettront de prendre intelligemment leur place dans la société. Ils devront d'une part être dotés des connaissances qui assureront leur participation à cette société, en matière de soins de santé, d’éducation des enfants, de services administratifs, de sécurité routière, de droits sociaux, de rapports avec la Justice et bien sûr de production de richesses (l'employabilité, pour le dire avec les termes à la mode). Mais d'autre part, ils devront posséder les connaissances permettant de s'abstraire de cette société, de la juger, de la critiquer et, si nécessaire, de la combattre. L'enfant doit donc être à la fois socialisé et acquérir une citoyenneté critique.
La complexité des choix qui attendent ces jeunes, que ce soit dans leur vie privée, dans leur vie professionnelle ou dans leur vie de citoyens, est de plus en plus grande. La globalisation et la mondialisation ont fait en sorte que nos actes quotidiens comme nos choix politiques ont des implications économiques, environnementales, culturelles et sociales de plus en plus vastes. Les connaissances nécessaires pour maîtriser ces enjeux sont devenues énormes. Nul ne devrait donc sortir de l'enseignement obligatoire sans avoir acquis un sérieux bagage de connaissances en économie, en technologie, en géographie, en histoire, en sciences; nul ne devrait en sortir sans avoir appris à apprécier la diversité des cultures et des formes d'expression artistiques. Telle est, en résumé, notre ambition d'une formation générale et polytechnique pour tous.


Seulement voilà : aujourd'hui, la spécialisation précoce des filières et des options empêche les élèves d'accéder à cet universalisme. Les uns sont gavés de maçonnerie, les autres de sciences sociales, les uns de bureautique, les autres de mathématique. Mais les uns et les autres demeurent analphabètes dans les domaines qui échappent à leur spécialisation. L’enquête réalisée l’an dernier par l’Aped auprès des élèves de 5e et 6e année de l’enseignement secondaire fut tristement révélatrice à cet égard.


Notre deuxième motivation en faveur d’une prolongation du tronc commun, c'est que la sélection scolaire qui alimente les filières d'enseignement dès l'âge de 12 ans est, pour l’essentiel, une sélection sociale. En Communauté française comme en Communauté flamande, un enfant du décile socio-économique supérieur a environ dix fois plus de chance de fréquenter l'enseignement général à 15 ans qu'un enfant du décile inférieur. Aussi l'orientation précoce est-elle devenue l’une des plus importantes instances de reproduction des classes sociales.


Cette idée avait gagné pas mal de terrain au cours des dernières décennies, du moins dans les milieux académiques et dans les milieux politiques progressistes. En Communauté française, depuis plus de vingt ans, on assiste à une succession de tentatives en vue de prolonger le tronc commun de l'enseignement primaire en y incluant le premier degré de l'enseignement secondaire et en reportant donc le premier palier d'orientation vers l’âge de 14 ans. (En Flandre ?)


Malheureusement ces tentatives ne sont guère couronnées de succès, et ce pour deux raisons principales.


Premièrement, elles ne sont pas accompagnées de dispositions radicales capables d’éliminer les écarts entre les niveaux de performances des élèves à la sortie des six années d’enseignement primaire : à défaut de mesures contre la ségrégation sociale engendrée par les marchés scolaires, à défaut de taux d’encadrement suffisants dans les premières années d’école, à défaut d’une régulation plus stricte des programmes d’enseignement, les élèves continuent de terminer l’école primaire avec de tels différences d’acquis qu’il est quasiment impossible de poursuivre un véritable tronc commun sans imposer un nivellement du niveau d’enseignement. Et donc une réaction de rejet de la part des professeurs du secondaire.


Deuxièmement, le premier degré commun reste organisé dans des établissements secondaires qui, eux, n’ont rien de commun ! Certains se spécialisent dès la 3e année dans l’enseignement de transition, d’autres dans l’enseignement de qualification. Et même à l’intérieur de chaque filière, on observe d’énormes différences d’exigences et de publics. En d’autres mots, on n’a qu’un tronc commun sur papier.
Face à ces échecs répétés, la tendance actuelle chez les décideurs politiques est plutôt d’abandonner l’idéal d’une école commune de plus longue durée, pour se rabattre sur une «revalorisation» de l’enseignement professionnel. Nous ne rejetons pas cette piste a priori : elle pourrait constituer une stratégie acceptable temporairement, en attendant qu’une lutte contre les inégalités scolaires à l’école primaire porte ses fruits. Encore faut-il voir ce que l’on entend par «revalorisation». Trop souvent, dans le chef des ministres de l’Education, celle-ci est exclusivement entendue comme une meilleure adaptation des formations qualifiantes aux attentes du marché du travail. Certes, cela ne signifie pas forcément davantage de formation technique ou pratique. De plus en plus, les employeurs (surtout dans les secteurs de pointe) privilégient l’adaptabilité de la main d’oeuvre sur leur qualification technique. Ils réclament des «compétences générales» désormais bien connues : communication dans la langue maternelle et dans une langue étrangère, savoir calculer, un peu de culture scientifique, un minimum d’alphabétisation numérique, de l’esprit d’entreprise et de la flexibilité. Telles sont les compétences réclamées depuis quinze ans par l’OCDE, la Banque Mondiale, les lobbies patronaux et la Commission européenne.


Et c’est bien à ces compétences-là que tendent à se restreindre les programmes de l’enseignement, aussi bien dans le qualifiant que dans le général. Le problème, c’est que cette tendance se réalise une fois de plus au détriment des autres pans de la formation générale. C’est ainsi que l’on voit un élève sur deux sortir de l’enseignement professionnel sans savoir que le Congo fut une colonie belge. C’est ainsi que l’on voit un élève sur deux sortir de l’enseignement général en croyant que le niveau de vie des Chinois est supérieur à celui des Belges. C’est ainsi qu’un futur citoyen sur deux pense que la moitié de notre électricité est d’origine renouvelable...


Il est temps que l’on sorte de l’alternative équité ou qualité. Un enseignement exigeant pour tous : voilà notre ambition. Voilà ce qui motive l’école commune de 6 à 16 ans.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.