Ecole et discipline : retour au 19e siècle ?

Par certains aspects, l'évolution "sécuritaire" dans l'enseignement aujourd'hui n'est pas sans rappeler ce qui advint de l'école au 19e siècle.

 

Après avoir conquis le pouvoir, par la révolution ou par l'argent, la bourgeoisie oublia bien vite les promesses généreuses d'éducation et de scolarisation clamées par les Lumières et 1789. Apprenez un métier à chaque homme et la République assurera l'Egalité, avait lancé le modéré Condorcet. Eduquez le peuple dans les principes républicains et vous aurez réalisé la Fraternité des Hommes, proclamait Lepeletier, le Jacobin. On ne fit ni l'un ni l'autre. La bourgeoisie au pouvoir se convainquit bien vite que l'instruction civique du peuple pouvait être une chose très dangereuse. Tout au plus reconnaissait-on du bout des lèvres que l'enfant du peuple pouvait apprendre à lire, écrire et compter. «Quant au reste, cela est superflu. Il faut bien se garder surtout d’aborder à l’école les doctrines sociales, qui doivent être imposées aux masses » (Adolphe Tiers, 1845). Ne fallait-il pas au moins envoyer le peuple à l'école pour lui apprendre un métier ? Encore moins, car le machinisme était en train de remplacer le travailleur qualifié par un robot abruti. Aussi, au début de la Révolution industrielle, les taux de scolarisation et d'alphabétisation cessent-ils d'augmenter et diminuent même dans certains pays d'Europe.

 

Mais l'industrialisation a d'autres conséquences sociales. L'ancienne famille rurale se trouve désarticulée et l'apprentissage ouvrier est en déclin. Avec eux, ce sont les lieux traditionnels d'éducation et de socialisation des enfants qui disparaissent. Or, l'urbanisation et l'accumulation de misère jettent des masses d'enfants dans les rues, en proie au vice, à la criminalité, à la prostitution. Outre le danger qu'ils représentent pour la sécurité des biens et des personnes, ils risquent aussi de ne jamais devenir les travailleurs obéissants et disciplinés dont l'industrie mécanisée a un si criant besoin. C'est à ce moment-là que recommencent à s'élever des voix en faveur de la scolarisation des enfants du peuple. Des études scientifiques démontrent fort opportunément que «le degré d'instruction d'un pays représente toujours d'une manière plus ou moins exacte l'état de sa moralité» (Ducpétiaux, 1837). Des auteurs célèbres pondent les formules qui deviendront historiques : «ouvrir une école, c’est fermer une prison» (Victor Hugo). Et des Commissions parlementaires décrètent que «the ignorance, almost total, of seven-eighths of the British people, (…) is full of danger to our social system, and even affects deeply our daily well-being» (The British Library of Political and Economic Science, 1831). Alors, finalement, on va se résoudre à les envoyer à l'école ces gosses du peuple. Non pas pour en faire des citoyens capables de comprendre les enjeux du débat démocratique; non pas pour en faire des ouvriers capables de comprendre les techniques de production modernes; mais pour en faire des exécutants zélés, obéissants, polis, au service du Dieu-Machine et du Dieu-Capital.

 

Ce n'est qu'au 20e siècle que le besoin de qualification va prendre le pas sur la volonté de discipliner et de socialiser. Cela se fait d'abord petit à petit, en répondant aux besoins des industries chimiques ou électromécaniques par la création d'instituts de formation technique et professionnelle pour lesquels on sélectionne les meilleurs enfants des classes populaires à la sortie de l'école primaire. Puis c'est l'ouverture massive de l'école secondaire, en réponse à l'explosion de la demande de main d'oeuvre qualifiée au lendemain de la Deuxième guerre mondiale. Jusqu'au tournant des années 80, on vivra dans l'idée que l'enseignement est la voie royale vers la réussite et la promotion sociale.

 

Et aujourd'hui ? Les changements induits par les crises économiques et les nouvelles technologies ont polarisé le marché du travail. D'un côté de nombreux emplois à très haut niveau de formation, exigeant une qualification extrêmement pointue. De l'autre côté, une masses d'emplois précaires, nécessitant moins une qualification précise qu'un bagage de compétences de base, assurant l'adaptabilité face aux conditions changeantes. Pour ces travailleurs-là, comme pour l'ouvrier industriel du 19e siècle, il ne s'agit pas de savoir beaucoup, mais de répondre à des critères de comportement : flexibilité, esprit d'entreprise, sens de l'initiative, capacité de travail en équipe,… Comme au 19e siècle, le rôle de l'école s'en trouve changé. On attend moins d'elle qu'elle soit un lieu d'émancipation ou d'instruction et davantage qu'elle éduque et formate le travailleur selon les moules comportementaux dictés par l'environnement économique.

 

La montée de dispositifs sécuritaires dans l'enseignement présente elle aussi une forte similitude avec ce qui s'est produit il y a un siècle et demi. A l'époque comme maintenant, le capitalisme demande à l'enseignement de réparer les dégâts éducatifs qu'il a lui-même causé en laminant — par le machinisme et l'urbanisation alors, par l'industrie du jeu et des médias aujourd'hui — toutes les valeurs morales dont il s'était doté pour assurer sa propre protection. En 1830 comme en 2010, ces valeurs, ces normes, la bourgeoisie « les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d’autre lien, entre l’homme et l’homme, que le froid intérêt, les dures exigences du paiement au comptant. Elle a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d’échange ; elle a substitué aux nombreuses libertés si chèrement conquises l’unique et impitoyable liberté du commerce » (Karl Marx, Le Manifeste).

 

Nico Hirtt

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.