Copenhague = Paris, l'inquiétant syndrome Canada Dry

Les moins jeunes d'entre vous se souviennent forcément du fameux slogan "Canada Dry, ça ressemble à l'alcool, c'est doré comme l'alcool mais ce n'est pas de l'alcool". Cette trouvaille marketing s'applique à merveille à la vision que nous avons, depuis la France, des attentats au Danemark. "Copenhague, ça ressemble à Paris, c'est horrible comme Paris, mais ça n'est pas Paris". En tout cas, sur la partie "attaque de la liberté d'expression". Pour ce qui est du crime antisémite, il n'y a pas de doutes, l'Hyper Casher et la synagogue de Copenhague relèvent de la même logique antisémite.

D'abord intéressons-nous à la cible.

A Paris comme à Copenhague, les terroristes ont bien cherché à tuer des artistes qui "blasphémaient" en caricaturant le prophète. A Paris, il s'agissait de Charlie Hebdo, journal de gauche, certains diront gauchiste, en tout cas libertaire et athée. Pour faire simple, l'une des dernières reliques de l'esprit de mai 68 avec Cabu et Wolinsky pour gardiens du temple.

A Copenhague, c'est le Comité Lars Vilks qui était visé et principalement le caricaturiste suédois du même nom. Mais qui est Lars Vilks ? Peut-on raisonnablement titrer, comme le Figaro l'a fait immédiatement, "Lars Vilks, le Charb Suedois"  et valider ainsi l'équation Vilks = Charlie ?

Lars Vilks est un artiste controversé, c'est peu de le dire. A chacune de ses expositions en Suède, les autorités sont confrontées à un véritable dilemme. En 2013, le maire de Malmö qualifiait son art de "plutôt mauvais", souhaitait que "personne n’aille voir cette exposition" et s’inquiétait "des arrières pensées politiques et xénophobes" de l'homme qui avait choisi d'exposer Vilks. Le maire ne se trompait pas, puisqu’un an plus tard, fin 2014, le propriétaire de la galerie, Henry Rönnquist, fondait l’antenne suédoise de PEGIDA. Et la liste des amitiés ultra islamophobes de Vilks ne s’arrête pas là. Citons entre autres Geert Wilders, le leader du parti d’extrême droite néerlandais, mais aussi Pamela Geller et Robert Spencer, leaders du groupe américain Stop Islamization of nation (tout un programme !). Tout ce que la planète compte d’islamophobes radicaux semblent adorer la présence de Vilks dans ses banquets. (Pour plus d’infos, je vous renvoie à l’excellent article du journaliste Olivier Pechter sur le sujet*)

Le fait est que, si nous devions comparer Vilks à un personnage français, ce n’est ni vers Cabu, ni vers Wolinsky, ni même vers Charb qu’il faudrait se tourner. Notre « Charlie » suédois est à l’islamophobie ce que Dieudonné est à l’antisémitisme en France, sans doute pire encore. Un comique « controversé » (sic), dont on ne peut évidemment pas souhaiter la mort, mais dont les idées doivent être franchement combattues au même titre que celles de Dieudonné. Bref, si Vilks est un symbole idéologique, il s'agit de l'antithèse des aspirations du mouvement "Je suis Charlie". Vilks, c'est la liberté d'expression mise au service de l'intolérance et de la haine. Vilks n'est pas Charlie et Copenhague n'est pas Paris.

Seconde apparence trompeuse, le profil des tueurs. Tous les mêmes, tous djihadistes, tous anciens délinquants, tous radicalisés en prison. Derrière cette description un peu trop simpliste, une réalité bien différente.

A Paris, nous avons eu affaire à une cellule terroriste de quatre personnes (on oublie trop souvent  Hayat Boumedienne), qui a parfaitement planifié et cordonné son opération militaire. Cet attentat représentait l’apogée d’un parcours djihadiste de près de 10 ans pour les Kouachi, de la cellule des Buttes Chaumont, avec les différentes tentatives pour rejoindre l’Irak, jusqu’au passage par le Yemen en 2011 pour y suivre un entrainement militaire. Coulibaly était également devenu un terroriste professionnel, sachant se fondre dans la masse, simulant même la réinsertion parfaite à sa sortie de prison. Ainsi, il trouvera un travail chez Coca Cola qui lui permit de serrer la main du Président de la République en 2009. Tous les trois ont préparé leurs attaques minutieusement et pendant de longues semaines sans rien laisser au hasard. Cible, plan d'attaque, plan de fuite, location d’une planque, achat de 13 téléphones portables et d’un arsenal de guerre impressionnant, enregistrement d’une vidéo post mortem diffusée par DAECH pour Coulibaly, revendication par Al Quaida au Yemen pour les Kouachi. Tout était prévu de A à Z. Ce sont bien trois véritables Djihadistes, trois véritables « soldats de dieux » dignes  des pires personnages hollywoodiens, qui ont mené plusieurs actes de guerre au cœur de Paris.

Sur Ossam El-Hussein, le tueur de Copenhague, nous savons encore peu de choses. Petit délinquant de 22 ans, au parcours chaotique fait de violence et de délits de droit commun. En décembre 2014, la justice danoise le condamne à une peine minime pour avoir poignardé un homme sans raison claire, signe d'une instabilité psychologique manifeste. Il sort de prison une quinzaine de jours avant les attaques. C'est au cours de ce bref passage derrière les barreaux, qu'il s'est radicalisé. Convenons qu'on est quand même très loin de la pensée djihadiste structurée du Groupe Kouachi / Coulibaly, murie pendant une décennie et alimentée par de nombreuses lectures* comme le révélait Mediapart.

Cette improvisation djihadiste transpire également dans le mode opératoire des attentats de Copenhague. El-Hussein ne semble pas avoir eu le moindre entrainement militaire à l'étranger. Il n'avait pas à disposition un arsenal très important. Il a pris un taxi pour s'enfuir du centre culturel, ce qui causera rapidement sa perte. Il n'avait pas de planque, pas de plan de fuite, et s'est fait cueillir en bas de chez lui par la police danoise où il a été abattu. A l'inverse des terroristes français, il n'a ni planifié, ni mis en scène sa mort. Il n'y a d'ailleurs, à l'heure où j'écris ces lignes, ni vidéo, ni revendication d'un quelconque groupe islamique.

A l'aune de ces faits, la comparaison d'Ossam El Hussein  avec la cellule parisienne semble vraiment erronée. Tout comme d'ailleurs celle qui consiste à voir en lui un nouveau Mohamed Merah, "loup solitaire" qui avait bénéficié d'une préparation militaire en Afghanistan. Si on devait rapprocher le tueur de Copenhague à d'autres assassins, il me semble que choisir des profils psychotiques du type de Dylan Bennet Klebold, le tueur de Colombine, serait plus pertinent. Une fragilité psychologique entrainant le passage à l'acte, une cible islamophobe cristallisant la haine, et le désir subit de copier les attentats de Paris. Son délire le poussa même à attaquer la synagogue de Copenhague en plein milieu de la nuit. Horaire absurde où, heureusement, il ne pouvait pas faire beaucoup de victimes. En résumé, un acte de démence sur fond d'islamisme bien plus qu'un acte de guerre piloté par des organisations terroristes internationales. Là encore, El Hussein n'est pas Kouachi / Coulibaly et Copenhague n'est toujours pas Paris.

Troisième élément, notre interprétation de la réaction populaire danoise après les attentats. Quelques chiffres pour pouvoir se donner un ordre de grandeur permettant la comparaison.

 Le 11 janvier, nous étions autour de 4 millions dans les rues de Paris, ce qui représente un peu moins du double de la population parisienne intramuros (173%) et environ 25% de la population de l'agglomération parisienne. A Copenhague, 30.000 personnes, soit 5% de la population intramuros (600000 habitants) et 2,5% de la population de l'agglomération copenhagoise (1.2 M). A eux seuls, ces chiffres bruts en disent beaucoup. Mais, j'entends bien qu'on ne peut pas comparer deux ferveurs populaires sur de simples statistiques démographiques. Dans l'esprit de l'indice Big Mac pour comparer les niveaux de vie, je vous propose donc un autre exemple concret et chiffré afin de mieux se rendre compte. Intéressons-nous au football, sport qui est un bon indicateur de la ferveur populaire (bien qu'au Danemark, sa place est beaucoup moins importante qu'en France, les sports les plus appréciés étant les sports nordiques).

Copenhague est dotée d'un stade qui, a chaque rencontre importante du club de la ville ou de la sélection nationale danoise, fait le plein comme dans chaque capitale d'Europe. Sa capacité est de 40000 places. Si la manifestation de soutien à la liberté d'expression et en mémoire des victimes avait eu lieu dans le Parken Stadium, ce dernier aurait sonné un peu creux avec 25% de places vides. Et encore, les amateurs de foot danois paient leurs places au stade, alors qu'assister à la manifestation était, par essence, gratuit. Sans parler du fait que défendre la liberté d'expression est quand même bien plus fédérateur qu'une affiche de football entre le Danemark et la Suède. Il me parait donc indéniable qu'il n'y a aucune commune mesure entre la puissance de l'élan "Je suis Charlie" (équivalent à «80 Stade de France » ou « 160 Parc de Princes ») et le rassemblement de dimanche devant le centre culturel de Copenhague. Décidemment, Paris n'est pas Copenhague.

Cela a d'ailleurs du surprendre les journalistes français sur place. Se sentant obligé de surjouer la similitude avec la manifestation parisienne, ils ont usé et abusé des qualificatifs "incroyable", "inédit" ou "sans précédent" pour décrire le rassemblement. Certains étaient même émerveillés que malgré le froid (relativisme cocasse pour le Danemark), les danois soient si nombreux. Personne ne leur jettera la pierre, nous attendions tous une réaction de type 11 janvier. La vérité, c'est qu'elle n'a pas eu lieu. Et que ça n'a rien d'étonnant. Tout comme il n'y d'ailleurs rien d'étonnant dans les quelques gestes de soutiens à Ossam El Husein venus d'une frange radicale de la communauté musulmane.

En fait, aussi inutile soit–il, si on voulait vraiment prouver l'équation "Copenhague = Paris", il faudrait imaginer le scénario suivant. On l'a vu, la cible de l'attentat ne serait pas du tout Charlie mais Dieudonné. Ce dernier étant antisémite, et non islamophobe comme Vilks, le tueur serait un jeune psychotique de confession juive qui déciderait de régler définitivement le problème M'Bala M'Bala dans un accès de démence "Dieudonophobe". Il se rendrait au théâtre de la main d'or et ferait feu jusqu'à ce que la police le tue, comme c'est toujours le cas des tueurs de masse. Dans ce scénario, le tueur n'aurait pas l'idée de fuir pour ensuite pouvoir attaquer une mosquée puisqu'aucun attentat de ce type n'a précédé le coup de folie. Le tueur ne pourrait pas "copier" ce qui n'existe pas. Enfin, dans ce scénario pas si farfelu que ça pour qui se souvient de l'assassinat d'Yitzhak Rabin, il y a fort à parier qu'il n'y aurait pas quatre millions de manifestants (et sans doute moins de 30.000) pour soutenir la liberté d'expression de Dieudonné et pour pleurer ses partisans. On trouverait sans doute également une dizaine d'illuminés radicaux pour rendre hommage "à celui qui a fait quelque chose pour faire taire enfin Dieudonné".

Ce que nous percevons du drame danois est donc bien un syndrome Canada Dry. En soit, ce syndrome est pour le moins assez classique pour les victimes d'un choc post traumatique, quel qu'il soit. Et au regard du traumatisme causé par les attentats de Paris sur nous tous, il n'est pas infamant pour la société Française d'y succomber. Après tout, nous avons tous le droit de manquer de nuances après un événement aussi traumatisant. Ce qui le rend très inquiétant, c'est de l'observer à la lumière de l'autre fait marquant de ce weekend de février.

Le lendemain des attaques de Copenhague, un cimetière juif était profané en Alsace. Des centaines de tombes détruites. Immédiatement, on a senti la pression remonter d'un cran. Toujours ce réflexe post traumatique. Dans toutes les têtes, le spectre d'une nouvelle attaque, certains parlant même d'un éventuel attentat. En réponse, dès le lundi, le premier ministre reprenait à son compte l'expression "Islamo Fascisme" et le président Hollande annonçait qu'il se rendait sur place au plus vite. Nous vivions, ou plutôt nous interprétions, cette nouvelle affaire comme un nouveau "Charlie". Et puis, il s'est trouvé que les auteurs de cet acte n'étaient pas des musulmans de banlieue. Instantanément, la pression est retombée. On a plus ou moins donné du crédit à la version de l'acte non antisémite commis par des jeunes désœuvrés. Le mardi, certains commentateurs s'étonnaient même de la présence du président à Sarre-Union alors que le groupe PS brulait à l'assemblée. Même l'annonce par le procureur que l'acte était bel et bien antisémite n'a pas rallumé la flamme "Charlie" dans nos cerveaux traumatisés. Trois de ces jeunes ont été placés en centre éducatif ouvert, un quatrième en centre fermé et le cinquième remis en liberté chez un tiers, sans que cela ne suscite la moindre polémique. Fin de l'histoire Alsacienne.

Ceci prouve que, face à un acte antisémite avéré, nous avons su prendre du recul et faire preuve de nuance en relativisant au sujet des auteurs de cette profanation. On peut s'en féliciter (ou pas) mais qui peut sincèrement croire qu'il en aurait été ainsi si les cinq jeunes avaient été musulmans ? L'absence totale de nuance vis-à-vis de Copenhague, alors qu'il est apparu que nous en étions capables pour les événements de Sarre-Union, invalide la thèse d'une cause post traumatique pour expliquer notre syndrome Canada Dry.

La différence de perception entres ces deux actes antisémites est le révélateur d'un basculement de notre inconscient collectif. Nous avons vu deux crimes, avec le même motif antisémite, et eu deux réactions opposées. Pour Ossam El-Hussein, l'hallali. Pour les 5 de Sarre-Union, l'incompréhension gênée. Et tenter d'expliquer qu'à Sarre-union, il n'y a pas eu mort d'homme ne tient pas. A Carpentras non plus, il n'y avait pas eu mort d'homme, on se souvient pourtant de l'indignation générale et des manifestations de type "Je suis Charlie" qui suivirent. La vérité est que notre grille de lecture est devenue purement binaire. Il y a "eux "et "nous". A Copenhague, c'était l'ennemi, c'était l'un d'entre "eux". A Sarre-Union, ils s'agissaient de jeunes de chez "nous". Depuis les attentats de Paris, force est de constater que nous appréhendons les faits en fonction du camp de l'auteur qui les a commis. Et quand le camp surpasse les faits, alors la guerre n'est plus un mot abstrait, elle est déjà dans nos têtes.

Au soir du 07 janvier, un ami m'avait dit "Charlie est Jaurès". Il me rappela alors que la plupart des pacifistes qui entouraient Jaurès avait basculé vers la guerre quelques jours à peine après son assassinat. Et c'est cette bascule des pacifistes pro Jaurès qui avait permis de légitimer dans l’opinion le choix d’entrer dans une guerre totale et absurde contre l'Empire Allemand et ses alliés. Il craignait que "l'assassinat" de Charlie créé un choc tel que la France bascule à nouveau de la paix vers la guerre et qu'ainsi tombe le dernier domino avant une guerre totale des civilisations : La France, "ce vieux pays, d'un vieux continent". Aujourd'hui, je vois réaliser sa prophétie sous mes yeux.

Nous sommes inconsciemment entrés dans une logique de guerre. Qu'importe l'exactitude des faits concernant les attentas danois. La Cible était un "Charlie" défenseur de la paix et de la liberté d'expression. Le terroriste était un soldat de Dieu à l'image des Kouachi / Coulibaly. Il s'agissait d'un acte de guerre et le peuple danois s'est soulevé pour dire non. Copenhague = Paris. Point final. L'Histoire nous montre que le parti de la guerre triomphe toujours ainsi. Il pose des équations simplistes et erronées que le parti de la paix fini par valider en raison d'un traumatisme… Ce fut "Jaurès = François-Ferdinand" en 1914, ou encore "Saddam = Ben Laden" en 2003. Aujourd'hui c'est "Copenhague = Paris". Il y en aura d'autres demain, n'en doutez pas. Déjà se dessine « Lybie = Syrie »… Le plus incroyable, c’est qu’en 2003, l’administration Bush avait déployé des trésors de propagande. En 2015, il semble que ce ne soit plus nécessaire. Pas même pour convaincre les plus pacifistes d’entre nous.

Nous en sommes là. L'avant-garde pacifiste française, le merveilleux mouvement "Je suis Charlie", valide les équations simplistes et erronées des bellicistes de tous poils. Je ne vois rien, ni entend nulle voix, pour tenter de réveiller les consciences. Seulement des milliers de #JeSuisDanois #JeSuisCharlie. Et dans le sillage des Charlie, La France marche désormais résolument sur le sentier de la guerre, pensant de bonne foi, comme souvent, ne vouloir que la paix.

Si les livres d’Histoire ne retiendront pas ma modeste théorie du Canada Dry, ils ne se pencheront certainement pas non plus sur Copenhague. Deux dates compteront pour comprendre le début du XXI ème siècle. Le 11 septembre 2001, date de naissance du choc des civilisations. Et le 11 janvier 2015, date à laquelle, sous les yeux des dirigeants du monde occidental réunis à Paris, la France fit basculer la théorie du choc à la réalité de la guerre des civilisations. Et pourtant, ce jour-là, nous étions tous Charlie.

 

* https://olivierpechter.wordpress.com/2015/02/14/attentat-au-danemark-quest-ce-que-lambassadeur-francais-faisait-a-un-meeting-de-lextreme-droite-danoise/

* http://www.mediapart.fr/journal/international/170115/plongee-dans-les-lectures-des-djihadistes-des-attentats-de-paris

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