Dechets rances d'une nation alitée

Au sujet de la déchéance de nationalité, avez-vous remarqué que les pour et les contre sont tous d'accord pour dire que cette mesure est inutile mais symbolique ? Rien d'étonnant à cela d'ailleurs puisque depuis 30 ans, gauche et droite ont fait de la loi inutile mais symbolique une spécialité française que le monde ne nous envie pas.



Le problème avec les symboles, c'est que chaque individu y met ce qu'il veut. Là où ma tante Jeanne y verra une mesure de bon sens patriotique, vous pouvez être certain que l'Oncle Paul nous ressortira ce soir, entre la dinde et le fromage, le décret du 20 aout 1940, estampillé République Française et signé de la main du Maréchal Pétain qui ordonnait la déchéance de la nationalité des traitres à la patrie parti combattre aux côtés de l'ennemi. Et quand on est de gauche, comme l'Oncle Paul, ce petit gout de pastille Vichy un peu rance, ça coupe un peu l'appétit. Ce qui, soit dit en passant, révèle 2 utilités à cette mesure inutile : elle va permettre d'animer notre réveillon et de garder le taux de cholestérol de l'Oncle Paul à des niveaux acceptable par son cardiologue.

Donc, me direz-vous, rien de très nouveaux sous ce soleil de décembre ?

Pas tout à fait car d'ordinaire, nous nous écharpons sur des lois inutiles mais ordinaires. Les radars pompent à fric mais qui sauvent des vies. L'apprenti qui n'a pas le droit de monter sur une échelle. Ou encore la taxe sur l'abri de jardin de Papi Pierre.

Si j'osais le parallèle avec le football, polémiquer sur une loi ordinaire, reviendrait à s'écharper sur la décision de l'arbitre qui a sifflé penalty contre les bleus alors que le monde entier, à part le cousin Luigi, à vue que l'attaquant italien simulait.

Mais là, il s'agit de tout autre chose. La constitution, c'est notre règle du jeu. Et pour filer la métaphore footballistique, nous ne parlons pas ici de la décision contestable d'un arbitre pendant un match, mais bien du fait d'intégrer, ou non, à la règle du jeu la possibilité pour un joueur de simuler une faute afin d'obtenir un penalty. Ce qui changerait fondamentalement la vie du Football.

Intégrer la déchéance de nationalité pour les binationaux, ce n'est pas une simple loi conjoncturelle, mais bien un changement structurel de notre règle du jeu républicain.

Aujourd'hui, un binational ça n'existe pas. En tout cas, pas dans la règle du jeu républicain. La France est une et indivisible et tous les citoyens sont égaux. Le fait d'inscrire la notion de "binational" dans la constitution crée de fait deux catégories de français. C'est un changement majeur de la doctrine républicaine car il ouvre la porte à la possibilité de trier les français. Et pas forcément avec des arrières pensés négatives.

Par exemple, on a beaucoup parlé de discrimination positive avec Nicolas Sarkozy. Bonne ou mauvaise, cette idée était anticonstitutionnelle car on ne pouvait pas traiter différemment deux français. Mais puisqu'on le fera désormais pour les terroristes binationaux, pourquoi interdire la discrimination positive alors que cela pourrait permettre à des populations d'être mieux intégrées ? Et on peut ainsi multiplier les exemples à l'infini.

Reste que les français, meurtries et traumatisées par les attaques terroristes de 2015 semblent plébisciter cette mesure qui change profondément les valeurs républicaines. Et qu'une très grande partie de la classe politique a décidé de les écouter, tels des médecins qui laisseraient leurs patients en soins intensifs choisir le traitement supposé les sauver.

Dans ces conditions, cette modification constitutionnelle sera sans nul doute adoptée en février.

Et il y a fort à parier que dans quelques décennies, les historiens qui étudieront ces articles relatifs à la déchéance de nationalité y verront les déchets rances d'une nation alitée.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.