Eugène Atget, Paris pour horizon

« On se souviendra de lui comme d'un historien de l'urbanisme, d'un véritable romantique, d'un amoureux de Paris, d'un Balzac de la caméra, dont l'œuvre nous permet de tisser une vaste tapisserie de la civilisation française. »Berenice Abbott« La préoccupation d'Eugène Atget est de photographier l'ancien » comme le rappelle Françoise Reynaud, commissaire de l'exposition présentée au Musée Carnavalet du 25 avril au 29 juillet.

« On se souviendra de lui comme d'un historien de l'urbanisme, d'un véritable romantique, d'un amoureux de Paris, d'un Balzac de la caméra, dont l'œuvre nous permet de tisser une vaste tapisserie de la civilisation française. »

Berenice Abbott

« La préoccupation d'Eugène Atget est de photographier l'ancien » comme le rappelle Françoise Reynaud, commissaire de l'exposition présentée au Musée Carnavalet du 25 avril au 29 juillet.

 

Il n'est donc ici nullement question de se frotter aux mutations urbaines tout juste naissantes ni à l'agitation ou aux mœurs de la Belle époque : c'est bien le Vieux Paris pris entre deux siècles qui nous livre ses confidences. Et nous apprécions ce voyage dans un silence suffisamment éloquent pour qu'on ne veuille plus le quitter.


En approchant les différents sujets abordés par Atget on se plaira, sans parvenir à se lasser, à reconnaître des lieux familiers mobilisant nos souvenirs et mettant notre quotidien en perspective. On sera ainsi ému de retrouver des ambiances qui demeurent quasiment inchangées, on s’étonnera dans d’autres cas de la manière dont le 20e siècle et l’ère industrielle auront, à des degrés divers certes, précipité et dévoyé cet imaginaire dans le règne de l’uniformité et de ses contraintes.

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est davantage l'esthétique que l'esprit d'une époque que retiennent ces clichés. Comme le dira fort justement Walter Benjamin : «  Sitôt que la figure humaine tend à disparaître de la photographie, la valeur d'exposition s'y affirme comme supérieure à la valeur rituelle. Le fait d'avoir situé ce processus dans les rues de Paris 1900, en les photographiant désertes, constitue toute l'importance des clichés d'Atget. »

 

Ce défricheur conséquent nous lègue un héritage inestimable qui fait témoigner, avec une portée encyclopédique, la poésie et les secrets que libère l’urbanisme.   

Lumière parfaitement répartie, clair-obscur méthodique, soucis permanent et singulier de l'architecture, cadrages ne laissant jamais place au hasard... l'ambiance des décors, feutrée, est agencée de telle manière qu'elle pourrait laisser croire à une mise en scène de la capitale aux accents cinématographiques.

 

 

 

 

 

 

On oscille ainsi constamment entre la recherche d'une vérité de l'instant et l'exigence fixée par une composition des images d'une précision et d'une intensité théâtrales.  

Les quelques 230 originaux proposés nous plongent dans un Paris pittoresque, mémoriel, tantôt ingénu, tantôt violent. Fantomatiques ou animées, réalistes ou étranges, les photographies d'Atget jettent le trouble dans le milieu artistique tant son travail, traversé par diverses influences, semble résister à la rigidité des classifications. Ses clichés, qui empruntent autant à la peinture qu'à l'imaginaire littéraire et poétique, n'échappent pourtant pas aux tentatives de comparaisons. Les innovations formelles projettées dans l'oeuvre d'Atget font très tôt l'objet d' interprétations problématiques, les querelles théoriques étant alors vives sur le périmètre occupé par le suréalisme, ses critères et sa conceptualisation changeante. 

 

Sous la plume de l'écrivain Roger Vailland, on lit ainsi qu' «Atger [sic], qui était tout à fait en dehors des mouvements contemporains, eut pourtant un sens très aigu et quasi prophétique de l'art qui allait venir. Les mannequins de cire presque vivants dans une vitrine où se reflète toute la rue, une femme debout sur le pas d'une porte, une cour déserte où vit une statue nous émeuvent autant, photographiés par Atger [sic], qu'une toile de Chirico ».

D'autres encore, tel Robert Desnos, voit dans son oeuvre une filiation possible et même probable avec le surréalisme. Dans un article publié à fin de l'année 1928 dans Le Soir le poète français juge qu'« Atget a fixé la vie, il a tout vu avec un oeil qui mérite les épithètes de sensible et de moderne. Son esprit était de la même race que celui de Rousseau ­le Douanier ».

Dans la même période, l'écrivain Albert Valentin appuie ce rapprochement en affirmant qu'Atget est porteur du même souffle primitiviste que celui des "annonciateurs" et "précurseurs" que sont « Rimbaud, Lautréamont, Gérard de Nerval et le Douanier Rousseau ». Aussi estime-t-il que « conscients ou inconscients, ces rebelles ne furent révolutionnaires qu'en fonction d'un ordre antérieur. Or, dans le même temps, ou peu s'en faut, ignoré d'eux et les ignorant, un homme collaborait à la même tâche que la leur. Il s'agit d'Eugène Atget, ce primitif, ce visionnaire ».

Si la question de savoir si Atget peut être considéré, même à posteriori et malgré lui, comme un des artisans de la révolution suréaliste ne peut être tranché hâtivement, force est de constater que par son onirisme, ses originalités et ses sinosités, l'impact de ce dernier sera à la fois déterminant dans l'émergence de la photographie documentaire et, plus largement, moteur dans l'épanouissement de la photographie moderne.

Si la reconnaissance d'Atget a été tardive, le travail de valorisation des archives et de la mémoire photographiques qui a été ici entrepris grâce aux fonds constitués par le musée Carnavalet, complétés par ceux de la George Eastman House de Rochester et des collections de la Fundación Mapfre à Madrid, achève de nous convaincre de l'étendue de son influence.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mannequins cherchant un reflet dans les vitrines, boutiques du Paris d'antan arborant fièrement leurs enseignes, cours d'immeubles rivalisant de

prestige, bords de Seine que la postérité célébrera tant de fois, places emblématiques accueillant les envies des passants, jardins livrés aux joies de l'enfance, travailleurs ambulants immortalisés par une chambre à soufflet, cabarets renfermant la fougue des artistes aux angles des rues, intérieurs portant l'absence et la condition sociale de leurs locataires...

Tout concourt à ce qu'une nostalgie qui ne cache pas ses effets ni son humeur gagne doucement et durablement nos esprits.

 

 

 

 

 

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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