L'Une et l'Autre: récits d'une dignité retrouvée

 La galerie Fait et cause, spécialisée dans la photographie à caractère social, présente le travail de quinze femmes qui ont participé à des ateliers animés par l’artiste Sarah Moon, le réalisateur José Chidlovsky et des membres du collectif « Tendance Floue » comme Flore-Ael-Surun.

 


La galerie Fait et cause, spécialisée dans la photographie à caractère social, présente le travail de quinze femmes qui ont participé à des ateliers animés par l’artiste Sarah Moon, le réalisateur José Chidlovsky et des membres du collectif « Tendance Floue » comme Flore-Ael-Surun.


Exposition du 9 mars au 20 avril 2013

58 rue Quincampoix, 75004 Paris

Entrée gratuite, du mardi au samedi de 13h30 à 18h30

 

Célébrant à sa manière, éducative et pédagogique, la journée internationale des droits de la femme, le projet « L’une et l’autre » est la volonté des associations 100 Voix ! et Pour que l’esprit vive. La première (qui est une initiative de l’association Aurore reconnue d’utilité publique) œuvre pour l’apprentissage du récit par l’image à destination d’un public en situation d’exclusion et de précarité, la seconde s’emploie à développer et consolider la fonction « sociale et civique » de l’art.


 

La redécouverte de soi passe ici par la réflexion de sa douleur et la projection, timide mais assurée, d’une dignité retrouvée. Carnets et choix de sujets et d'épreuves photographiques nous montrent comment ces femmes, en s’exposant au regard de l’autre, se « risquent » et parviennent ce faisant à dominer ce droit à être : d’user de la parole et de l’image pour à la fois se raconter elles-mêmes et interroger à leur tour le réel.

Pour gagner cette indépendance, elles ont bénéficié d’une formation à la prise de vue et de prêts de matériel.

Cette métamorphose, dont elles rendent compte de manière fragmentée et parfois onirique, consiste à briser un insolent silence : manifester au monde à la fois ses blessures et un désir convergent et déterminé d’ailleurs.

Ce goût progressivement retrouvé de vivre est un cheminement, un récit pudique et prudent qui refuse les considérations béates.

C’est l’histoire du temps qu’il faut pour reconquérir, pas à pas, au creux d’un mot ou d’un détail, une identité longtemps engouffrée dans le deuil, la solitude et différentes formes de violence (maladie, perte d’un enfant, viol, détention ou vie à la rue).

Nicolas Dutent


Ci-contre, reproduction des témoignages de résidentes de la Maison Cœur de Femmes et d’une animatrice.




S., résidente à la Maison Cœur de Femmes

Que vous apportent les ateliers de Cent Voix ! ? Pour vous, quel est l’intérêt ?

Les ateliers m’ont donné une autre image de moi. Au départ, je ne savais pas quoi faire comme photo, et j’ai finalement choisi de faire un autoportrait. J’ai donc pris des photos sans trop réfléchir. J’en ai fait quelques unes, certaines où je ne regardais pas l’appareil et d’autres où je le regardais. Et quand les photos ont été développées, la femme qui était sur les photos, je la trouvais belle. Ca m’a donné une autre image de moi. Je ne me percevais pas comme je me vois tous les jours, mais d’une autre manière. J’ai fini par me prendre au jeu, et les ateliers photo m’intéressent vraiment, maintenant.

Et vous vous étiez déjà prise en photo, ou jamais ?

Non, jamais. J’avais déjà été sur des photos que je détestais, évidemment. Je ne me supportais pas, à la limite, mais je ne m’étais jamais prise en photo seule.

Est-ce que le fait de prendre des photos vous-même vous a apporté quelque chose ?

Ca apporte quelque chose, oui, surtout quand on apprécie la photo. Je n’étais pas convaincue du tout quand je les ai faites. Comme je l’ai dit, je ne savais pas quelles photos prendre, mais en fait José m’a dit que j’avais un atelier d’avance parce-que ça c’était prévu pour la semaine d’après ! C’est vrai que le projet est intéressant, et puis José donne de bons conseils.

Et du coup, vous vous intéressez plus à la photo maintenant ?

Oui, beaucoup plus, oui. Ca me donne envie de continuer.

Et est-ce que vous vous êtes fixée des buts à long terme, est-ce que vous avez des attentes par rapport aux ateliers de Cent Voix ! ?

Ma mission à moi c’est d’aller jusqu’au bout, surtout. Ça, c’est ma problématique. C’est presque une pathologie chez moi, de ne pas aller au bout des choses. Donc là, je compte vraiment là-dessus pour aller au bout de ce projet. J’ai aussi d’autres projets, il y a plein de projets avec cet atelier. Là déjà j’ai écrit un scénario, ou plutôt des idées de film, que j’ai posées, et j’espère vraiment aller jusqu’au bout de ça, parce-que c’est pas un sujet facile. Par des photos, et des musiques, et des petites phrases, ça racontera l’histoire de ma mère qui était alcoolique. Donc j’aimerais que ça soit fort, mais pas forcément faire pleurer non plus dans les chaumières. Pas le faire en tant que thérapie. Pas quelque-chose de dramatique, parce-que l’alcoolisme ça reste une maladie, et c’est aussi ce message-là que je veux faire passer quelque part, en racontant mon histoire et celle de mes sœurs. 

L’objectif de Cent Voix ! est aussi d’exposer les œuvres au grand public. Qu’est-ce que ça vous apporterait ? En quoi est-il important que les photos soient montrées à beaucoup de monde ?

Si ce ne sont que des photos de moi, ce n’est pas très important. Ce qui est important, c’est surtout de faire passer un message au travers du reportage que je fais. 

D’accord, donc c’est vraiment l’opportunité de parler, de partager quelque chose ?

Voilà. Comme beaucoup d’enfants d’alcooliques, j’ai développé des peurs irrationnelles et c’est mon corps qui ressent des maux. J’ai parfois des douleurs et… C’est juste mon corps qui parle, donc j’ai voulu faire parler autrechose que mon corps.


D., résidente à la Maison Cœur de Femmes

Que vous apportent les ateliers de Cent Voix ! ?

En ce qui me concerne, les ateliers m’ont apporté un autre regard sur moi-même. Ils m’ont permis de poser des motset un regard que je n’aurais peut-être pas eus sans que ça soit posé sur du papier, sans que ça soit palpable.

La photo vous permet donc de dire certaines choses qu’il n’est pas forcément possible de dire ?

Oui, on ne parle pas de soi-même de la même façon en photo et sans photo. Il y a deux regards différents, complémentaires.

Est-ce que vous vous considérez autrement maintenant ?

Est-ce que je me considère autrement maintenant ? Je me considère tout court.

Et ça, c’est nouveau ?

Oui. Je sais ce que je veux, je sais où je vais, je sais ce que je fais, donc ça me permet de concrétiser mes projets.Ça me fait me poser aussi des questions sur mon attitude, sur le reflet que j’ai sur les autres… Personnellement ça ne m’a pas fait changer d’avis sur le reflet que j’avais sur les autres : ce n’est pas grave. Je suis comme je suis, en photo ou sans photo. Ca m’a même peut-être plutôt fixée.

L’objectif de Cent Voix ! est de montrer les productions, les photos faites dans les ateliers au grand public. Est-ce que c’est important pour vous de pouvoir montrer des choses au grand public ?

Ah ben moi, à partir du moment où je touche 50%, je suis contente de le montrer au public ! Non, ça ne me pose pas de problème. J’espère seulement que ça sera à finalité de bonté, que ça apporte quelque chose à quelqu’un, que ça ne soit pas un acte gratuit. Qu’il serve à quelque chose de positif et de constructif. C’est le principal !


B., résidente à la Maison Cœur de Femmes

Que vous apportent les ateliers Cent Voix ! ?

Je trouve que ces ateliers photo nous apportent énormément. Ils nous permettent de nous voir autrement, tant au niveau de notre corps, des parties de notre corps, que de ce qu’on dégage. J’ai trouvé que sur la photo que Sarah Moon a prise de moi, j’avais l’air d’une petite fille, ça me déplait fortement mais c’est ce que je suis en ce moment, en fait. Je suis une petite fille, voilà. Un peu déstructurée, un peu en vrac, il faut que je remonte la pente petit à petitet c’est ce que je fais ici à Cœur de Femmes. Ils sont importants ces ateliers pour moi, très importants. Et toujours très positifs avec Sarah, José et l’équipe, très très positifs. On reconstruit notre image, en tout cas l’image qu’on a de nous-mêmes.

Qu’avez-vous appris sur vous lors de ces ateliers ?

J’ai appris des choses sur moi oui, et puis j’ai été surprise. Parce-que je me savais petite fille au fond de moi, mais je savais pas que je renvoyais cette image-là. Je corresponds bien à ce que je suis, finalement.

Est-ce que les ateliers vous aident à vous exprimer ?

Bien sûr que c’est une façon de s’exprimer, différente. Par l’image, par le langage du corps aussi, oui, c’est unefaçon très différente de s’exprimer. Plus que par les mots, c’est par les images, par un regard, par un geste.

L’éventualité que les photos soient montrées au grand public. Pour vous, est-ce que c’est important, ou pas du tout ? C’est avant tout un travail personnel ou non ?

Si ça pouvait faire réfléchir les gens, ça serait drôlement bien, moi j’aimerais bien que ça soit un message comme ça qu’on envoie. Parce que c’est pas normal qu’aujourd’hui il y ait des gens en situation de précarité, et encore on n’est pas les plus mal lotis. Ca ne me gêne pas de le montrer au grand public, ce statut, non, pas du tout. Peut-être même que j’en tirerais une certaine fierté. Parce que si je pouvais être porte-parole de quelque chose de fort, ça serait bien. Parce qu’il n’y a pas que nous, il y a aussi beaucoup d’autres gens qui souffrent.


Tam, animatrice à la Maison Cœur de Femmes

Selon vous, qu’apportent les ateliers de Cent Voix ! aux résidentes de la Maison Cœur de Femmes ?

Je m’aperçois que pour certaines femmes, c’est quelque chose qui arrive en plus de ce qu’on fait ici, en complément du travail social. Et j’aime beaucoup cette complémentarité, j’y suis très attachée. Et je m’aperçois que pour certaines femmes qui ont beaucoup de mal à s’investir dans un projet, je vois qu’elles sont vraiment engagées dans une démarche, qu’elles s’investissent à fond, et je ça trouve ça extraordinaire. Ne serait-ce que ça, sans penser au résultat final, exposition et tout ça, moi c’est ce qui m’intéresse. L’important pour moi, c’est l’impact que ça peut avoir sur les femmes, et surtout de les aider dans la recherche de leur identité. C’est un problème récurrent dans ce type d’institution, comme chez nous, les femmes qu’on accueille ont souvent des problèmes d’identité.

 

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