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Billet de blog 15 décembre 2010

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L'homme, acteur libre de l’histoire et « inventeur de lui-même » dans la pensée marxiste

“ Ce sera toujours une faute de ne pas lire et relire et discuter Marx. [...] Il n’y aura pas d’avenir sans cela. Pas sans Marx, pas d’avenir sans Marx. “Jacques Derrida  

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“ Ce sera toujours une faute de ne pas lire et relire et discuter Marx. [...] Il n’y aura pas d’avenir sans cela. Pas sans Marx, pas d’avenir sans Marx. “

Jacques Derrida

De Marx à Sartre, comment et en quoi je suis maître et possesseur de l’histoire en abandonnant la croyance d'une « nature humaine » ? 

Que recouvre cette formule de « nature humaine » ? L’idée d’« humaine nature » peut être comprise de deux manières. Dans une première approche, nous pourrions dire que cette nature est individuelle en ce qu’elle concernerait les tempéraments, des inclinations faisant que nous affirmons déjà très jeunes des traits de caractère plus que d’autres. Ces dispositions, ou préférences inconscientes, semblent définir une attitude générale (ex : colérique, patient, craintif, doux, téméraire) : des dominantes psychologiques semblant déterminer notre manière d’apprécier et d’appréhender les différentes situations de la vie.  

Dans la deuxième approche nous posons cette nature comme universelle en ce qu’elle ne vise plus à circonscrire une nature singulière mais cherche à définir ce qui pourrait relier les hommes entre eux, sur le mode d’une identité et de particularités communes.
Cette idée de nature humaine, individuelle ou universelle, efface-t-elle toute possibilité de changement dans le Monde ?Si Marx et les existentialistes ne nient pas l’existence de certaines dispositions d’esprit même innées, ils refusent cependant de considérer ces caractères comme une réalité inébranlable, fixée pour toujours ou déterminant de manière absolue notre rapport aux autres, à nos choix, à l’Histoire.

Si cette théorie, dans ses deux niveaux de lecture, ne saurait rendre compte « véritablement » de l’action humaine c’est que pour le premier il y a l’espoir et la possibilité de l’avènement d’un « homme nouveau », libéré des dogmes de son époque et dépassant par la connaissance et la philosophie concrète les aliénations qui pèsent sur lui.Il n’appartient qu’à moi de me transformer et de transformer par là même mon rapport au Monde. C’est ainsi que Marx appelle à « un changement concomitant de la condition et de l’action humaines».
Pour les seconds, parce qu’il faut faire naître la condition humaine, l’idée d'une nature humaine entendue comme figée (immutabilitéquime rendrait définitivement prisonnier de ma nature et de l'histoire) est également rejetée.

L’expression trop souvent admise « c’est dans ma nature » (prétexte à une mauvaise foi répandue) ne trouve aucune justification réelle ou se suffisant à elle-même dans l’explication « marxiste » comme existentialiste. Car ma nature n’est que ce que j’en fais.Il faut reconnaître que les hommes sont pris dans cette contradiction faisant qu’ils sont à la fois « totalement libres » par nature et « totalement déterminés » par leur milieu. Aussi il faut comprendre que, contre ceux qui voudraient légitimer « ce que doivent aujourd'hui subir les hommes, et se trouvant prétendument imposé par la nature et donc soustrait à la critique sociale » (Lucien Sève), Marx propose comme possible et réalisable une transformation historique profonde.
Mais alors, par quel effort l'homme se rend-t-il capable de devenir « maître et possesseur » de l'histoire ?
Chez les deux penseurs, si la notion de nature humaine admet une certaine fixité, dans la mesure  où on reconnaît à l’homme certaines « propriétés essentielles stables », dont celle d’être « raisonnable »,  (conscience ou cogito qui nous distingue de la condition strictement animale) il faut surtout retenir que la faculté propre de l’homme est d’accéder à ce pour soi  faisant qu’il  n’est pas « selon des limites assignables d’avance » et, par ce cheminement, parvient à s’émanciper de toute détermination. Ce que l’affirmation« l’existence précède l’essence »vient confirmer. Si, d’autre part, on suppose que « je porte le Monde sur mes épaules » (Sartre), alors dans chaque action je me choisis en même temps que je choisis un modèle d’être au Monde. Un type de moral et d’Humanité que je présente comme possible à la fois pour moi et les autres. De ce fait, toute action humaine est un miroir de mon être librement déterminé parmi une infinité de possibles, un reflet de moi comme « pur projet » inscrit dans le réel.

Pour les existentialistes si l’homme n’est pas définissable, « c’est qu’il n’est d’abord rien ». Quand Marx dit « l'histoire ne fait rien, c’est l’homme, réel et vivant qui fait tout » Sartre confirme que ; surgi du néant « il ne sera qu’ensuite et il sera tel qu’il se sera fait » (Sartre). Toute condition humaine, réelle ou supposée, ne réfute pas l’idée d’une permanence faisant que :

« même né esclave, ce qui ne varie pas c’est la nécessité pour l’homme d’être dans le monde, d’y être au travail, d’y être au milieu des autres et d’y être mortel. Et bien que les projets puissent être divers, au moins aucun ne me reste-t-il tout à fait étranger parce qu’ils se présentent tous comme un essai pour franchir ses limites ou pour les reculer ou pour les nier ou pour s’en accommoder ».

(L’existentialisme est un humanisme, 1946)

Et d’observer que singulièrement chez Marx et en résonance chez les penseurs existentialistes, il y a par rapport à la notion de volonté humaine, de libre détermination de soi et de tous, un refus du « mythe de la fatalité génétique ». Il y a l’idée que l’homme n’a pas de nature mais qu’il est déjà et surtout une liberté à faire ou à réaliser. Chez Marx il y a aussi toute entière l’idée que par le travail « l’homme transforme le monde et se transforme lui-même », qu’à ce titre à travers l’histoire « il n’y a pas de nature humaine, il n’y a que des rapports sociaux ». Sur la liberté les pesanteurs et les contraintes sont donc sociales et non naturelles. La production est donc ici au cœur des rapports et des conflits sociaux, de même que c’est « le milieu qui est déterminant dans ce qu’un homme est, non une supposée nature ».

Cet effort de distanciation (qui n'est qu'une méfiance philosophique) nécessaire et sans doute légitime par rapport à la notion d’une hypothétique « nature humaine » vise à transférer la responsabilité du sort de l’histoire dans les mains de l’homme. Dans la mesure où il est une conscience agissante l’homme a toujours la possibilité « de nier ce qu’il est sur le mode du donné ». Le donné est ce qui va, dans un premier temps, déterminer mon milieu et m’empêcher provisoirement de me choisir tout à fait librement. Car le donné pose déjà des représentations à la fois culturelles et effectives, lesquelles différent bien évidemment selon les « classes sociales » et induisent des rapports conditionnés et perpétués entre les hommes (domination/servitude, exploitant/exploité, possédant/dépossédé...).
L’homme, acteur de l’histoire
Notamment par rapport au travail, l’éducation ou la propriété... La liberté humaine, au sens de ma capacité à changer le monde et de créer les conditions de mon émancipation propre par delà toute appartenance sociale, pourrait être ainsi préservée dans cette lecture non finaliste de l’histoire. Reste que dans la condition initiale des individus, c’est l’être social qui explique la conscience sociale pour Marx. Car « dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent dans des rapports déterminés, nécessaires et indépendants de leur volonté ».
Mais en détruisant les objets de mon aliénation (Etat, religion, argent, marchandisation du travail, antagonismes de classe...) je ne serai pas plus prisonnier de ma nature que de ma condition sociale. Il est donc en effet possible, même si relevant d'une vraie complexité,  de transcender ce que je suis sur le mode du donné.

Cette liberté d’agir et de fonder en théorie et en pratique le Monde que l’homme s’invente chaque jour n’a rien de reposant. Loin d’une recréation de la pensée cette vision pour l’un humaniste, pour l’autre matérialiste et progressiste de l’histoire peut s’avérer« angoissante », « hyper-responsabilisante ». Si rien ne procède des seuls facteurs naturels, il faut admettre que l’homme doit assumer et rendre compte à chaque instant de ses choix qui font sens, éclairent une certaine morale et ont une incidence sur lui-même et sur tous les autres.

Ce qui permet à Jean Jaurès (père du socialisme) d’avancer que « l'histoire humaine n'est qu'un effort incessant d'invention, et la perpétuelle évolution est une perpétuelle création ». Et de concilier par là même la pensée « pure », abstraite (ce « ciel des idées » : base de toute élaboration théorique) avec une philosophie tournée vers la praxis, au service de l’action et du changement.

Ce que Marx exigeait déjà en affirmant « les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le Monde, ce qui importe c’est de le transformer ». Manière de dire que si la pensée abstraite nous permet de comprendre le Monde tel qu’il est, il ne faut pas se contenter de laisser dans l’imagination l’idée d’un autre Monde. Il faut être capable de produire à la fois des idées - attitude contemplative - et provoquer un changement « réel » de l’histoire - attitude pratique -. A moins de me complaire dans la mauvaise foi ou de me réfugier dans la justification divine, il semble que je doive accepter, pour le meilleur et le pire, être l'inventeur de moi-même.

La liberté qui est la nôtre de changer le Monde se gagne donc au prix d’une lutte incessante entre la visée théorique d’un projet donné et l’exigence de sa réalisation matérielle, concrète. De sorte que pour l’un « l'émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » et pour l’autre « l’homme se fait, il n’est pas tout fait d’abord, il se fait en choisissant sa morale, et la pression des circonstances est telle qu’il ne peut pas ne pas en choisir une ».

Dans les deux cas nous avons bien affaire à une philosophie de l'action où l’homme est pleinement acteur de l’histoire. L’histoire est la construction et l’affirmation d’un certain possiblepouvant à tout instant être renversé et remplacé par un autre possible.
Cet espace ouvert pour intervenir et s’approprier l’histoire s’accompagne d’un devoir de responsabilité, d'une grande « cohérence morale » et d’un « volontarisme politique », politique étant entendue comme cet instrument permettant de transformer le Monde. Il s’agit donc de tendre vers cet idéal de réalisation de l'Humanité et non plus vers l'intérêt égoïste, rendant impossible une émancipation réelle et durable des individus. Et contre ceux qui affirment que l'utopie ne produit rien, déployer les arguments montrant qu'elle est au contraire « une réalité en puissance ». Laquelle mérite d’être activée même si peu observable dans sa forme aboutie. Cependant il ne faut pas non plus se risquer à attendre une transformation historique qui se ferait « désirer » mais penser aujourd’hui les contours et l’« effectivité » d’un autre Monde. Il s’agit donc, plutôt qu’une utopie - coquille vide d’un Monde fantasmé -,  d’un idéal qui pour s’imposer ne doit pas être renvoyé à demain.

Car à quoi bon rêver au Monde « tel qu’il devrait être » sans lui donner les moyens d’exister ? Cette liberté est  bien un « aller vers » ma libre détermination dans l’histoire. Pour ce faire il faut rechercher et vouloir mon émancipation. Si chez Sartre la liberté peut être angoissante (au sens métaphysique) elle est surtout l’expression pour moi et pour les autres d’une certaine Humanité que je réalise ici et maintenant et pour l’avenir. Dans cette perspective d'une liberté qui triomphe de tout fatalisme « illusoire » ouréducteur (lequel voudrait éteindre ou « étouffer » notre libre arbitre) l'auteur affirme que si « je suis condamné à être libre » c'est que je ne peux pas choisir de ne pas être libre.

Avec Marx, l’homme n’est pas l’observateur « fuyant » ou désabusé de l’histoire : il a  une conscience claire et aiguë de sa capacité à infirmer et « révolutionner » le cours des choses, l’existant. Il doit être cet acteur critique, volontaire mais aussi « éclairé » de l’histoire, capable en somme de se « libérer » de ses chaînes. Marx propose de lutter contre ce qui, à commencer par « le travail déterminé par la nécessité », limite et rend impossible ou vain l'exercice de notre liberté. Dans cet effort qui vise à nous rendre « maîtres et possesseurs » de l’histoire, les hommes doivent à la fois lutter contre ce qui obscurcit notre compréhension de la dite « mécanique sociale » et s’approprier les principes et les moyens d’une pratique révolutionnaire, qui exige de dépasser structurellement et empiriquement le Monde et les rapports humains actuels.

Nicolas Dutent

Nicolas Dutent est étudiant en philosophie, attaché territorial et responsable de la rubrique Communisme en question à la Revue du Projet. Ce texte est un résumé d'un mémoire en cours d'écriture, dirigé par Jean Salem.

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