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Billet de blog 17 octobre 2012

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Chardon rouge de Davide Monteleone: une plongée dans le Caucase et un passé qui ne passe pas

" Lorsque le Caucase du Nord émerge de l’ombre de l’histoire, c’est toujours sous la couleur de la tragédie " Davide Monteleone Davide Monteleone officie depuis un peu moins de 15 ans comme photo-reporter. Malgré cette «jeune» expérience, l’italien impressionne déjà par la qualité de son approche et la pertinence de son style. C’est à Moscou où il fut correspondant pour l’agence photographique Contrasto qu’il éveilla son talent et son regard qui n’ont pas laissé indifférent le jury du très établi Word Press Photo qui l’a recompensé à plusieurs reprises. 

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" Lorsque le Caucase du Nord émerge de l’ombre de l’histoire, c’est toujours sous la couleur de la tragédie "

 Davide Monteleone

Davide Monteleone officie depuis un peu moins de 15 ans comme photo-reporter. Malgré cette «jeune» expérience, l’italien impressionne déjà par la qualité de son approche et la pertinence de son style. C’est à Moscou où il fut correspondant pour l’agence photographique Contrasto qu’il éveilla son talent et son regard qui n’ont pas laissé indifférent le jury du très établi Word Press Photo qui l’a recompensé à plusieurs reprises. 

Où voir l'exposition ?
La Petite poule noire 12, boulevard des filles du Calvaire 75011 Paris du 15 septembre au 3 novembre  2012

http://www.lapetitepoulenoire.fr/

La ténacité et la patience avec lesquelles il traite ses sujets lui autorise de dialoguer avec une vérité qui, si elle n’a rien de spectaculaire ou attractive, n’en demeure pas moins cruciale pour comprendre et constater les raisons pour lesquelles un curieux voire coupable silence continue d’entourer la lente mais très certaine agonie des anciennes «républiques soviétiques» réparties de la mer Caspienne à la mer Noire.  

Les villes, les villages... n’ont plus le goût et encore moins la fureur de vivre. Les silences et les rivalités ont remplacé les «guinguettes (...), les avenues ombragées, les jardins débordants de massifs de fleurs, les élégants édifices de pierre, ornées de frises.» 

Les «femmes émancipées et instruites» qui y habitaient semblent regretter qu’aujourd’hui qu’«en ville, plus personne ne porte les pantalons.» La verdict est au moins aussi clair lorsque ces mêmes octogénaires peinent à accepter qu’on y trouve « plus une salle de bal» et que «l’alcool est proscrit». 

La peur et la défiance ont envahi un quotidien qui n’invite plus à la fête mais jettent les Hommes dans leurs replis et les identités fausses ou abstraites qui sonnent à la fois comme un étendard et une prison. 

La montagne est haute et pourtant l’amertume parvient à dominer largement les esprits et infiltrer son ombre dans ces vaste collines. La faute sans doute à un «passé qui ne passe pas» et à la radicalisation de positions (assimilables en l'espèce à des postures) religieuses qui figent les débats et les possibilités de s’extraire des particularismes, ne serait ce que pour s’entendre sur la nécessité toute pragmatique de rapports pacifiés. Les différences culturelles, au lieu de s’enrichir et de «s’augmenter» l’une l’autre, se portent ici caution pour légitimer, du seul fait de la prégnance des certitudes respectives de chacun, l’intolérance ou les oppositions culturelles sur fond de rivalités "ethniques". 

Qu’il photographie des scènes de vie, des paysages déserts ou dominés par une nature luxuriante, une nuit aussi sombre que l’humeur des plaines, des soldats à l’entraînement, une jeunesse privée d’avenir, des rues où la vie ne parvient pas à s’arracher à l’obscurité du bitume, des femmes seules et graves, des hommes «engagés» dans leurs prières, la précarité et les signes des intérieurs de particuliers ou de lieux de culte... le photographe italien ne paraît jamais en décalage par rapport au sujet. L’usure se donne à lire et à voir dans ses multiples déclinaisons, elle est autant morale que structurelle, physique. 


De longues années d’immersion à partager les souffrances et  l’inquiétude de ces populations a inévitablement permis d’accéder à la profondeur, l’intimité et la justesse qui habitent ses clichés. Que l’éditeur Actes Sud a eu l’intelligente intuition de réunir dans l’ouvrage «Chardon rouge» (dont la mise en page chapitrée autant que le soin apporté à la valorisation et l’«écriture» des travaux de Monteleone sont tout à fait remarquables, la qualité des textes de Lucia Sgueglia et la postface de Renata Ferri ne le sont pas moins) a obtenu l’année dernière le mérité European Publisher’s Award for Photography. 

Monteleone donne ainsi un visage et une forme à des conflits, des territoires et des «habitus» que l’agitation médiatique et la frénésie numérique ont tôt minimisés ou ignorés. Exercice qui est de nos jours suffisamment rare pour être apprécié à sa juste valeur, dont le résultat du moins doit exiger une attention totale. S’il pourrait s’en contenter, le photographe va plus loin et parvient à décrire la «banalité du mal» et ses manifestations complexes et sinueuses dans la réalité quotidienne et terne de populations "divisées", dont la nature et l'aburdité des représentations maintiennent cette division et les clivages correspondants. Si bien que tout ce monde est à la fois esclave et victime d’événements politiques et sociaux qui l'écrasent et le dépassent parfaitement.

Les saisons passent mais l’arbitraire de la mort et de la violence survit avec une vitalité insolente aux changements climatiques, voilà la sentence terrible que nous livre ce récit. 

Les contentieux et l’angoisse se transmettent de génération en génération, les contentieux versent souvent dans la haine qui a son tour engendre le deuil.

Tel est l’héritage que l’histoire a légué, histoire fragilisée par des décennies de luttes de pouvoir fratricides et les intérêts partisans. On quitte ces terres déchirées par la guerre et l’étendue de la résignation qui l'agite en espérant que ces belles collines puissent donner dans l’avenir à la fleur (le chardon rouge, fleur popularisée dans le roman de Tolstoi Hadji Mourat comme cela est rappelé dans le texte de présentation de l’ouvrage) si caractéristique qui s'y épanouit et dont les propriétés «résistantes» sont vantées, un sens métaphorique et une réalité radicalement neufs.

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