Rencontres d'Arles : l'or des images d'une édition moribonde

Aux rencontres d’Arles cette année, il faut muer en chercheur d’or tant les pépites sont rares et les gestes répétitifs. Seul le mistral, plus dru que d'accoutumée, était semble-t-il en mesure de créer la surprise.

Chema Madoz Chema Madoz
Aux rencontres d’Arles cette année, il faut muer en chercheur d’or tant les pépites sont rares et les gestes répétitifs. Seul le mistral, plus dru que d'accoutumée, était semble-t-il en mesure de créer la surprise.

François Hébel, directeur du festival sur le départ, a beau eu placer cette édition sous le signe de la « parade », les adieux tonitruants attendus n’auront pas eu lieu. Le conflit larvé entre cette personnalité imposante, en place depuis 2002, et la mécène et collectionneuse Maja Hoffmann aurait-il eu raison du succès de ce rendez-vous annuel de la photographie, concurrencé par ceux, plus modestes (et défricheurs ?) de Sète et de Perpignan ? Les débats de ces derniers mois, cristallisés autour du rachat, par la « bienfaitrice » suisse polémique, des ateliers SNCF qui accueillaient le cœur institutionnel des rencontres pour y édifier sa fondation (dont la construction monumentale est confiée à Gerhy), ne suffisent pas à expliquer l’atonie ambiante. « On m’a proposé un champ, une ruine… J’ai pris ce qu’on m’a donné, mais les contraintes donnent de l’énergie, c’est un programme fait avec la rage » s’est d’ailleurs justifié dans le Monde, dans une formule ambivalente, le directeur démissionnaire. Les conditions pour tirer sa révérence avec la force propulsive d’un feu d’artifice n’étaient certes pas optimales, reste que le festival a fonctionné avec un budget constant qui avoisine les 7 millions d’euros.

Plusieurs expositions manquent de souffle ou pâtissent d’un défaut d’ambition dans leur réalisation. C’est le cas de l’hommage poussif rendu à 14-18, où seules les mises en scènes parisiennes de Léon Gimpel et ses « gosses » enjoués parviennent à s’imposer dans l’Eglise des frères Prêcheurs, offrant une lecture renouvelée et discordante de la grande guerre. De même, si la démarche historiographique de Martin Parr et Wassinklundgren sur la Chine est salutaire, scrutée à travers le médium que représente le livre de photographie, la profusion d’archives et le contexte de leur appréciation, à la lueur d’un néon portatif dans les bureaux des Lices plongés dans les ténèbres, rendent l’expérience pénible.

Portrait de Man Ray par David Bailey Portrait de Man Ray par David Bailey
Si dans l'ensemble une certaine paresse se dégage, tant dans l’accrochage laborieux et inesthétique de certains travaux (la superposition anarchique et indélicate des portraits David Bailey dans l’église Saint-Anne est un exemple probant), le dialogue fragile entre certaines expositions et leur environnements que le recours abusif à des talents familiers (Raymond Depardon, Martin Paar, Erik Kessels, Christian Lacroix, Lucien Clergue), quelques réjouissances sont pourtant à mettre au compteur de cette édition et nous retiennent de jeter le bébé avec l’eau du bain…

Le magasin électrique nous avait enthousiasmé l'année passée en abritant une rétrospective soignée et conséquente de Gordon Parks. Il tire à nouveau son épingle du jeu en célébrant l'oeuvre du photographe Chema Madoz. L'espagnol, adepte charismatique du noir et blanc, emplit les lieux avec ses raccourcis surréalistes et enchanteurs. Intitulée « angle de réflexion », l’exposition présente une série de natures mortes qui détournent des objets de leur fonction d’origine, créant une interaction improbable entre deux identités visuelles, fondues harmonieusement dans un même ensemble. Parmi ces jeux de diversions poétiques au style singulier et graphique (ensemble commenté et recueilli dans un très bel ouvrage édité par Actes Sud pour l’occasion) on retiendra cet étui de guitare, retenu par des cordes mortuaires et guetté par une tombe, une allumette esseulée sur les nerfs du bois, une lame de rasoir qui s’invite sur un damier, une feuille de platane transfiguré en cintre, des assiettes qui reposent sur les fentes d'une bouche de métro, égouttoir à vaisselle à ciel ouvert, ou encore une canne qui mue en rampe. Il est souvent question de voyage, et plus largement d’évasion, comme en attestent cette valise dont les parois intérieures dévoilent une carte du monde, l’atlas du japon qui remplace le siège d'une balançoire, une échelle superposée à des marches, un rouleau de peinture qui débite des articles de journaux étrangers, des vinyles qui usurpent la place des cymbales d’une batterie, une pagaie détournée en archer, un circuit de train miniature qui encercle un bustier... la plus métaphorique de ces images demeurant la cage à oiseaux dont les grilles enserrent un nuage, cerné par un ciel azur : évocation éblouissante de la liberté.

Vik Muniz Vik Muniz
Un autre illusionniste génial s’impose dans cette édition. Il s’agit du brésilien Vik Muniz qui assiège l'église des Trinitaires avec deux séries de grands formats, « Album » et « Postcards from Nowhere », qui impulsent une réflexion sur la perception changeante des images. La première questionne leur pouvoir nostalgique, retranché derrière une matérialité de plus en plus fragile : une salle de classe, un bain de soleil, un mariage, la figure de l'enfance... sont les prétextes dont l'artiste se saisit pour mettre en scène une mémoire à la intime et collective. Nets et cohérents avec du recul, ces récits sont en réalité une combinaison de mosaïques obtenues par le découpage et l'assemblage minutieux de centaines de photographies de famille. Ce témoignage est aussi l'occasion d'affronter la question de l'essor du numérique et les modifications radicales que ce « progrès » technologique opère sur les comportements, tant en terme de transmission que de conservation des archives visuelles. « La révolution numérique a changé notre rapport à la photographie. Ce qui était  relativement rare est devenu surabondant » explique à ce propos Vik Muniz à l'AFP. « Depuis quinze, vingt ans j'ai vu un changement radical dans la façon dont les gens voient leur mémoire familiale. Auparavant, les photos de famille argentiques se passaient de génération en génération. Puis il y a eu une rupture » ajoute l'artiste. Qui intériorisera très jeune, dans la favela où il grandit, au cœur d’un foyer modeste pourtant privé d’appareil photo, la valeur patrimoniale des images : « Ma tante, qui habitait  Miami, venait nous voir une fois par an et me prenait en photo; je découvrais le résultat l'année d'après seulement, lorsqu'elle revenait » illustre celui qui dit chérir les neuf portraits de lui conservés de son enfance. Un bagage maigre mais précieux, isolé des 250 000 photos accumulées par l’artiste qui sont elles redéployées dans son travail. La mémoire à jamais perdue ou disséminée est le thème qui traverse sa deuxième série qui représente des destinations populaires disparues ou mutilées sous les affres de la modernité. Il en va des tragiques Twin Towers de New York ou d’une plage de Beyrouth au charme révolu.

Lucien Clergue Lucien Clergue
Bien que moribonds, les ateliers SNCF, amputés de l’essentiel de leur surface d’exposition, présentent plusieurs travaux qui méritent d’être évoqués. Parmi les photographes retenus pour le Prix Découverte 2014, dont le résultat est pour le moins inégal, on s’attardera sur la série du photographe américain Will Steacy qui saisit la rédaction du Philadephia Inquier au travail dont des locaux tantôt effervescents et tantôt déserts. Tous les personnels de la chaîne de l’information, de la salle des rédacteurs à l’imprimerie, sont les acteurs d’un drame qui couve depuis plusieurs années : la frilosité des annonceurs, une baisse de diffusion drastique, les licenciements, le rachat et le spectre de la faillite. Sensible, cette série rappelle un fait têtu : « depuis 2000, la presse s’est séparée de 30% de sa force de travail, soit le déclin industriel le plus rapide de l’histoire ». Le photoreportage laisse ensuite place aux grands formats oniriques de Kechun Zhang qui campe une Chine inattendue, où, face à la nature blafarde du Fleuve jaune, la présence humaine parviendrait presque à s’effacer, comme un triomphe provisoire sur l’empire industriel. Bien que décédé, Youngsoo Han a eu droit de cité et livre des visions authentiques et rares de la Corée des années 1950 : des détails modestes du quotidien, la mobilité et l’errance des individus captées au fil des saisons. Dans une ambiance maussade voire angoissante, il faut dire que le contexte social s’y prête, le néerlandais Pieter Ten Hoopen documente avec sa série Hungry Horse une région d’Amérique, les Rocheuses du Montana, minée par la récession et l’essor des métamphétamines. Bien qu’esthétiques, les ruines de Nadav Kander, qui situe son intrigue à la frontière du Kazakhstan et de la Russie, recouvrent des réalités politiques explosives. Elles refont surface en dévoilant les dommages causés par le silence des hommes. Un hommage en demi-teinte est enfin rendu à Lucien Clergue. Natif d’Arles, le photographe octogénaire impressionne moins par ses nus conventionnels et joueurs que sa capacité à imprimer l’imaginaire camarguais, en célébrant notamment, à travers plusieurs clichés saisissants et granuleux, des musiciens gitans virtuoses ou les figures montantes de la tauromachie. Deux photographies se distinguent. L’une date de 1963 et représente une danseuse gitane dont la grâce incandescente captive l’attention d’un public d’hommes, l’autre remonte à 1958 : une foule compacte est réunie autour d’une scène de fortune sur laquelle des adolescents improvisent des pas de danse.

Denis Rouvre Denis Rouvre
Non loin de là, la programmation officielle tiendra ses dernières promesses grâce au travail de Denis Rouvre qui trouve un bel écho dans l’enceinte de l’Eglise Saint-Blaise. Sur un fond noir qui évoque les portraits de la Renaissance et éclaire progressivement des visages aux ombres prégnantes, l’artiste fait témoigner un panel de français sur le prétendu trouble identitaire qui accablerait notre pays. Images et sons se mêlent subtilement pour recueillir des expressions édifiantes et lapidaires. C’est une France terre de mélanges et toujours « en train de se faire » qui s’exprime, à mille lieux des replis identitaires et des conceptions bornées qui sont reprises ici et là. Une parole brute que le photographe a glané en sillonnant villes et campagnes pendant deux ans. « J’ai compris qui j’étais par le voyage » résume Yoni. « Nous n’avons aucune raison d’être fier d’être né ici, c’est le fait du hasard » tranche Jean-Michel. David, « européen d’origine africaine », se voit comme « un homme sans culture fixe ». « Si tu m’enlèves le soleil et la pétanque, tu m’enlèves tout » badine de son côté Marius, originaire de Marseille. « Je connaîtrai mon identité… avant de mourir » philosophe Vasco. « On puise et on cherche un équilibre » estime Bénédicte. « Etre français c’est partager une même langue, le goût de la littérature, de la poésie comme une discussion avec ton boulanger » fait remarquer Marie. « Je ne peux pas revendiquer une identité avec force » constate Jean-Paul. « Etre métis, c’est l’abolition du racisme ! » lance Françoise. « J’ai toujours voulu être un clochard céleste suspendu dans le temps, l’identité c’est une quête » déclare, lyrique, Constantin. Hossein préfère lui le terme de « gens de France à français », celui-ci s’avérant à ses yeux indéfinissable. « L’abandon m’a construit. Il faut utiliser les souffrances et les blessures à bon escient » plaide pour sa part Jessica. Kholowa, lui, se demande, « qui est en mesure de juger qui fait le plus de bien et le plus de mal à la France ? ».

La partition ne pouvait être refermée sans saluer le bouquet final offert par l’agence Myop dans le cadre du « off » virtuel et festif des rencontres. Dans une superbe bâtisse de la rue de la Calade que les membres du collectif ont retapé pour l’occasion, offrant au bâtiment vétuste une cure de jouvence inespérée, les différentes traditions photographiques étaient à l’honneur. Ni les murs décrépits ni la sinuosité de certains espaces ne sont venus ternir cette composition collégiale qui, suivant les intentions qui animent la structure depuis sa création, se fixe un objectif simple : « informer ». Outre les récits de Julien Pebrel, qui campe un sombre Haut-Karabagh baigné dans la militarisation, de France Keyser, qui donne corps au FN ou d’Alain Keler, qui retient les silences miniatures de sa mère disparue… on distinguera la série de Stéphane Lagoutte qui dévoile les intérieurs spartiates et fantaisistes d’une cité HLM de Bonneuil (Val-de-Marne). L’ordinaire y côtoie un appel insistant d’ailleurs, comme le suggère le portrait d’un couple de retraités figé devant un papier peint figurant une forêt luxuriante, un aquarium géant accolé à un avocatier. Le poids de la tradition et de la famille se niche dans de multiples détails, tout comme les signes avant-coureurs de l’exclusion, relayés sans filtre par des gardiens d’immeubles. Un autre photoreportage, Short cuts de Guillaume Binet, fragments d’un travail en cours de réalisation, libère de beaux instants saisis sur le vif sur les routes des Etats-Unis, au milieu d’une nuit vaporeuse et de vibrations urbaines. 

Ulrich Lebeuf Ulrich Lebeuf


Avec la diagonale du vide, Lionel Charrier et Alain Keler s’immiscent superbement sur le terrain de la photographie sociale. On y retrouve les stigmates d’une France rurale, dont le déclin économique est au moins aussi frappant que l’isolement qui progresse dans cette zone nébuleuse reliant le Nord-Est au Sud-Ouest de l’hexagone. Ulrich Lebeuf s’aventure lui aussi avec brio dans ces régions de la souffrance. Il livre des reportages poignants où la pauvreté désormais chronique des territoires désindustrialisés s’accompagne d’égarements psychiques. Parmi ses « oubliés de nos campagnes », pudiques récits de vie dont les plaies sont béantes et traduits avec une profondeur sociologique, il y a Isabelle, 52 ans, alcoolique névrotique au RSA qui entretient une relation précaire et fusionnelle avec sa fille. Dans un cliché majestueux, elle pose, le visage raviné et meurtri, devant ce qu’on devine être un champ de colzas, tandis qu’Amandine lui tourne le dos et observe le jour décliner. Une vision aussi éloquente que ce gros plan sur un portefeuille en sky qui renferme une inscription rédigée au bic faisant état de penchants suicidaires : « j’en ai marre de cette vie de merde ». Un photojournalisme intelligent et brillant, miroir grossissant du désastre sanitaire et social qui vient…

Nicolas Dutent

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