Entretien avec Vincent Cespedes: l'alchimie humaine.

 " Il ne peut y avoir de révolution sans révolution philosophique. Toute révolution est l'actualisation d'une philosophie, l'événement philosophique "

 

© Olivier Roller © Olivier Roller

 

• Dans un livre de 2006, vous avez titré « Mélangeons-nous»Enquête sur l’alchimie humaine, quelle serait alors votre approche du multiculturalisme ? Posez-vous une distance ou une proximité philosophique avec ce concept ?

Vincent Cespedes : Il y a une proximité évidente car c’est une philosophie de la mixité.  De toutes les mixités : mixité sociale, des classes sociales, des cultures, des horizons de référence multiples et variés et la mixité des êtres humains. C’est même du « sur-mixisme ». Ce n’est pas une mixité qui se situerait au niveau purement moléculaire des individus entre eux. C’est pour moi la définition même de l’être humain. Je fais rentrer la mixité dans l’identité humaine, dans l’identité même du sujet. Aussi, il y a selon moi un problème de mixité avec moi-même : de par nos abords différents, nos parents, nos proches, ce qu’on a reçu comme valeurs contradictoires. Un problème de mixité en soi-même donc. Je prône donc un multiculturalisme étendu, presque ontologique. Le mélange est d’abord un mélange de soi à soi et de soi avec l’autre dans l’intimité. Ce qu’on peut étendre ensuite au politique. Le multiculturalisme est pléonastique, il m’est évident que tout est mutliculturel car l’individu lui-même est multiculturel. Je dissous la question en fait. La « mono-culture » n’existe pas au niveau de l’individu du fait de cette complexité qui existe en nous, Montaigne disait « un honnête homme est un homme mêlé » : soit autant de paysages dans un être humain qu’il y a d’hommes qui cohabitent. Ce brassage multiculturel existe, on le voit bien, dans le rêve. Dans les différents âges de la vie qui nous habitent : nous sommes l’enfant de cinq ans, l’adolescent révolté, l’adulte qui a renoncé à ses rêves, etc. C’est une philosophie qui empêche la question du multiculturalisme dans le sens où tout le monde est multiculturel. Le principe politique de cette philosophie consiste à dire : qui sont ces fous qui s’imaginent qu’il y a de la « mono-culture » et se revendiquent d’une seule identité et rejettent tous ce qui ne répond pas à ce critère ? La nouveauté et la diversité font intrinsèquement partie de l’identité humaine. C’est plus fort que tout « anti-racisme » car je montre que ce multiculturalisme propre à tous est ontologique. L’Autre est déjà en moi, car il y a un métissage qui existe déjà en nous-mêmes. On ne peut pas selon moi trouver d’atome de culture.

C’est pourquoi chaque mot est un symbole infini. Je mets une constellation de sens derrière chaque mot. Que signifie le mot « breton » ? Une connexion affective liée à ma grand-mère, une forme de résistance familiale chauvine, une langue de poésie, de guerre ? La langue bretonne a autant d’aspects culturels qu’il y a d’individus qui parlent le breton. Il y a autant de cultures bretonnes que de bretons dans ma vision. Nous devons donc faire face à un grand problème de langage, d’étiquetage. Si je vous donne par ailleurs le mot « mer », nous pourrions en parler des heures. La couleur elle-même du mot « mer » implique toute une série de rêves et de symboles, votre océan à vous, la couleur bleue dans votre ordinateur intime comprend plusieurs archivages : un accident impliquant une voiture bleue, un blason, une couleur politique, les yeux bleus de votre premier amour. La couleur bleue devient donc multiculturelle, foisonnante, infinie. A partir de cet infini, la question est de savoir comment se rencontrer. Sur quelles bases se rencontrer si les mots sont appropriés par les individus et ne sont plus figés dans le dictionnaire ? On tend ainsi vers le grosso modo. « Breton », c’est être grosso modo tel ou tel. 

• Vous semblez donc dépasser, et même supplanter, l’approche multiculturaliste ?

V. C. : C’est effectivement un dépassement radical. J’appelle ce dépassement « le mixisme » techniquement, comme vision totalisante du Monde et non une idéologie dans la mesure où il n’y a pas d’applications. Assez proche en un sens de la pensée d’Héraclite dont l’Occident, prisonnier du langage, ne rend pas suffisamment compte. Être et ne pas être sont liés, ce qui s’oppose à Parménide (autre portique de la philosophie antique grecque) et son principe de non contradiction : être et ne pas être sont au contraire séparés. La grande force et faiblesse est d’avoir cru aux mots et au langage, de l’avoir totémiser, notamment par l’écrit. Enquête sur l’alchimie humaine traduit cela, la matière est insaisissable et en transformation permanente. C’est la métaphore d’un frayage continu de la matière avec elle-même. Comme une dialectique étendue et radicale qui touche l’identité. Henri Lefebvre est un maître en la matière. Il a été déterminant dans mon livre sur 68. Je crois à ce titre que la révolution et la philosophie sont la même chose. Il ne peut y avoir de révolution sans révolution philosophique. Toute révolution est l’actualisation d’une philosophie, l’événement philosophique.  La révolution purement ou strictement politique ne marche pas. Je dois viser un objet. C’est valable pour l’utopie. L’idée que je crée l’objet dans l’acte même de comprendre, la « transduction », je pense un objet et je le pose comme existant pour le comprendre. Comme un objet extérieur du Monde. Je suis familier de ces philosophes qui pensaient que dans une flamme de chandelle il y a le monde qui se reconstitue. C’est une forme de dialectique quantique appliquée à l’identité. Ce qui ringardise les débats actuels sur la diversité. Même si je comprends que ce soit une réaction par rapport à une violence et des discriminations bien réelles. On ne saurait selon moi se figer ou se « totémiser » dans un mot. Quand on dit je suis, c’est toujours je deviens. Sauf pour Descartes pour qui le néant n’a pas de propriétés. Toutes les institutions « totémisées » éclatent ici. Le « je suis » identitaire n’est qu’une réduction sémantique. Je me sens par exemple très noir, de la même manière que quand je me trouve dans les pays arabes je me sens maghrébin. C’est un autre rapport à l’altérité que je pose et qui redéfinit le questionnement. Tout autre s’impose dans une altérité et une « mêmeté » maximales, étant entendu que l’autre peut aussi faire entrer en lui les mêmes ingrédients que moi. Il y a donc toujours du « jeu ». Le moi-même n’existe pas, s’il y a un autre dans moi-même c’est que je suis un peu l’autre. Notre micro-rencontre fait par exemple que vous allez habiter peut-être mes pensées, mes rêves, je me reconnais en vous. On se « rentre dedans » en quelque sorte. Mais je n’abandonne pas comme d’autres le concept d’identité car il y a une identité pour moi dans la mesure où il y a du langage et que je dois pouvoir dire « je ». La linguistique est importante, la responsabilité est aussi de pouvoir dire « c’est moi ». Mais je mets de l’ironie dans l’identité, le « je » est un je(u). Un « je » toujours en train d’être autre. Une essence est linguistique pour moi. Ce n’est ni l’existence ni l’action qui me déterminent. La vie et l’affect sont alors synonymes, c’est une forme de vitalisme. Ce qui fonde l’identité c’est l’affect. Ce qui fait que je me mélange aux autres, c’est l’émotion en commun partagée. Entre deux identités il y a d’abord de l’affect qui circule. La raison ne s’oppose pas à l’affect chez moi. C’est de même l’affect qui fait qu’on parle. On communique pour digérer ce qu’on vit et non pour transmettre une information. Le film Seul au Monde l’illustre bien, Robinson, n’en pouvant plus d’affronter la solitude extrême dans laquelle il est plongé, humanise son ballon de volet « Wilson» et lui parle pendant quatre ans. Il « télécharge » son émotion dans ce ballon de volley. Et quand Wilson, depuis son radeau de fortune, tombe à l’eau, il n’hésite pas à sauter pour tenter de le sauver et semble perdre à ce moment l’être le plus cher. Ce besoin vital de communiquer est rendu de manière très crédible dans plusieurs séquences.

La plus grande aliénation de nos jours c’est l’imaginaire. On imagine là où on nous dit d’imaginer. Se dire blanc, le débat sur la couleur de peau... tout cela est de l’imaginaire. On fait trop confiance aux mots, on les « fétichise » et on y croit. On est conditionné par cet imaginaire alors qu’il faudrait se le réapproprier. Pourtant l’identité c’est croire sans y croire. L’ambigüité de l’enfant le montre bien. Dans la cour de l’école et quand il joue en projetant un tigre dans la montagne, il y croit sans y croire. C’est cette ambivalence là vers laquelle il faudrait tendre pour l’identité. Il faut remettre du jeu, du leste, de l’alchimie. 

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• Un autre de vos ouvrages est consacré largement à Mai 68. Quelle perception avez-vous de ce moment, disons exceptionnel et novateur, dans l’histoire récente ? Quelle pente, selon vous, devrait épouser la politique pour jouer pleinement et authentiquement son rôle?

V. C. : Je constate que la politique manque d’imaginaire. Tous les slogans sont pourtant liés à l’imagination : Désirs d’avenir, Tout est possible... Mais dans les discours il n’y a pas plus de vision que d’utopie. L’affect n’est pas présent, alors que nous en avons besoin pour mobiliser ; dans tous les grands hommes et mouvements politiques il y a avait de l’utopie, une vision. La résistance était une utopie : on va un jour sortir de l’occupation, elle va se terminer ! Entourés de nazis, il faut être utopiques. La politique, selon moi, doit dire et penser le Monde d’après. Dans 20 ans il se passera ça. Alors que nous n’avons aujourd’hui aucune perspective. Nous ne faisons bien souvent que condamner, le chômage etc. alors qu’il faudrait plutôt dire : tel sera le Monde de vos petits-enfants. C’est ce qu’a réussi Obama. En utilisant un imaginaire très réel. Le bouddhisme dans son versant occidental, le yoga, la psychanalyse... ont d’autre part développé et maintenu ce « réalise ou regarde toi déjà toi-même ! ». Le courant « psy » depuis 1973 a en un sens tué la politique. En 1968, on ne se posait pas la question de « papa-maman » pour caricaturer, on était là pour parler de l’écologie, des ouvriers, de savoir comment on va changer le Monde. Ils étaient dans l’imagination au pouvoir.

Des débats où les ouvriers parlaient aux étudiants et se demandaient : qu’est-ce qu’on fait demain ? On arrête les machines et on réfléchit : qu’est-ce qu’on veut ? Où on va ? Un capitalisme effréné dans sa forme actuelle ou future, est-ce ce que nous voulons ? Ces gens étaient pris dans une explosion philosophique où on repense la civilisation. Et quand la civilisation se pense elle-même, c’est de la philosophie. En ce sens Mai 68 est un fait philosophique majeur et ils ne sont pas nombreux. Cela a été également une énergie métaphysique, spirituelle et politique sans égal. 

Mai 68 a par ailleurs réalisé que la démocratie vivante se joue dans les micro-désobéissances, mises bout à bout elles nous permettent instantanément de refaire le Monde et de vérifier où j’engage ma liberté. Tout cela a été dévoyé quand on est revenu par la suite aux préoccupations exclusives et mondaines de son petit nombril, imputables à quarante ans de dictature « psy », de change-toi toi-même avant de changer le Monde, de réactions à 68, le divan a ainsi absorbé la rue. Ils ont étouffé la révolution et l’intelligence collectives dans l’auto-psychologique. 

Entretien réalisé par Nicolas Dutent 

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