Edward Hopper, une manière d'habiter le silence

 " Personne ne déploiera jamais les facultés de son intelligence s'il n'intercale, pour le moins, quelques moments de solitude dans sa vie. "Thomas de Quincey A travers une sélection de gravures, d'aquarelles et une rétrospective de l'essentiel des toiles produites par Edward Hopper, l'exposition présentée du 10 octobre 2012 au 28 janvier au Grand Palais nous présente un artiste qui n'a pas fini d'influencer la modernité, notamment les différentes disciplines artistiques qui la recoupent. 

 

" Personne ne déploiera jamais les facultés de son intelligence s'il n'intercale, pour le moins, quelques moments de solitude dans sa vie. "

Thomas de Quincey 

© Collection particulière © Collection particulière

A travers une sélection de gravures, d'aquarelles et une rétrospective de l'essentiel des toiles produites par Edward Hopper, l'exposition présentée du 10 octobre 2012 au 28 janvier au Grand Palais nous présente un artiste qui n'a pas fini d'influencer la modernité, notamment les différentes disciplines artistiques qui la recoupent. 

Inscrit dans la tradition figurative, le peintre américain établit ses repères esthétiques dans le bain impressionniste, aussi bien européen que celui porté par ses "pères" William Merritt et Robert Henri. Hopper débute comme illustrateur et ce n'est pas avant 1924 que les conditions économiques et les prémisses du succès lui permettent de se consacrer exclusivement à sa peinture. La maturation de son style s'imprime au fil des voyages, expériences humaines et artistiques qui tiennent lieu d'apprentissage et à travers lesquelles il se sensibilise aux différentes techniques.

Le choix de l'illustration, puis celui de la gravure qui répondent aussi bien à une préoccupation matérielle qu'à un désir de "former" son regard - est un moment de la chronologie de Hopper souvent minoré, alors qu'il possède une importance déterminante dans la génèse de son oeuvre. L'exposition décide à juste titre de s'attarder sur cette période féconde. On se laisse ainsi entraîner dans la découverte des dessins et illustrations qu'il réalise pour perpétuer, sous la forme d'images, de couvertures ou de frontispices, la mémoire de génies littéraires, dont Victor d'Hugo dont il illustre Les Misérables ou l'Année terrible, recueil poétique consacré à la Commune de Paris. 

Night Shadows, Edward Hopper Night Shadows, Edward Hopper
Quant aux gravures, dont il dit qu'elles ont "cristallisé sa peinture", elles surprennent par la capacité de son auteur à en tirer le meilleur parti, que ce soit par la densité du trait, la force des contrastes, la composition des plans comme des scènes dépeintes (Night Shadows, American Landscape, Night on the El Train…). Le réalisme, ici comme dans l'ensemble de son oeuvre, décrypte les genres de la mélancolie.  

On salue le parti-pris des commissaires d'exposition consistant à faire oeuvre de pédagogie en installant la vision d’un Hopper à la fois plurielle et fidèle à sa démarche picturale. Cette rétrospective fait en effet coexister les toiles des inspirateurs et des continuateurs de Hopper, ses premiers essais comme les tableaux de la dernière période devenus des succès populaires et critiques. Un imaginaire qui servira de référence aussi bien pour le cinéma, la photographie que le théâtre : Wim Wenders, Alfred Hitchcock, David Lynch, Jim Jarmusch... jusqu'aux reprises plus récentes dans le travail de Philip-Lorca di Corcia témoignent de l'influence transversale qu'exercera l'américain sur les modernes.

L'exposition agite aussi les spectres (Mathew Brady, Eugène Atget, Manet, Van Gogh, Emingway, etc.) qui tiraillent l'oeuvre de Hopper, elle installe un peintre-en-devenir et confirmé qui se choisit, tout en se risquant, au milieu de cet héritage prégnant. Ces détours heureux nous permettent de mesurer ce que l'artiste tantôt perpétue, abandonne ou renouvelle dans ses démonstrations artistiques. 

Les balbutiements de Hopper se cristallisent dans un auto-portrait à l'académisme trompeur réalisé en 1904 (celui ci a peu de choses en commun avec celui de 1925-1930) et Young Woman in a Studio peint au début du siècle et qui n'est pas sans rappeler la période bleue de Picasso. Le tropisme européen de Hopper, et spécialement son attraction française, ont une place confortable dans cette exposition. Elle nous donne à voir un fabuleux conteur des intérieurs, des monuments et des quais parisiens. Tous ces temps de vie sont livrés dans une lumière mutique, proche de la confidence. La condition humaine nous est aussi contée dans un sobre mais bouleversant Parisian with Wine Bottle and Loaf of Bread de la même période. 

Couple buvant, Edward Hopper Couple buvant, Edward Hopper

Degas, Marquet, Pissarro, Vallotton… s'invitent également, à l'instar de la remarquable aquarelle du Couple Drinking, à la table de ces rendez-vous parisiens. L'espace principal de l'exposition est dédié aux "sujets américains" de Hopper entrés depuis quelques années dans la mémoire collective et artistique occidentales. Le peintre y déploie tout son talent à restituer la quotidienneté des métropoles américaines et la solitude omniprésente, qu'elle soit choisie ou subie, qui s'y attache paradoxalement. Tantôt angoissante et tantôt exaltée, cette solitude confine à une introspection générale et urbaine qui interroge aussi bien notre manière de vivre la ville que la capacité des hommes à interagir ou s'ignorer prodigieusement dans des espaces clos ou ouverts.

Cette "banalité" a plusieurs visages mais puise toujours dans une forme de lyrisme entêtant. Si l'ordinaire triomphe, il aura rarement été dépeint avec une telle profondeur. Cette épaisseur métaphysique oscille entre une certaine pudeur narrative et la métaphore permanente des classes moyennes ou bourgeoises saisies dans leur quotidienneté, leurs manifestations concrètes enracinées dans l'habitude et les postures sociales.

Qu'elle s’incarne dans ses aquarelles, ses peintures ou des supports plus modestes, cette banalité fait entrer de savants jeux de lumières qui réfléchissent aussi bien l’architecture (elle peut être industrielle comme c’est le cas dans Queensboro Bridge, Manhattan Bridge Loop… ou plus patrimoniale, rurale ou portuaire dans House at the Fort, Bell Tower, Santa Fe, Lighthouse Hill, The City, House by the Railroad…) que les scènes d'intérieur arrachées au réel comme le ferait un photographe à l’égard de ces instants qu’il usurpe à l’oubli (Girl at Sewing Machine). Qu’il s’agisse de paysages sauvages (notons le flamboyant Sea at Ogunquit) et domestiqués ou des figures de la solitude, il nous confie ses peintures comme il nous confierait ses pensées, dans un silence expressif, rarement innocent, qui laisse parfois entrevoir comme dans Soir Bleu un voile de mystère, d’étrangeté, d'irrésolu. 

Soir bleu, Edward Hopper Soir bleu, Edward Hopper

Par l’utilisation de lignes fuyantes et la valorisation de sujets contemplatifs, Hopper alerte également le spectateur à travers les ouvertures philosophiques que suggèrent nombre de ces toiles. Nous sommes ainsi tentés de nous demander ce que peut ou veut bien nous dire cette absence qui se mire dans l'attente, tranquille ou inquiète ? Evoque-t-elle un état nécessaire pour se rencontrer soi-même, un défaut d’altérité, un fardeau, une occasion de mieux apprivoiser le monde et l’espace, un relâchement de l’âme, une plénitude, la projection vers un ailleurs indéterminé ?

Room in New York, Edward Hopper Room in New York, Edward Hopper
Mais nous ne versons jamais totalement dans le solipsisme, cette solitude est nuancée, elle se décline dans le couple (Room in New York, Summer in the City, Hotel  by the Railroad, Excursion into Philosophy), la lecture (Hotel Room), chez l’artiste sur scène (Girlie Show), le sportif (French Six-Day Rider), dans les vitrines qui épousent l'ennui et l'obscurité (Drug Store), au cours d'un tête à tête (Chop Suey), au milieu d’hommes et de femmes au travail (Apartment Houses, Office at Night, Gas).

 

 

 

 

 

 

 

Gas, Edward Hopper Gas, Edward Hopper

Cela peut-être un conte de la séduction (Nighthawks), une évocation gracieuse et des figurant-e-s esseulé-e-s (Eleven AM, Morning SunMorning in a City), l'ordinaire mis en récit (Pennsylvania Coal Town, Gas). C'est l’éphémère d’un entracte (Intermission) comme un repos qui s’étire (People in the Sun). Cette solitude s’exprime indistinctement des âges, des sexes et du fait qu’elle s'affirme le jour ou la nuit. Elle est immanente, consubstantielle à l'Humanité et aussi irrévocable que la mort et le rythme des saisons. 

Nightthawks, Edward Hopper Nightthawks, Edward Hopper

Hopper joue malicieusement et élégamment de cette ambivalence, de ce vide créateur et nourricier dont sont faites ses toiles. Nous n’avons jamais l’impression que le peintre juge à quelque moment cette solitude, il la pose comme une réalité, une évidence, une compagnie arrangeante et aliénante, une marque de la misère et de la grandeur humaines... Faut il y déceler une manière d'habiter le silence ?

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