Arles 2013: retour en grâce du noir et blanc

 L'édition 2013 des rencontres photographiques d'Arles a été un bon cru. Cette année, le noir et blanc était à l'honneur. Voilà qui détonne quand on sait que depuis les années 1990, cette technique a progressivement perdu du terrain. Laissant place à une exploitation continue des possibilités offertes par la couleur, effervescence liée à l'essor du numérique et la démocratisation de le pratique photographique.

 

Sud du Chili, 1957. Sergio Larrain/Magnum Photos Sud du Chili, 1957. Sergio Larrain/Magnum Photos
L'édition 2013 des rencontres photographiques d'Arles a été un bon cru. Cette année, le noir et blanc était à l'honneur. Voilà qui détonne quand on sait que depuis les années 1990, cette technique a progressivement perdu du terrain. Laissant place à une exploitation continue des possibilités offertes par la couleur, effervescence liée à l'essor du numérique et la démocratisation de le pratique photographique.

La lente disparition du noir et blanc a précipité de nouvelles méthodes tels que l'apparition des tirages monumentaux, le recours aux installations pour mettre en scène des images, l'usage de procédés de diffusion numérique dont l'offre est aujourd'hui pléthorique, la rencontre de la photographie avec la vidéo...

Le déclin du noir et blanc évoque aussi l'abandon progressif d'une approche plus mesurée, patiente (car procédurale: temps de développement des films, réglages « scientifiques » imposés par l'argentique) et confidentielle dans l'acte photographique. En outre « l’effacement du noir et blanc a entraîné avec lui l’abandon de l’album de famille et de la photo peinte » explique François Hébel, directeur des Rencontres d’Arles.

Mais n'allons pas croire que cette édition était le prétexte à une restitution nostalgique et plaintive d'un temps révolu. D'un âge d'or qu'il conviendrait de magnifier pour mieux déplorer le présent.

Au contraire, les initiateurs de cette édition ont réussi le pari qui consistait à faire coexister une démarche mémorielle, redécouverte des maîtres (contemporains) les plus complexes dans leur usage du procédé noir et blanc, avec la présentation de travaux inédits, invitation à la découverte donc.

Ce parti pris formel radical offre aussi la possibilité pour les plus jeunes générations, a priori étrangères à l'histoire de cette frange esthétique qui a dominé le siècle passé, d'éprouver la mesure et les subtilités de son influence. Multipliant les manières de faire exister les niveaux de gris.

Jean-Louis Courtinat, malade d'Alzeihmer dans sa chambr, Villejuif, 1994. Jean-Louis Courtinat, malade d'Alzeihmer dans sa chambr, Villejuif, 1994.
Jean Louis Courtinat, figure de la photographie sociale dans l'hexagone, a eu le droit à un rétrospective à son image, discrète et poignante. Le photographe ne conçoit pas d'approcher ses sujets autrement que par la construction d'un lien privilégié avec eux. La confiance réciproque est un préalable, éthique et professionnel. « Il m'est impossible de faire des photographies si je ne me sens pas totalement accepté » confie Courtinat. Cette attitude lui permet d'atteindre une grande proximité avec les situations, douloureuses quand elles ne sont pas dramatiques, que son fidèle 28mm retient. Chacun des clichés présentés, une dizaine, est accompagné d'une légende. Au traditionnel commentaire se substitue à chaque fois une expression libre, souvent déchirante et lapidaire, des protagonistes de l'image. Si ces blessures ont plusieurs origines, elles ont un horizon commun: les Petits Frères des Pauvres et ses pourfendeurs de l'infortune.

  1. On découvre ainsi un couple, Xavier et Cathy, rencontré dans la rue il y a 13 ans. Ils continuent de s'aimer en dépit du handicap, d'une folie « latente » et du danger que représente une existence coincée entre la clope et la bière. « Notre seul but, c'est de nous marier. Laisser une petite trace comme quoi on a vécu ensemble. J'espère qu'on tiendra physiquement, On est quand même au bout du rouleau » expliquent les intéressés.
  2. Une vieille femme, « Paulette Marseille », manifestement alcoolique et sans famille, essaie de se frayer un semblant d'avenir: « Suzanne (bénévole des Petits Frères) m' a dit que je suis insalubre à cause des cafards. On va me mettre dans une chambre rue de la Chine. Paraît qu'il y aura des toilettes, une douche et même la télé. Je vais être comme une reine. Paulette la reine de Chine ».
  3. Makou, née au Sénégal, raconte comment, après bien des sévices, elle a pu, grâce aux efforts et à la bienveillance des Petits Frères, renouer avec un projet de vie, gagner son indépendance et même une reconnaissance: « Aujourd'hui, j'ai un appartement à moi. Je suis heureuse. Je me sens protégée. Je l'ai décoré avec les photos de mes amis. Je reçois qui je veux. Je suis indépendante. J'ai retrouvé un boulot dans un restaurant » confie t elle.
  4. Emmanuel Gillot, légionnaire puis triporteur aux Halles, tient pour cause de sa déchéance la disparition du marché dans le ventre de Paris, et la perte d'emploi consécutive. « En 73, les Halles ont fermé. J'ai perdu mon boulot. Je me suis retrouvé dans la rue sans un sou. On m'a hospitalisé plusieurs mois. J'y ai laissé un poumon » détaille t il. « Souvent je pense à ma jeunesse. J'étais beau mec, costaud, endurant au mal. Maintenant je n'ose plus me regarder dans un miroir. Je me dégoûte. Je sais comment je vais crever. Tout seul dans mon lit, face à la télé » se résigne Emmanuel.
  5. Pour d'autres, c'est le cas de Gérard Cellier, le passé est aussi encombrant que le présent: « Je ne veux pas qu'on sache qui je suis et où j'habite. Je n'ai aucune famille. Toute ma vie j'ai connu la galère (...) Personne ne connaît mon passé. Je le garde pour moi. Je veux qu'on m'oublie ».
  6. Des descentes aux enfers plus atypiques sont aussi présentées, pour preuve le cas de Nadia Thibout d'Anesy. Une Noble jetée dans la rue par ses parents qui goûtaient peu à ses affres de jeunesse. Après avoir obtenu une chambre d'hôtel, le RSA et la CMU par une assistante sociale des Petits Frères, elle explique qu'«au début c'était dur. J'étais angoisée. J'ouvrais les fenêtres, la rue me manquait. Je ne pouvais pas dormir dans mon lit. Je dormais par terre. Aujourd'hui, j'ai mon trousseau de clefs autour du cou. J'ai peur de me les faire piquer. Je ne bois plus. J'ai décoré les murs avec des photos de Lourdes. Je regarde Les Feux de l'amour à la télé. Je fais mes cours chez ED ».

Outre ces visages de l'exclusion ordinaire, un diaporama rend compte de l'immersion du photographe dans différentes régions de la souffrance. Là encore ses reportages mettent en avant des professionnels dévoués: auprès d'enfants malades de l'institut Curie ou abandonnés dans des orphelinats de Roumanie, de sans abris accueillis à Nanterre ou de personnes en fin de vie... Sous nos yeux se déroule un aperçu d'une photographie sociale qui, parce qu'elle s'acharne à faire état de l'indifférence et de la misère chroniques qui se déploient dans ce monde, en devient, dans le sens le plus respectable du terme, militante.

© Gordon Parks Estate, USA © Gordon Parks Estate, USA
D'engagement, il en est à nouveau question dans la rétrospective conséquente consacrée à l'oeuvre de Gordon Parks. Ce photographe américain né en 1912 a permis de mettre en lumière, de manière suivie, le long épisode de la ségrégation raciale qui a miné son continent. Toute sa vie durant, il n'aura eu de cesse de faire témoigner «  la difficulté d'être noir dans un monde de blancs, les ravages de la ségrégation, des préjugés et de la pauvreté ». A travers de saisissantes photographies noir et blanc dépeignant une atmosphère aussi bien urbaine que rurale, il saisit les remous et les mutations d'une société déchirée par les conflits sociaux. Grâce à la confiance indéfectible du magazine Life, il réussira à documenter régulièrement la violence, symbolique et réelle, à laquelle sont confrontés ces « sans voix ». Pour rendre compte des combats d'émancipation qui ont marqué cette période, Gordon Parks nous livre de fabuleux portraits d'anonymes (victimes silencieuses ou révoltées de l'apartheid) aussi bien que des situations mettant en valeur l'engagement de personnalités marquantes en faveur des droits civiques : Malcom X, Muhammad Ali, Martin Luther King.

© Gordon Parks  American Gothic (Ella Watson), Washington, 1942 © The © Gordon Parks American Gothic (Ella Watson), Washington, 1942 © The
Dans cette rétrospective à la scénographie très soignée, l'histoire américaine de G. Parks nous alerte sur le parcours embrumé d'Ella Watson, femme de ménage revenu d'un enfer à plusieurs visages. Il nous raconte, à travers le quotidien d'un chef de gang à Harlem, les morts absurdes liées aux rivalités géographiques et claniques. Il nous fait également part du labeur auquel on cantonne les noirs américains. Il trouve un visage, celui de Flavio, gamin rachitique, pour illustrer la misère (en rien singulière) d'une famille en Amérique latine. Il dévoile un peu de l'imaginaire politique des Blacks Panthers dont il saisit aussi bien l'intimité que les démonstrations de force publiques, l'extase euphorisante des grands meetings revendicatifs dont le mouvement avait le secret.

Ingrid Bergman sur l'île de Stromboli, Italie, 1949 © The Gordon Parks Fou Ingrid Bergman sur l'île de Stromboli, Italie, 1949 © The Gordon Parks Fou
Pour donner une « respiration » à cet état des lieux circonstancié des divisions américaines, une série de portraits nous permet d'apprécier la manière dont il tire avantage de ses rencontres avec Jean Paul Sartre, Pablo Neruda, Alberto Giacommetti, Marylin Monroe, Glenn Gould, Ingrid Bergman... L'exposition nous rend aussi spectateur, à travers ses grandes figures, de l'émergence du jazz, réponse musicale et culturelle au chaos ambiant. Son essor a en effet été pour cette génération de musiciens flamboyants un souffle puissant de liberté et de résistance à la violence ségrégationniste.

Cette rétrospective est une occasion précieuse de découvrir un récit, inédit par son exhaustivité et sa portée historique, d'une Amérique terre de paradoxes. Autoritaire et exclusive un jour, créative et combattive un autre.

Si vous n'avez pas la possibilité de découvrir cette rétrospective, une séance de rattrapage est toutefois possible en vous procurant le catalogue d'exposition conçu pour l'occasion par les éditions Actes Sud. Pour un prix raisonnable et une mise en page de qualité, vous emporterez la trace d'un voyage outre atlantique passionnant.




 

Monochrome, Tokyo (2008-2012) © Daido Moriyama Monochrome, Tokyo (2008-2012) © Daido Moriyama

Le magasin électrique n'arrête pas là les réjouissances. En dépit de l'incontournable périple américain, il vous offre deux occasions de (re)découvrir le photographe japonais Daido Moriyama. Une première série intitulée « Monochrome » vous plonge dans les rues de Tokyo ou, fidèle à son style, Moriyama impose une œuvre protéiforme, cultivant les tons très contrastés. La présence humaine y est tantôt centrale et tantôt anécdotique.

Dans « Labyrinth », installation de milliers d'images créant l'illusion de planches contact, il confond des lieux et des sujets en se jouant notamment des codes du désir. Cette installation conçue par Daido Moriyama et produite par la galerie Polka, est comme un flux qui privilégie le mouvement et la variété des formes à la conception d'une œuvre d'art autonome et isolée.










 

©Robin Hammond, agence Panos pour le Prix Carmignac Gestion ©Robin Hammond, agence Panos pour le Prix Carmignac Gestion

Face à cette installation, vous pourrez renouer en beauté avec la couleur grâce au travail de Robin Hammond. Il y présente sa série « Zimbabwe» pour laquelle il a obtenu en 2011 le Prix du photojournalisme de la fondation Carmignac. Le photographe néo zélandais y décrit le désenchantement profond d'une nation, anciennement la Rhodésie, brisée par 30 ans de dictature. Avec une maîtrise de la lumière et un art de la composition impeccables, il photographie des lieux (déchetteries, hôpitaux, habitacles de fortune) ou l'espoir est en berne et les corps en souffrance.

©Robin Hammond, agence Panos pour le Prix Carmignac Gestion ©Robin Hammond, agence Panos pour le Prix Carmignac Gestion

Découpées en quatre moments, ces images sont d'autant plus rares que ce pays proscrit, tacitement du moins, la présence de photographes et journalistes. Malgré le risque inhérent à toute entreprise visant à défier la censure, Hammond s'est « risqué » pour réaliser ce reportage intitulé « Your wounds will be named silence ». Ce témoignage vibrant revêt une double ambition. Il est à la fois une dénonciation en règle du désastre humanitaire qui accable ce pays et l'occasion, pour une proportion de zimbawéens, de faire entendre leur voix. Par delà leur pays, le musellement et les embûches posées à l'encontre de la liberté d'expression.


 

Ange, 2013 © Raeda Sadeeh Ange, 2013 © Raeda Sadeeh

Enfin, vous pourrez quitter le magasin électrique et son parc des ateliers sur une œuvre collective (Taysir Batniji, Rula Halawani, Raeda Saadeh, Steve Sabella et Kai Wiedenhöfer)qui questionne la présence et les conséquences diffuses (économiques, sociales, psychologiques voire psychosomatiques) de l'édification, et son maintien problématique, du « mur de la séparation » érigé par l'Etat israélien voilà un peu plus de 10 ans. Les protagonistes de ce projet intitulé « Keep your eye on the wall, Paysages palestiniens » sont convaincus que les « actes esthétiques induisent des formes nouvelles de subjectivité politique». Cette exposition nous montre en effet par plusieurs biais combien cette construction, loin d'imposer une présence seulement physique, ne fait que conforter chaque jour un peu plus les tensions, déjà vives, entre deux peuples. A la fois impersonnel et incarné, ce mur est montré comme l'agitateur permanent de la haine et l'amertume, l'instrument de divisions à la fois bien réelles et abstraites et le règne, destructeur, d'une suspicion maladive.

Alfredo Jaar, Sound of Silence, 2006 Alfredo Jaar, Sound of Silence, 2006
Les images qui s'attaquent à nos repères et nous jettent dans l'intranquillité, Alfredo Jar en est un parfait instigateur. Il nous faut peu de temps pour réaliser que l'artiste est aussi architecte, tant il apporte un soin particulier à donner une place et un échos subtiles à ses performances abritées dans la chapelle des Frères-Prêcheurs. Le chilien de naissance interroge le rapport, trop superficiel ou lacunaire, de l'Occident aux images. La perception étriquée qu'il a des événements mondiaux est ainsi mise à nue. Il évoque à travers ses créations des sujets photographiques aussi divers que « la dictature chilienne, le rapport de la presse américaine à l’Afrique, le génocide rwandais, la traque de Ben Laden, des héroïnes des Droits de l’homme ».

Alfredo Jaar, From Time to Time, 2006 Alfredo Jaar, From Time to Time, 2006
L'impérialisme cynique n'est lui aussi pas épargné. On sort de cette exposition ébloui, au sens propre comme figuré. Des néons blancs aveuglants nous accueille et la pièce maîtresse (la présentation pendant 8 minutes de l'histoire tragique de l'auteur, Kevin Cartner, d'un cliché polémique représentant une petite fille soudanaise frappée de sous nutrition et guettée par un vautour) s'achève par une photographie qui apparaît comme une fulgurance, l'espace d'un flash d'une seconde. Nosinterrogations, elles, font leur entrée en scène.







 

 


Gamins des rues, Santiago, 1957. Sergio Larrain Gamins des rues, Santiago, 1957. Sergio Larrain

Pour atteindre les sommets en terme d'expérience sensible, il faudra, comme l'année dernière, opérer un passage obligé par l'Eglise Sainte Anne. Là vous attend une rétrospective de Sergio Larrain digne de tous les éloges. Destin inattendu pour un photographe allergique aux hommages. Le photographe chilien, décédé en février, avait toutefois consenti à se plier à l'exercice à la toute fin de sa vie, grâce à l'instance amicale d'Agnès Sire, directrice de la fondation Henri Cartier-Bresson à Paris. A travers trente ans d'échanges qui demeureront épistolaires, Sergio Larrain et Agnès Sire (commissaire exigeante de la rétrospective présentée à Arles et accueillie à la rentrée dans son établissement) ont noué une relation privilégiée. Mêlant admiration, confiance et confidences artistiques.

Que son objectif se pose à Santiago, pour photographier les gamins des rues, à Londres, pour saisir les déplacements et la quiétude de la bonne bourgeoisie, ou à Valparaiso (sa « rose immonde » et obsédante) pour en capter l'humeur « sordide et romantique »... Larrain impressionne par son recours à des cadrages des plus audacieux pour l'époque. Il n'hésite pas ainsi à utiliser la contre plongée, à couper des corps, à tendre vers une verticalité radicale qui frôle parfois le sol, à empiler les plans et les courbes. Il bouscule ainsi les centres de gravité et les compositions traditionnelles.
Vapareiso, 1953. Sergio Larrain Vapareiso, 1953. Sergio Larrain




Figure presque oubliée de l'agence Magnum, il faut dire que son œuvre est ramassée sur une dizaine d'années (1950 1960), il fut pourtant le premier sud américain a en devenir membre suite à ses rencontres respectives avec René Burri (inopinée celle ci) et Henri Cartier-Bresson. Trop contemplatif pour répondre à l'urgence qui gronde aux quatre coins du monde, il préféra rapidement (dans tous les sens du terme) battre en retraite dans sa maison de Tulahuén, au Chili.

Volontiers méditatif voire mystique, le photographe virtuose jugeait qu'« une bonne photographie vient d'un état de grâce. La grâce vient lorsqu'on est libéré des conventions, des obligations, de la compétition : être libre comme un enfant dans ses premières découvertes de la réalité. Le but du jeu, ensuite, est d'organiser le cadre. ».

Nicolas Dutent

Ce patrimoine photographique, résolument social et poétique, est aujourd'hui reproduit minutieusement dans la première monographie complète consacrée au travail de Sergio Larrain. Publié aux Editions Xavier, l'ouvrage comprend, outre une correspondance (conjuguant lettres, dessins et carnets de travail), deux axes: l'Amérique latine et l'Europe.

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