Après le report de la COP26: quelles perspectives pour le mouvement climat?

Les négociations internationales sur le climat viennent d'être reportées et le sommet annuel des Nations unies (la COP26) ne se tiendra pas en 2020. Quelques perspectives, depuis le mouvement pour la justice climatique : concilier l'urgence (ici sanitaire) et le temps long du changement climatique implique de mettre le soin au cœur de nos mobilisations.

D'un commun accord, la Convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques et le gouvernement de Boris Johnson viennent d'annoncer que le sommet climat de l'ONU (la COP26), qui devait se tenir au mois de Novembre, allait être reportée, de même que les négociations intermédiaires prévues en juin. Le sommet onusien équivalent sur la biodiversité est également reporté sine die.

Bien sûr, de telles décisions sont logiques, dans le contexte de la pandémie en cours. Les négociations climat étaient par ailleurs bien mal embarquées. L'Accord de Paris, salué par les dirigeant.e.s comme "révolutionnaire" n'a jamais tenu ses promesses - faute, notamment de cadre contraignant. Depuis, la communauté internationale n'a fait que reculer, tergiverser et détricoter ses engagements passés.

Les décisions d'aujourd'hui détermineront notre futur pour des centaines d'années

Mais l'absence de négociations climat en 2020, année censément décisive sur ce point, met en abîme des discordances temporelles désormais abyssales. Les "plans de relance" qui sont élaboré en ce moment même peuvent se faire en sacrifiant l'impératif de lutte contre le dérèglement climatique - c'est l'option privilégiée par les chef.fe.s d'État et de gouvernement : stimuler la croissance (et tourner le dos, comme le propose la République tchèque) au (pourtant bien maigre) projet de "Green New Deal" européen ; soutenir le rebond de la production industrielle via un recours accru au charbon (comme en Chine) ; donner des garanties à l'industrie pétrolière - et laisser entendre que l'extraction des sables bitumineux se poursuivra sans entrave (au Canada) ; recevoir 7 dirigeant.e.s des plus grandes entreprises du secteur des combustibles fossiles à la Maison Blanche (États-Unis, hier soir) ; donner de gages à Total (France) ; envisager un plan massif de soutien à l'industrie aérienne (partout dans le monde) ; etc. Bref, l'exact inverse de ce qu'il faudrait faire pour ne pas définitivement renoncer à contenir le réchauffement dans des proportions "raisonnables".

C'est sans doute ici que se joue une partie de la rhétorique martiale déployée par la plupart des chef.fe.s d'État et de gouvernement : le corolaire de la guerre, c'est l'effort de guerre. Et l'effort de guerre semble ici être de soutenir la croissance "quoiqu'il en coûte", pour reprendre l'expression d'Emmanuel Macron.

Ainsi, les décisions d'aujourd'hui, prises pour faire face à l'urgence sanitaire et à la nécessité de "relancer" l'économie à court terme, auront un impact sur ce à quoi ressemblera notre monde pour des dizaines, sinon des centaines d'années. Nulle exagération dans ce vertige temporel : il suffit d'envisager ce que serait les conséquences, radicalement différentes, d'une "reconstruction juste".

Le centre des congrès de Madrid dans lequel s'est tenue la COP25, transformé en "hôpital" de fortune pour faire face à la pandémie Le centre des congrès de Madrid dans lequel s'est tenue la COP25, transformé en "hôpital" de fortune pour faire face à la pandémie

Réconcilier l'urgence et le temps long de la tranformation

Depuis plus d’une décennie, le mouvement pour la justice climatique s’est construit autour de l’idée qu’un “changement de système” est nécessaire pour ne pas “changer le climat”. La pandémie de Covid19 provoque une rupture brutale et temporaire, avec le cours habituel des choses - ce fameux business as usual que nous dénonçons à longueur de manifestations et d’actions. Le “système” serait en train de changer, non sous l’effet de mobilisations enfin victorieuses, mais par le truchement d’un brin d’ARN. À tel point que certain.e.s n’hésitaient pas à faire le parallèle entre la pandémie en cours et le changement climatique - qu’il s’agisse de comparer l’ampleur des “crises” respectives ; de penser les réponses politiques et ce que peuvent faire les États pour les “dépasser”. Certain.e.s affirment même que cette pandémie serait une paradoxale "bonne nouvelle", voire que "Gaïa" nous enverrait un message.

Mais raisonner ainsi participe du problème : il s'agit en quelque sorte d'admettre qu'au nom de la transformation sociale de long terme, l'urgence sanitaire est un mal nécessaire. Le raisonnement est inversé (il ne s'agit pas de prendre des mesures néfastes au climat sur le très long terme pour répondre à l'urgence présente), mais la logique est la même.

Au fond, ce qui se joue en ce moment même vient tordre le coup à l'idée que nous pourrions raisonner en distinguant les trois temporalités, qui structurent pourtant la manière dont nous pensons la politique et élaborons, en retour, nos stratégies de lutte : l'urgence (ici sanitaire, sociale et économique) ; le temps court de la politique ; le temps long de la transformation sociale. C'est raisonner ainsi qui permet de sacrifier le "futur" au nom du "présent" - ou de considérer qu'au fond, le drame qui se joue en ce moment serait atténué si nous en "profitions" pour engager la transformation de long terme.

Aucun de ces approches n'est acceptable - et elles ne sont pas plus opérantes l'une que l'autre. Ce que nous devons aujourd'hui faire, c’est de refuser enfin, et une fois pour toutes, de négocier avec le temps. Les États en sont les grands spécialistes. Mais c’est aussi la manière dont nous construisons trop souvent nos mobilisations et dont nous nous organisons : nous nous persuadons qu’au fond, si nous perdons, c’est embêtant, mais ça n’est pas si grave, car il y aura d’autres batailles derrières. Nous avons jusqu'alors échoué (malgré les mobilisations admirables des soignant.e.s) à défendre l'hôpital public, à empêcher la délocalisation de la production de masque ou de respirateurs ? Des gens en meurent aujourd'hui.

Ce que l’urgence sanitaire rappelle, c’est que chaque fois que nous acceptons de négocier avec le temps, il y a des morts.

Mettre le soin au cœur

Il existe pourtant une voie pour tenter de réconcilier l'ensemble de ses temporalités, et sortir du vertige sidérant de leur apparente discordance : mettre le soin au cœur de nos stratégies, de nos luttes de nos revendications. Une approche du soin qui ne soit pas éthérée, enchâssée dans une vision hallucinée de la paix sociale.  Le soin dont il est ici question n’est pas enchâssé dans un renoncement à la colère. Au contraire : puisque des gens meurent, le soin nous oblige à lutter.

Approcher chaque mobilisation, chaque revendication par le prisme du soin - de manière résolument intersectionnelle, signifie que nous ne devons plus jamais nous satisfaire (même quand nous n’avons pas le choix) de remettre les choses à plus tard, de ne pas avoir prise sur la manière dont les priorités sont décidées, dont les ordres de grandeurs sont établis, dont les urgences sont hiérarchisées.

Les négociations climat sont remises à plus tard - des négociations dont il est malheureusement probable qu'elles n'aient débouché que sur des accords au rabais, des engagements tronqués, des demi-mesures. Dont acte.

Cette décision ne doit pas marquer un reflux dans les mobilisations du mouvement pour la justice climatique - au contraire : elle souligne la nécessité de cesser de construire nos mobilisations comme si nous pouvions nous permettre de négocier avec le temps. Dans le contexte de la pandémie, ces mobilisations changement évidemment - mais le confinement ne doit pas nous conduire à rester silencieux.ses.

Nous devons parvenir à nous organiser, et peser de tout notre poids pour qu'il n'y ait pas de retour à la normale, au business as usual, au règne de celles et ceux qui font profit de la destruction. Mais nous ne pouvons nous contenter d'en rester à des slogans ou des revendications abstraites.

Cette dernière remarque s'applique en premier lieu à ce texte. J'utiliserai ce blog pour essayer de formuler quelques pistes au cours jours et semaines à venir.

 

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