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Billet de blog 2 sept. 2021

Comme si nous étions déjà libres : penser la question climatique avec David Graeber

David Graeber nous a quittés il y a un an, jour pour jour. Il n’avait pas (encore) beaucoup écrit sur la question climatique – et nous sommes nombreuses et nombreux, je crois, parmi ses ami.e.s, camarades, lectrices et lecteurs à nous demander ce qu’il allait immanquablement apporter aux luttes pour la justice climatique. Quelques pistes, en forme d'hommage.

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David Graeber nous a quittés il y a un an, jour pour jour et le vide qu’il a laissé est immense. David n’a pas beaucoup écrit sur la question climatique – et nous sommes nombreuses et nombreux, je crois, parmi ses ami.e.s, camarades, lectrices et lecteurs à nous demander ce qu’il allait immanquablement apporter aux luttes pour la justice climatique. Quelques pistes, en forme d'hommage.
La pensée "graeberienne"

La parution imminente de l’ouvrage qu’il a écrit avec David Wengrow nous permettra de profiter encore de sa capacité à combiner des analyses minutieuses – il prenait systématiquement le temps d’entrer dans un luxe de détail, à l’appui de ses démonstrations -, et des fulgurances exceptionnelles, qui formaient une pensée aussi rigoureuse que limpide, provocante qu’éclairante.

Il y montrera à nouveau son unique capacité à penser le temps (très) long et à retracer l’architecture de phénomènes sociaux complexes à travers les époques. Mais David était aussi un analyste brillant des moments éruptifs les plus contemporains.

Il n’y avait pas deux David – l’anthropologue et l’anarchiste (David détestait qu’on le présente ainsi) : les deux exigences intellectuelles étaient étroitement liées, et le projet théorique comme politique de David reposait précisément sur les aller-retours constant entre l’un et l’autre. Il les faisait parfois se dialoguer dans un même ouvrage (par exemple dans sa somme sur l’action directe). Plus souvent, il parvenait à faire résonner son travail sur le temps long avec l’actualité la plus brulante – et c’était là que David était sans aucun doute le plus précieux. Son travail apparaissant alors comme une authentique révélation.

Ce qui se jouait à Occupy Wall Street s’inscrivait dans une histoire d’au moins 5000 ans ; et, nous disait David, toujours un peu candide, ça n’en était que le début (le titre anglais de son ouvrage sur la dette étant « dette, les 5000 premières années ». Mais la fécondité de la pensée graeberienne tenait aussi dans ce qu’elle nous permettait de repenser les expériences du passée à l’aune des pratiques contemporaines.

À cet égard, sa pensée n’était pas seulement constamment radicale, mais littéralement bouleversante.

David Graeber à Gemenos, à la rencontre des Fralib

Il était parvenu à faire résonner son travail de longue haleine sur la dette, avec les conséquences de la crise des subprimes sur celles et ceux qui, aux États-Unis, avaient « respecté les règles du jeu » : de jeunes actif.ve.s incapables de remboursement leurs emprunts censés financer leurs études ; des salarié.e.s laminé.e.s par des frais médicaux qu’ils et elles ne pouvaient rembourser ; des propriétaires pauvres happé.e.s par la crise financière.

Son analyse et son expérience militante n'avaient pas seulement irriguées les premières assemblées générales, qui devaient déboucher sur l'occupation du Parc de Zucotti : elles devaient passer à la postérité dans le slogan « nous sommes les 99% » et donnèrent naissance à un vaste mouvement de « grève de la dette » – tout cela sans jamais tirer la couverture à lui, y compris quand il s’agissait d’écrire un manuel de résistance à la dette, alors même qu’il était « l’expert » du sujet.

Le programme de la pensée graeberienne était ambitieux : mettre en évidence comment les dirigeant.e.s, les puissant.e.s, les dominant.e.s – le clergé, l’État, banquiers, etc. - déploient toute leur énergie, toutes leurs ressources et toute leur puissance pour réfréner l’espoir, l’autonomie, et toute forme de vie libre.

Défigurer les acteurs de la destruction du vivant

Je crois que ce que David aurait à nous dire sur la question climatique pourrait tourner autour de deux gestes, deux mouvements essentiels dans sa pensée – la préfiguration et la défiguration.

Les politiques préfiguratives constituent le cœur du projet émancipateur. Leur ampleur et leur portée peuvent bien sûr varier : l’expérience zapatiste au Chiapas, la commune du Rojava, la ZAD de Notre Dame des Landes en sont des formes différentes. Mais David, toujours soucieux de penser les choses au plus près des pratiques quotidiennes, n’en fait pas un horizon inaccessible, à moins de radicalement rompre avec le cours de nos vies.

La préfiguration, cette « arme politique » la plus efficace qui soit, à ses yeux, se pratique aussi dans les interstices : nous devons, explique-t-il dans un texte sur la ZAD, prendre conscience « que nous sommes tou.te.s communistes lorsque nous travaillons sur des projets communs, tou.te.s anarchistes lorsque nous résolvons nos problèmes sans avoir recours à des avocats ou des policiers, tou.te.s révolutionnaires lorsque nous faisons quelque chose de réellement nouveau ».

Ainsi, David insistait-il sur l’impérieuse nécessité d’essayer de vivre « comme si nous étions déjà libre » : créer, expérimenter, sans attendre d’un pouvoir extérieur qu’il ne donne suite à nos revendications. Mais « vivre comme si nous étions déjà libres » pose des problèmes majeurs, dès lors que l’on vit dans les ruines du capitalisme.

C’est ici qu’intervient l’autre versant de sa pensée, en miroir du précédent : déconstruire, ou, pourrait-on dire, défigurer le pouvoir en place.

L’absence d’espoir, l’absence de perspective n’est, pour lui, pas quelque chose de « naturel ». Le désespoir et la résignation sont une construction volontaire, une production lente et minutieuse, qui nécessite la pleine mobilisation de l’appareil institutionnel, de la bureaucratie et de différentes formes d’asservissement et de domination.

Dans ses travaux universitaires, dans ses pamphlets, comme dans ses propres pratiques militantes, David s’échinait à rendre évidentes, à faire la lumière sur ses formes de domination. Au fond, ce qui résume l’approche graeberienne, c’est peut-être cela : exposer et dénoncer le mythe selon lequel nous n’avons jamais été libres – et selon lequel nous ne pourrions jamais être plus libres que nous ne le sommes aujourd’hui, dans le système capitaliste.

La défiguration pourrait ici prendre la forme d’une postfiguration : l’une des tâches de celles et ceux qui tentent de vivre « comme si elles et eux étaient déjà libres » serait alors de nous libérer de l’emprise de ce qui détruit le vivant. Bloquer, stopper – et, pour Graeber évidemment, cela serait inévitablement passer par l’invention d’une sorte de « thermo-luddisme » : des formes, directes ou indirectes, de sabotage. Un sabotage qui serait pensé et organisé comme post-figuration, comme nous donnant à voir un monde enfin libéré de l’industrie fossile, de l’industrie minière, et de toutes les relations qu’elles sous-tendent, avec l’ensemble du vivant.

Faire la grève de la dette climatique

La dette jouait un point central chez Graeber, en ce qu’elle est l’outil le plus ancien et sans doute le plus efficace pour produire ce mythe et nous entraver, nous persuader que nous ne pouvons penser à côté, pratiquer et étendre l’autonomie. La dette n’est pas un problème pour les plus riches et les plus aisé.e.s, pour les fameux 1 %. Mais pour tou.te.s les autres, elle se déploie comme une des formes les plus anciennes, en même temps que les plus sophistiquées, de domination. La dette permet de normaliser des relations fondées sur la violence, ancrée dans les inégalités ; jusqu’à ce que ces relations nous apparaissent comme moralement justes.

La « dette écologique » ou « dette climatique » pourrait ici être le pivot, entre la préfiguration et la postfiguration. Chez Graeber, la dette est une forme de relation sociale – celle de l’emprise de quelques un.e.s sur la plupart d’entre nous, des 1 % sur les 99 %. Il appelait à faire grève de la dette, et avait contribué au lancement d’un vaste mouvement visant à libérer des ménages états-uniens du poids de leur dette (médicale, étudiante, etc.), au moyen d’un détournement habile du fonctionnement des marchés dérivé : « Strike Debt » achetait des droits sur la dette de ménage, pour une bouchée de pain puis renonçait à toucher les créances dues, dans une sorte de jubilé populaire.

La grève de la dette écologique reste très largement à imaginer, au-delà des légitimes revendications portant sur les « fonds verts », les transferts de technologie, les levées de brevets, etc. Elle pourrait précisément prendre la forme postfigurative, de démantèlement des industries destructrices du vivant et surtout de toutes celles et ceux qui détiennent les « titres » (ici largement fictifs) de cette dette : les États, et l’ensemble des institutions bancaires et financières qui soutiennent la destruction du vivant.

L’injonction de David à penser et à agir « comme si nous étions déjà libres » était profondément bienveillante. Il ne s’agissait pas de donner des leçons de radicalité à des militant.e.s : David se considérait comme un anarchiste « minuscule », et estimait que tout projet révolutionnaire débutait par une question simple : quelles sortes de promesses des hommes et des femmes libres se font les un.e.s aux autres ? Et comment, en les formulant, commençons-nous à construire un autre monde ?

Avec David Wengrow, il nous montre désormais que la démocratie n’est pas une invention récente et que ses seules racines ne sont pas grecques : nous avons déjà vécu libres, pleinement libres et nous pouvons l’être à nouveau. Il aurait à n’en pas douter trouvé les manières de faire résonner ce travail sur le temps long avec notre situation actuelle & nous aurait permis de penser comment reprendre de l’autonomie – de manière lente et patiente, ou bien de manière brutalement éruptive. Il nous aurait, à l’évidence, encouragé à continuer d’explorer et de chercher de nouvelles manière de faire comme si nous étions libres, autrement dit libérés – y compris de celles et ceux qui détiennent cette dette écologique.
À noter que le prochain ouvrage d'Attac, Pour la justice climatique, stratégies en mouvement, à paraître en Octobre aux Liens qui Libèrent, proposera d'autres pistes pour prolonger cette réflexion.

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