En 2049, il n'y a toujours pas de replicants au foyer

Dans Blade Runner 2049, il n'y a pas de "replicant au foyer". Une occasion manquée : la vision de la sexualité et du genre que véhicule Blade Runner 2049 procède d'un imaginaire daté et conservateur.

De l'importance de la sexualité et du genre après l'apocalypse

Le papier de lundi matin sur l'esthétique des deux Blade Runner part d'une hypothèse extrêmement féconde : ces deux films ne nous proposeraient pas tant une vision du futur qu'une représentation des "fantômes de nos imaginaires passés". Ce point de départ semble tout aussi pertinent pour ce qui est des représentations du genre et de la sexualité que les deux films véhiculent.

Le 1er Blade Runner est à l'image des films de son époque (époque malheureusement loin d'être révolue) - en particulier par sa scène d'agression sexuelle - agression qui achève de convaincre la victime (une replicant) qu'elle a ne souhaite rien tant qu'être séduite. Mais jusqu'à ce que son agresseur la contraigne, elle ignorerait son propre désir - et n'aurait pas conscience qu'elle ferait mieux de s'abandonner à son agresseur. Pour devenir-humaine, en permettant à son agresseur de réaliser son devenir-amant. Apprendre la résignation face à l'agression (et se laisser bercer de l'illusion que l'agression ne serait en réalité qu'une forme de séduction) apparaît alors comme une étape indispensable dans l'humanisation des replicants.

Il n'y a certes plus d'agression sexuelle en 2049.
Mais la vision de la sexualité que véhicule la suite de Blade Runner 1982 est d'une tristesse confondante en matière d'imaginaire : elle reste totalement hétéronormée, le filme ne propose aucune interrogation sur le genre, la fluidité des identités, la porosité des catégories, la possibilité de s'en jouer, de les dépasser, de les subvertir, de les transgresser, etc.
Le renoncement à l'esthétique cyberpunk du Blade Runner 2049 ferme sans doute certaines portes, notamment dans les multiples possibilités de transformer les corps que cet imaginaire accompagne - mais ce renoncement aurait permis d'expérimenter la autour de l'androgynie, par exemple, comme le premier s'y essayait par moment.

2049 est en outre un film fait clairement fait pour les hommes cisgenre hétérosexuels : Denis Villeneuve réunit au casting deux des acteurs les plus sexys du cinéma contemporain, mais il se refuse à les déshabiller ne serait-ce qu'un peu (sauf quand ils doivent panser leurs plaies), là où il n'hésite pas à érotiser les corps féminins. 

La scène de la fusion entre l'hologramme et la replicant, esthétiquement superbement réussie, est le point culminant de cette vision du genre et de la sexualité : l'image ainsi construite, est celle d'un idéal qui réside dans la fusion entre fantasme et réalité. Cette fusion n'est rendue possible que par la négation de toute part d'humanité chez ces femmes, qui apparaissent comme des objets vidés de toute substance (l'hologramme) ou des robots vidés de tout sentiment (la replicant), comme préalable à leur fusion fugace. Même vidées de leur substance comme de leurs sentiments, ces femmes, hologrammes comme robots, conservent un genre clair, précis, stabilisé - alors même que l'hologramme est capable de changer d'apparence, de coiffure, de couleur, de style, d'un seul clic.

On note au passage que la femme-objet (l'hologramme) finit par renoncer à son statut d'objet, et décide de se smart-suicider. Elle estime en effet que c'est le seul biais pour elle d'aider K à découvrir sa part d'humanité, pour qu'il puisse envisager de dépasser son être-machine. On aurait pu imaginer l'inverse : K, dans sa quête de sa propre part d'humanité aurait pu aider l'hologramme à découvrir sa propre part d'humanité. L'hologramme aurait également pu aider K autrement, en s'émancipant elle-même, en devenant un virus qui viendrait gripper la matrice, en jouant de sa capacité à se transformer et à changer d'apparence, etc.

Enfin, pour les replicants, le devenir humain passe par la reproduction hétéronormée.
C'est, en effet, par la conception, la grossesse puis l'accouchement que la replicant Rachel, accède à sa part d'humanité (avant d'en mourir aussitôt) - réduisant ainsi la part d'humanité des femmes à la reproduction (et celle-ci une fois achevée, Rachel peut disparaître à jamais). Denis Villeneuve aurait pourtant pu imaginer autre chose, pour marquer l'irruption de l'humanité chez un robot : à partir de l'amour, de la compassion, de la désobéissance, de l’émancipation, de la contemplation, de la transgression, de la rébellion, de l'émerveillement face à la beauté - autant de pistes possibles, qu'il explore (y compris l'émerveillement face à la beauté - quand K ramasse une fleur) pour les abandonner aussitôt.

Deckard devient quant à lui humain (dans l'hypothèse où il serait un replicant) ou reste humain (dans l'hypothèse où il ne serait pas un replicant) en devenant un père qui abandonne mère (et toutes les femmes qui se sont ensuite occupées de l'enfant) et enfant. 2049 ressemble ainsi terriblement aux siècles, sinon aux millénaires, qui l'ont précédée, peuplés de foules d'hommes qui abandonnent mères et enfants et qui le font évidemment pour le bien des mères comme des enfants.
De 1982 à 2049, Deckard n'a ainsi eu d'autre choix que d'abandonner sa fille. Un choix qu'il regrette bien sûr, et qui le fait souffrir, plus que Rachel (qui est de toute manière morte) et Ana Stelline (qui est de toute manière malade et ne peut vivre que par procuration). Deckard aurait pourtant pu devenir humain (ou rester humain) en se transformant, par exemple, en replicant-au-foyer (ou en homme-au-foyer). Dans le décor d'un Las Vegas post-apocalyptique, ce choix narratif aurait ouvert de nombreuses possibilités de scènes à l'esthétique magnifique, et n'aurait en rien nuit au récit.

Bien sûr, la fille née de l'union entre deux replicants (ou entre une replicante et un humain), en est quant à elle réduite à créer des fantasmes pour d'autres replicants, bref à jouer le rôle d'un super-processeur, sensible (et probablement capable de battre replicant comme humains au jeu de Go), qui viendra fournir aux replicants des fantasmes, des rêves, des désirs, etc. et dans Blade Runner 2029, seuls les replicants-hommes ont apparemment accès au rêve.

Bref : dans Blade Runner 2049, les femmes - humaines, robots ou hologrammes - continuent toutes d'être au service des hommes - humains, robots ou hologrammes. Et elles ont pour fonction de les rendre un peu plus humains - en se soumettant à leurs fantasmes, en disparaissant pour qu'ils puissent s'émanciper, etc.


De ce point de vue, Blade Runner 2049 nous renseigne effectivement plus sur nos imaginaires passés (et actuels) que sur notre capacité à inventer un futur vraiment différent.

 

 

 

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