Grèves du climat: à quoi bon faire « comme si »?

Comment soutenir et amplifier le mouvement des grèves du climat, en suivant l'élan des jeunes mobilisé.e.s ? Comment renouveler les formes de mobilisations pour tenir compte de la force de leur interpellation, de la candeur stratégique et de la radicalité du mouvement en cours ?

(une version raccourcie de ce texte paraîtra dans le numéro 76 de la revue École Émancipée)

À la fin de l’été dernier, Greta Thunberg, alors âgée de 15 ans, lançait ce qui allait devenir un mouvement mondial et spontané de grèves du climat. Le 20 août, elle décidait, contre l’avis de ses parents et de ses professeurs, de ne pas aller à l’école. Elle se rendit à la place devant le parlement, munie d’une pancarte en carton sur laquelle elle avait inscrit « grève de l’école pour le climat ». Et elle annonçait sa volonté de réitérer son action chaque semaine.

Rapidement, en Australie, en Belgique, en Suisse, en Allemagne, au Canada et désormais en France et partout dans le monde – de Fidji à la Colombie, en passant par les Hong-Kong, les Philippines, l’Afrique du Sud, l’Ouganda, le Nigeria, et les États-Unis, des dizaines de milliers de collégien.ne.s, de lycéen.ne.s et d’étudiant.e.s participent à ce mouvement mondial des grèves du climat. En France notamment, des enseignant.e.s (via leurs organisations syndicales comme à l’initiative des « enseignant.e.s pour le climat ») ont appelé à rejoindre la dynamique.

Chaque vendredi (ou, en Belgique, chaque Jeudi), plusieurs dizaines de milliers de jeunes défilent désormais dans les rues, pour dénoncer l’inaction des gouvernements et des dirigeant.e.s du monde entier. Ces mobilisations sont inédites, dans la mesure où il ne s’agit pas de grèves classiques. Les revendications ne portent en effet ni sur les conditions de travail des enseignant.e.s, ni sur telle ou telle réforme du bac, de l’accès à l’enseignement supérieur, pas plus qu’elle ne concernent un contrat “première embauche” ou tel point de réforme des programmes scolaires.

Le refus de faire "comme si"

Le point de départ de ces mobilisations est l’affirmation d’un refus. Celui de continuer à faire « comme si ». À quoi bon continuer à étudier, à travailler, à enseigner, à apprendre, à aimer, à créer, à s’entraider, à jouer, etc. « comme si » tout allait bien ; comme si les adultes avaient pris la pleine mesure des problèmes et défis que pose le réchauffement climatique ; comme si l’avenir s’annonçait rose ; comme si cela valait la peine d’apprendre sans rien changer, pour finir par vivre dans un monde dévasté. Par leur mouvement de grèves du climat, les jeunes générations interpellent les adultes et nous demandent, à notre tour, de cesser de faire semblant, de cesser de faire comme si de rien n’était. Il n’y a, dans cette appel, nulle résignation, mais la prise de conscience que nous contribuons tou.te.s à reproduire un système qui nous conduit dans un mur.

Il ne s’agit pour autant pas d’un énième avatar d’un appel au changement par les petits gestes quotidiens : nous devons cesser de coopérer, certes, à la reproduction permanente de ce système. Mais autour de demandes aussi simples que radicales : laisser les combustibles fossiles dans le sol, et réduire notre empreinte. Le faire ici et maintenant, sans attendre qu’un homme providentiel le fasse à notre place - comme l’expliquait Greta au forum de Davos en janvier dernier : « les adultes répètent sans cesse qu’ils ont une dette envers les jeunes, qu’il faut leur donner de l’espoir. Mais je ne veux pas de votre espoir. Je ne veux pas que vous soyez plein d’espoir. Je veux que vous paniquiez. Je veux que vous ressentiez la peur que je ressens tous les jours. Et je veux que vous agissiez. ».

La puissance de ce mouvement spontané réside notamment dans sa capacité à proposer une tactique simple, duplicable à l’infini, mais toutefois collective : en se réunissant chaque vendredi, les collégien.ne.s, lycéen.ne.s et étudiant.e.s cessent de penser et d’agir comme des individus, pour s’organiser collectivement.

Ce passage au collectif est une étape décisive pour sortir du sentiment d’impuissance face à une problème aussi vaste et complexe que le réchauffement climatique – et c’est un geste d’une maturité incroyable, qui rompt clairement avec les petits pas individuels (dont on connaît l’importance mais dont on éprouve depuis trop longtemps les limites). Ce que les grèves du climat nous disent, c’est qu’il est plus indispensable que jamais d’aller plus loin dans l’organisation collective. S’adressant aux grands patrons, depuis Davos, Greta expliquait ainsi « certains disent qu’il ne faut pas prendre la voie de l’activisme, que nous devrions laisser cela aux politiciens et juste voter pour des changements. Mais que faire quand il n’y a pas de volonté politique ? Que faire quand les politiques nécessaires ne sont mises en œuvre nulle part ? ».

Nous n’avons plus le choix de continuer à faire « comme si ». Nous devons donc passer à autre chose – quelque chose de radicalement différent.

Proposer quelque chose de radicalement différent

Il y a là une candeur stratégique formidable, qui doit également interpeller les militant.e.s. Pendant des années, les militant.e.s de ma génération ont poussé le mouvement pour la justice climatique, consacrant une énergie parfois déraisonnable à construire des mobilisations locales comme mondiales. Nous avons eu notre part de succès – mais nous n’avons connus que des succès partiels, et nous ne gagnons pas assez vite. Or en matière climatique, les victoires lentes et partielles ne sont malheureusement rien d’autre qu’une forme de défaite. Nous devons désormais apprendre à suivre cet élan – sans chercher à en prendre le contrôle (ce point est particulièrement valable pour toutes celles et ceux qui seraient tenté.e.s de le faire – qu’il s’agisse de dirigeant.e.s politiques, mais aussi d’ONG, ou encore d’influenceurs/euses) : « le changement est en cours, que vous le vouliez ou non », expliquait Greta lors de la dernière conférence de l’ONU sur le climat.

Bien sûr, comme tout mouvement spontané, l’épreuve de la durée sera décisive. La question est donc de savoir ce que nous pouvons faire en tant qu’adultes, pour nous assurer qu’il ne se brise pas. Il ne s’agit pas uniquement de se saisir de cette question en se demandant ce que nous pouvons faire pour soutenir concrètement les grèves du climat - 5 idées clefs ici : https://350.org/support-schoolstrike/ - autour du soutien aux jeunes face aux risques qu’ils prennent en quittant leurs établissements scolaires, en amplifiant leurs revendications ou en s’assurant que le climat soit intégré plus directement aux parcours pédagogiques). Prendre au sérieux ces mobilisations et suivre l’élan en cours implique également de revoir profondément nos propres stratégies - et de réfléchir à la manière dont nous pouvons à notre tour renouveler les formes que prennent les mobilisations climat. Plusieurs pistes peuvent être explorées.

À l’évidence, faire toute leur place aux jeunes dans les espaces de discussion et d’élaboration stratégique est indispensable - non pas pour les instrumentaliser, mais pour faire en sorte qu’ils et elles soient le cœur réel du mouvement pour le climat (en cherchant, toujours, à élargir la base au-delà de la jeunesse qui a le privilège de pouvoir manquer l’école - un impératif loin d’être anecdotique). Car l’élan actuel est, par un effet de miroir, une critique acerbe des échecs des mobilisations pour le climat au cours des dernières décennies. Bien sûr, si les dirigeant.e.s du monde entier avaient pris la mesure du problème, nul.le écolier.e, collégien.ne, lycéen.ne ou étudiant.e n’aurait besoin de faire grève du climat. Mais si les dirigeant.e.s n’ont pas pris la mesure du problème, c’est aussi parce que les mobilisations des grandes ONG n’ont pas été à la hauteur de l’enjeu. C’est donc en cela qu’il est impératif de revoir nos propres stratégies. Une manière de le faire est d’explorer de nouvelles formes de radicalité, étant entendu que pour un.e collégien.e ou un.e lycéen.ne, faire grève du climat est un acte de désobéissance civile authentiquement radical : il est interdit de faire grève quand on est lycéen.ne ou collégien.ne et les administrations n’ont pas manqué l’occasion de faire de cinglants rappels à l’ordre (dans certains pays via des menaces directes de ministres de l’éducation envers les jeunes grévistes). Multiplier les actions de blocage d’infrastructures fossiles apparaît comme une évidente réponse. Mais plus généralement, il importe de trouver des formes de “gradation” (ou d’escalade pour reprendre le terme anglo-saxon) - en évitant de tomber dans le piège classique qui consiste à confronter gradation et désobéissance civile d’un côté avec confrontation virile avec la police de l’autre, privilège le plus souvent masculin et blanc. Les rapprochements (enfin !) en cours entre mouvement pour le climat et gilets jaunes sont, en France, une autre voie à explorer.

Car nous, adultes, ne pouvons pas continuer plus longtemps à lutter “comme si” nous étions en train de gagner, “comme si” nous étions en train de construire un futur juste et soutenable.

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