Tapie New Year

Une chronique en partenariat avec Attac Marseille à retrouver ce vendredi, 18 heures, dans l'émission Temps Libre sur radio grenouille (88.8 FM à Marseille, http://www.radiogrenouille.com/ dans le reste du monde) et en podcast sur le site de la grenouille.

 

Savez-vous quel sera le principal événement, à Marseille en 2013 ?

Et bien c’est un événement d’un type nouveau, qui emprunte au théâtre de guignol, au spectacle de clown, au théâtre de rue, à la performance artistique, au tour de magie et à la sitcom.

Son nom, c’est « renaissance ». Non, il ne s’agit pas d’une exposition sur la peinture italienne, qui présenterait au public des œuvres jusqu’alors inconnues de Raphael, ou bien un inédit de Leonard de Vinci sur lequel on verrait le reste du corps de la Joconde.

Il ne s’agit pas non plus d’une comédie musicale reconstituant l’ascension des Médicis, pas plus que de la promesse que l’Olympique de Marseille connaîtra une seconde partie de saison en trombe, et deviendra champion sur le fil. Renaissance, ai-je dit, pas résurrection.

Non, rien de tout ça.

Le pitch, comme on dit, est bien plus simple : il s’agit de l’histoire d’un homme qui se veut providentiel, et qui revient à Marseille. Cela se joue en trois lieux principaux : le siège de la Provence, le Vieux Port et la Mairie.

Cet homme, c’est Bernard Tapie. Il vient de racheter la Provence, devrait amarrer son Yacht, le Reborn, sur le Vieux Port – Reborn, en anglais, qui signifie « celui qui revient à la vie », bref, la renaissance. Il ancrera juste en face du troisième lieu, la mairie de Marseille – à laquelle il pourrait être candidat en 2014.

 

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Un vrai spectacle, vous disais-je. Imaginez : à peine devenu propriétaire du quotidien le plus lu de la ville et de la région, celui qui peut largement contribuer à faire ou à défaire une élection, Bernard Tapie vient s’ancrer à deux pas de la mairie. Du pont de son Yacht, il pourra scruter le bâtiment, et s’imaginer s’asseoir dans le fauteuil du maire. Pendant ce temps, les marseillais seront conviés à venir admirer le bateau, et rêver boire un cocktail dans le jardin tropical d’un des ponts du navire, ou bien se prélasser dans l’un des jacuzzis.

Il n’est alors plus question de politique. Nul besoin de parler d’indépendance de la presse. Non, il n’y a plus que Bernard Tapie et Marseille.

Un vrai tour de magie, donc, pour une superproduction à plusieurs millions d’euros.

Savez-vous ce qui est le plus beau ?

Hé bien ce spectacle, nous sommes tous coproducteurs. Hé oui. Il est entre autres financé par les 304 millions que l’état a versés à Bernard Tapie. A peine élu président de la République, Nicolas Sarkozy avait choisi de mettre fin à la procédure judiciaire opposant Bernard Tapie à la structure qui gère les actifs toxiques du crédit lyonnais depuis sa faillite – Tapie, non sans culot, estimait avoir été spolié. Nicolas Sarkozy a opté pour un arbitrage privé, à l’issue plus certaine. La décision a donc été favorable à Tapie, qui a touché 430 millions d’euros, les ¾ sur des deniers publics.

Mais, en tant que coproducteur, j’ai quand même quelques éléments à redire, des modifications à apporter au scenario. À vrai dire, si c’était une série télé, je choisirais de l’interrompre avant même la fin de la saison.

Je trouve que l’histoire a un goût de déjà vu. L’homme qui devient providentiel parce qu’il est très riche, qu’il a des amis eux aussi très riches et très puissants, qui rachète un media et puis gagne les élections, ça me rappelle, par exemple, l’Italie de Berlusconi. L’étalage ostentatoire de la richesse comme un moyen de séduire les électeurs, ça me rappelle Berlusconi, toujours, ou encore l’Argentine de Carlos Menem. Du coup, je connais déjà la fin. Je ne veux pas gâcher le suspens, mais je peux vous assurer que ça se termine généralement très bien pour les très riches, et beaucoup moins bien pour les autres. Quant à l’indépendance de la presse et à la bonne santé démocratique, je préfère ne rien dire.

Du coup, cet événement, je crois que je vais le boycotter. Je n’irais pas voir le yacht de Bernard Tapie dans le port de Marseille, je n’achèterais pas la Provence, et, bien entendu, je ne voterais pas pour lui.

Mais le scenario pourrait changer. La justice a commencé à s’en mêler, estimant que l’arbitrage privé contrevient à la loi. Si elle convoque Bernard Tapie et ceux qui l’ont aidé de l’épisode précédent (Christine Lagarde, Claude Guéant voire Nicolas Sarkozy pourraient se voir offrir un rôle si le scenario tourne en ce sens), alors là oui, je m’y intéresserais. Peut-être même que je suivrais de près la saison deux – à savoir l’éventuel procès.

Mais pour ça, il faudrait que la politique cesse d’être un spectacle.

Une chronique en partenariat avec Attac Marseille à retrouver ce vendredi, 18 heures, dans l'émission Temps Libre sur radio grenouille (88.8 FM à Marseille, http://www.radiogrenouille.com/ dans le reste du monde) et en podcast sur le site de la grenouille.

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