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Billet de blog 16 oct. 2017

Ouvrir les yeux, puis nettoyer la porcherie

La lecture des témoignages sous le #BalanceTonPorc (et la masse des #MeToo), par lequel des victimes de harcèlement se signalent, brisent le silence et donnent à voir le mal que les hommes cis font poser de nombreuses questions aux hommes cis qui se pensent solidaires : comment, justement, être réellement solidaire ? Comment être un allié réel ? Comment contribuer à briser notre part du silence?

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Voici quelques propositions, imparfaites, maladroites et parcellaires, comme quelques pistes à explorer.

1/ D'après ce que je vois, ce que je lis, nous sommes nombreux, hommes cis, à nous dire sincèrement touchés, sidérés, choqués, dévastés, par ce que nous lisons. Le fait qu'une femme sur cinq soit, au moins une fois au cours de sa vie, victime de harcèlement sexuel, n'est pourtant pas nouveau. Il s'agit d'un fait établi et documenté depuis de nombreuses années.

2/ Si nous sommes tant à être sidérés, c'est pourtant bien que nous prenons collectivement conscience de l'ampleur du phénomène, dont nous n'avons jusqu'alors rien vu - alors que son ampleur implique inévitablement que des faits de harcèlement, de violences, de viol, se sont produits dans notre entourage.
Pas uniquement du point de vue des victimes, non, mais, forcément, des coupables, des espaces dans lesquels les faits ont été commis, etc.

3/ Il ne s'agit pas uniquement de dire que nous connaissons des victimes de harcèlement, de violences à caractère sexuel ou de viol (même si nous ne savons pas qu'elles le sont). Il s'agit d'admettre que nous fréquentons des lieux (un lieu de travail, une maison de famille, un gîte loué avec des ami.e.s, un camping, une conférence, un colloque, une salle de cours, une colonie de vacances, un autobus, etc.) dans lesquels ces faits ont été commis par des hommes que nous connaissons, de près ou de loin.
Mais nous n'avons rien vu.

4/ Notre cécité pose ici un problème réel. Parce que l'on sait bien que la frontière est toujours très ténue entre "je n'ai rien vu" et "je n'ai pas voulu voir" ou bien "j'ai détourné les yeux, même inconsciemment, au moment où je n'aurais pas dû le faire".

5/ De ce point de vue, notre cécité, individuelle comme collective, n'est pas moins complice que les silences de toutes celles et tous ceux, qui savent, qui ont vu, qui n'ont pas détourné les yeux (ou qui ne les ont pas détourné à temps) et n'ont rien dit.

6/ Bien sûr, qu'une femme sur cinq soit victime de harcèlement, de violences à caractère sexuel ou de viol ne suffit pas qu'un homme sur cinq est un harceleur ou un violeur. Cela signifie en revanche que les harceleurs et les violeurs récidivent. Et ils ne récidivent pas seulement parce que la justice est trop laxiste. Nos silences et notre cécité contribuent à rendre leur récidive non seulement possible, mais aussi et surtout plus facile.

7/ On a vu de (trop) nombreuses réactions d'homme dénonçant cette prise de parole publique, regrettant, notamment, que les hommes soient stigmatisés en tant qu'hommes, en tant que genre.
L'archétype en est sans doute Laurent Bouvet (dont l'abnégation à se tromper de combat va finir par forcer l'admiration).

8/ Ceux là considèrent en quelque sorte que les 'porcs' sont devenus 'porcs' par accident, qu'ils font exceptions. Que dans notre extrême majorité, nous, hommes cis, n'en faisons pas partie.

9/ Il s'agit là d'un mal pire que la cécité : une forme de négation active du problème. Les hommes ne deviennent pas 'porcs' par accident. Ils le deviennent d'autant plus nombreux, d'autant plus vite et d'autant plus aisément qu'il y a d'autres hommes pour dire "eux et nous, nous ne sommes pas de la même espèce".

10/ Notre quotidien remplis à ras bord de publicités, de films, de magazines, d'images, de récits qui font des femmes des objets ; de décisions sur la maitrise de leurs corps qui leur échappent parce que des hommes cis veulent décider pour elles (par exemple si elles peuvent se voiler le visage pour aller à l'école, à l'université ou dans un espace public, si elles peuvent toutes avoir accès à la procréation médicalement assistée ou si cet accès doit être restreint aux seules femmes vivant en couple hétérosexuel) ; d'hommes, pourtant connus (et reconnus) comme prédateurs sexuels, qui sont érigés en exemple de réussite qu'il est totalement hypocrite de considérer que nous n'appertons pas tous à la même espèce.

11/ Il n'y a pas des "porcs" d'un côté (des hommes cis qui auraient mal tourné) et de l'autre, des hommes "normaux". La porcherie est là, et aucun homme n'en est jamais loin. Certains y vont, y viennent, y entrent et en ressortent. D'autres s'y vautrent allègrement. Mais nous la voyons tous.

12/ Il est donc grand temps que les hommes cis ouvrent leurs yeux, ne les détournent plus, et nettoient leur porcherie - les porcs sont tous faits du même bois que nous, appartiennent à la même espèce que nous. Nous en sommes et en resterons complices aussi longtemps que nous garderons les yeux fermés ou détournés, nos bouches closes.
13/ Nous (hommes cisgenres héteros) ne parviendrons par ailleurs pas à nettoyer notre porcherie si nous ne comprenons pas qu'elle est étroitement liée à la question du pouvoir et de la domination masculine, dont la porcherie est à la fois un ressort et une manifestation. Céder le pouvoir, laisser des places vacantes est à cet égard indispensable.
14/ Laisser des places vacantes est sans doute également nécessaire dans les lieux où se jouent la réponse judiciaire (pénale) à ces phénomènes, qui sont encore trop largement des lieux masculins (les commissariats de police, les tribunaux, etc.). 

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