Nicolas Haeringer
Abonné·e de Mediapart

27 Billets

9 Éditions

Billet de blog 23 sept. 2016

On a trop de pétrole: si on essayait d’autres idées ?

Maxime Combes et Nicolas Haeringer décryptent le dernier rapport du centre de recherche Oil Change International, publié jeudi 22 septembre. Et vulgarisent des données qui mettent en lumière l'obligation de sortir de l'ère des combustibles fossiles.

Nicolas Haeringer
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L'accord de Paris n'est officiellement pas encore entré en vigueur - il ne sera définitivement adopté qu'une fois que 55 États, représentant 55% des émissions de gaz à effet de serre l'auront ratifié (ou "rejoint").

Il n'y a pourtant pas de temps à perdre pour passer à sa mise en œuvre concrète. Bien sûr, la COP22, qui s'ouvrira à Marrakech début Novembre, est censée être dédiée, presque entièrement, à la question des solutions.

Il est toutefois crucial que les négociations ne passent pas à côté de la solution essentielle : sortir de l'ère des combustibles fossiles. C'est ce que vient opportunément rappeler Oil Change International dans son dernier rapport “The sky’s the limit”, publié ce 22 septembre.

Ce centre de recherche se dédie à mettre en évidence les véritables coûts des combustibles fossiles.

Oil Change International fait partie de ses acteurs qui ont largement contribué à populariser la notion de "budget carbone" - autrement dit à faire le lien entre le réchauffement climatique et nos émissions cumulées de gaz à effet de serre. Ce lien permet en effet de calculer la quantité de gaz à effet de serre qui peut-être relâché dans l’atmosphère, d'ici à une date butoir (en l'occurrence 2050) si nous voulons préserver nos chances de maintenir le réchauffement climatique sous la barre des 2°C, voire au plus près des 1,5°C - comme le préconise l’article 2 de l'accord adopté l'an passé à l'issue de la COP21.

Cette quantité maximale de gaz à effet de serre que nous ne pouvons pas dépasser sous peine de renoncer à tenir cet objectif constitue notre "budget carbone". Cette notion n'a pas uniquement une vocation heuristique : elle devrait guider les politiques publiques de tous les États réellement déterminés à construire un futur préservé du chaos climatique.

 Mis en relation avec les quantités de carbone que contiennent les réserves (les gisements actuellement exploités ou en passe de l'être) et les ressources (l'ensemble des gisements recensés) de combustibles fossiles, ce "budget carbone" nous permet en effet de déterminer ce qu’il est possible d’exploiter et ce qui doit impérativement rester dans le sous-sol.

Le rapport "the sky's the limit" réactualise les précédents calculs en les affinant. Et la conclusion à en tirer est aussi claire que limpide : nous devons progressivement fermer les mines et autres gisements actuellement exploités.

Selon Oil Change International, en effet, les émissions potentielles des réserves fossiles dépassent notre budget carbone. Pour le dire autrement, si nous exploitons l'ensemble des gisements actuellement exploités ou pour lesquels l'infrastructure extractive est déjà en place, nous sortirons irrémédiablement de la trajectoire d'un réchauffement limité à +2°C.

Pire : extraire les seuls gaz et pétrole des gisements actuellement exploités suffirait à nous projeter au-delà des 1,5°C. On imagine sans peine ce qu'il en serait si les entreprises charbonnières exploitaient de surcroît l'ensemble du minerai de charbon d'ores et déjà à portée de pioche comme d'excavatrice.

Tout responsable politique sensé en tirerait donc les conclusions suivantes :

  • aucune nouvelle infrastructure extractive ne doit être construite, pas plus que de nouveaux oléoducs, gazoducs, terminaux portuaires méthaniers, pétroliers ou charbonniers ne doivent être mis en service.
  • aucun gouvernement ne devrait plus accorder de permis (d'exploitation, bien sûr, mais aussi d'exploration)
  • de nombreuses mines, puits, champs, etc. devraient être fermés progressivement avant que l'exploitation de leurs réserves n'arrive à son terme, en particulier dans les pays les plus riches - et des transferts financiers importants doivent permettre aux pays les plus pauvres pour qu'ils développent les énergies renouvelables

Toute autre attitude reviendrait à nier les faits et les données consignés dans ce rapport, fruit des scénarios scientifiques d’évolution du climat.

À ce stade, cette sortie de l'ère des combustible fossile peut encore s'envisager de manière relativement progressive - mais plus nous repoussons le moment où nous l'engagerons réellement (plus nous attendons avant de fermer des mines, puits ou champs ; plus nous continuerons à accorder de nouveaux permis, etc.) plus la sortie qui s'imposera à nous sera brutale. Outre le risque climatique, ce qui est ici en jeu, c'est la capacité qu'ont les acteurs, privés comme publics, à anticiper un changement de modèle économique et financier - l'anticiper pour le préparer, l'absorber et éviter que le choc ne soit trop brutal (climatiquement, mais aussi économiquement et socialement).

De ce point de vue, certains signaux sont positifs et poussent à l'optimisme - en particulier l'essor des énergies renouvelables, y compris dans des pays comme la Chine. Les investisseurs sont de plus en plus nombreux à renoncer à soutenir le secteur fossile, comprenant qu'il nous mène droit dans le mur.

Mais les multinationales du secteur des combustibles fossiles n'entendent pas faciliter la transition, au contraire. Elles continuent de dépenser des centaines de millions d'euros pour faire pression sur les chefs d'état et de gouvernements et sur les parlementaires du monde entier, pour bloquer toute législation climatique ambitieuse. Ainsi, les acteurs du secteur prévoient d'investir plus de 14 milliards de dollars dans la construction de nouvelles infrastructures dédiées à l'extraction ou au transport de matière fossile - ce qu'Oil Change International hésite à qualifier : "gaspillage énorme d'argent" ou "dose de léthale de capital".

Le secteur public n'est pas en reste, qui continue à accorder des subventions massives à l'industrie fossile. On rappellera ici que le FMI avait calculé que, dans une définition large des subventions (dite "pigouvienne", qui prend en compte les aides directes, les aides indirectes comme la non prise en compte des "externalités" dans le prix), l'industrie fossile touche l'équivalent de 5340 milliards de dollars par an (soit 168 000 dollars par seconde - soit 10 ans de SMIC)

Ces chiffres sont à double tranchant : ils donnent une impression de vertige et attestent de l'ampleur de la tâche. Les enjeux financiers sont en effet tels que jamais Total, BP, Exxon, Vattenfall, RWE et consors ne renonceront à leur magot. Ils sont toutefois, à certains égards, rassurant et libérateurs : l'énergie fossile apparaît ainsi pour ce qu'elle est. À savoir : une énergie extrêmement coûteuse, dangereuse pour la planète, pour nos droits et notre futur. Une industrie qui ne tiendrait pas si on prenait en compte ses coûts (économique comme social et humain réels). Pour le dire autrement : notre dépendance aux combustible fossiles ne repose pas sur leur faible coût, leur innocuité et leur capacité à contribuer à l'émancipation humaine. Elle repose sur un choix politique et social historiquement construit - et daté. Un choix réversible, pour peu que nous nous en donnons les moyens.

L'un des grands mérites du mouvement anti-nucléaire est précisément d'avoir montré que l'atome est une source d'énergie aberrante - dont le maintien doit tout à l'alliance entre des grands groupes industriels et l'état.

Les combustibles fossiles sont, de ce point de vue, totalement comparables aux matières fissiles. Il est donc urgent de sortir des unes comme des autres.

Partant de là, les perspectives sont claires : tant que les États ne prendront pas leurs responsabilités, nous devons prendre les nôtres et faire barrage au charbon, au gaz et au pétrole*.

Nous avions déjà développé quelques pistes, autour du tryptique résistance, non-coopération et alternatives - le rapport d'Oil Change International renforce la nécessité d'une "désobéissance climatique ! Elle apparaît d’autant plus importante que les projections d’Oil Change International ne nous garantisse que 66% de chances de tenir l’objectif des 2°C et 50% de tenir celui des 1,5°C - si nous voulons augmenter ces chances, nous devons faire preuve de plus de volontarisme.

Maxime Combes et Nicolas Haeringer

Maxime Combes est membre d’Attac et auteur de “Sortons de l’âge des fossiles, manifeste pour la transition”, paru aux éditions du Seuil (collection Anthropocène)
Nicolas Haeringer est chargé de campagne pour 350.org et a publié “Zéro fossile : sortir du charbon, du gaz et du pétrole pour sauver le climat”, paru aux éditions Les Petits Matins.
Ensemble, ils ont participé à la coordination de l’ouvrage “Crime Climatique, Stop ! l’appel de la société civile” (Le Seuil, collection anthropocène).

*côté nucléaire, après les mobilisations de Bure cet été, la rentrée se fera à Flamanville, les 1er et 2 octobre.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — International
Comment la Russie a laissé filer l’épidémie
Omicron déferle sur la Russie alors que le pays vient déjà de traverser une terrible année 2021 et déplore plus de 900 000 morts excédentaires depuis le début de la pandémie. Une hécatombe acceptée par l’État mais aussi par la population, peu encline à la vaccination.
par Julian Colling
Journal
Sondages de l’Élysée : le tribunal présente la facture
Le tribunal correctionnel de Paris a condamné ce vendredi Claude Guéant à huit mois de prison ferme dans l’affaire des sondages de l’Élysée. Patrick Buisson, Emmanuelle Mignon et Pierre Giacometti écopent de peines de prison avec sursis.
par Michel Deléan
Journal
Deux « Zouaves » condamnés pour l’attaque à Paris d’un bar antifasciste
Un an et demi après la descente du groupe d’ultradroite Les Zouaves au Saint-Sauveur, QG des antifascistes parisiens, Marc de Cacqueray-Valmenier et Bastien Dos Santos ont été condamnés à des peines de prison ferme pour violences et dégradations en réunion.
par Camille Polloni
Journal
Le fondateur de l’association Le Refuge et l’ex-directeur général mis en examen
Après les révélations de Mediapart en décembre 2020 sur les graves dysfonctionnements au sein de cette association LGBT, plusieurs plaintes avaient été déposées contre ses deux anciens dirigeants. L’ex-président Nicolas Nogier est mis en examen pour viol et agression sexuelle. Frédéric Gal, lui, est poursuivi pour deux faits de harcèlement sexuel.  
par David Perrotin et Youen Tanguy

La sélection du Club

Billet de blog
Un grand silence
L'association Vivre dans les monts d'Arrée a examiné le dossier présenté par EDF. Nous demandons, comme nous l'avons fait en 2010 et comme nombre de citoyens le font, que soit tenu un débat public national sur le démantèlement des centrales nucléaires : Brennilis, centrale à démanteler au plus vite.
par Evelyne Sedlak
Billet de blog
Notre plan B pour un service public de l'énergie
[Rediffusion] Pour « la construction d’un véritable service public de l’énergie sous contrôle citoyen » et pour garantir efficacité et souveraineté sur l’énergie, celle-ci doit être sortie du marché. Appel co-signé par 80 personnalités politiques, économistes, sociologues, historiens de l’énergie dont Anne Debrégeas, Thomas Piketty, Jean-Luc Mélenchon, Aurélie Trouvé, Gilles Perret, Dominique Meda, Sandrine Rousseau…
par service public énergie
Billet de blog
Fission ou fusion, le nucléaire c’est le trou noir
Nos réacteurs nucléaires sont en train de sombrer dans une dégénérescente vieillesse ; nos EPR s’embourbent dans une piteuse médiocrité et les docteurs Folamour de la fusion, à supposer qu’ils réussissent, précipiteraient l’autodestruction de notre société de consommation par un effet rebond spectaculaire. Une aubaine pour les hommes les plus riches de la planète, un désastre pour les autres.
par Yves GUILLERAULT
Billet de blog
Électricité d'État, non merci !
La tension sur le marché de l’électricité et les dernières mesures prises par l’Etat ravivent un débat sur les choix qui ont orienté le système énergétique français depuis deux décennies. Mais la situation actuelle et l'avenir climatique qui s'annonce exigent plus que la promotion nostalgique de l'opérateur national EDF. Par Philippe Eon, philosophe.
par oskar