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Billet de blog 6 mars 2022

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Fred Dubé, l’anarcho-taquin « éco-révolté »

Sur scène et dans ses pamphlets, Fred Dubé s’attaque à la société consumériste et capitaliste. Une éducation populaire par le rire pour alimenter un désir collectif de transformation sociale. Entretien avec cet humoriste québécois qui se présente comme un « éco-révolté ».

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Le dernier spectacle de Fred Dubé disponible en accès libre sur Youtube.

Né à Rimouski, au bord du fleuve Saint-Laurent, Fred Dubé est connu pour ses répliques détonantes et poétiques. Sur le quatrième de couverture d’Apocalypse durable, son dernier brûlot, Fred Dubé donne le ton : « Je ne suis pas écologiste pour sauver une espèce qui mérite de mourir. Je le suis pour empêcher que les riches oligarques s’en sortent confortablement sur le dos des vulnérables, des minorités, des punks et des prostituées sur le coin des rues qui ne survivront pas à la montée des océans parce qu’ils ne savent pas flotter. »

« De la colère solitaire à la révolte solidaire »

La violence du système capitaliste, Fred Dubé nous la met en plein visage. Comme pour que nous arrêtions de mettre la tête dans le sable. Il manie l’humour et les métaphores telle une arme politique afin « d’amuser tout en engraissant la révolte pour passer du rire aux armes ». L’humoriste se voit ainsi comme un créateur « d’images fortes » afin de « pointer du doigt les rapports de force et les cibles qui détiennent le pouvoir ». Il se réfère au romancier Romain Gary pour qui « L’humour, c’est l’arme blanche des hommes désarmés ; c’est une déclaration de dignité, de supériorité de l’humain sur ce qui lui arrive. »

L’humoriste ingouvernable, qui sévit dans le « journal citoyen » Le Mouton Noir, estime « que les gens tombent dans le fatalisme quand les pouvoirs sont invisibles, pas assez clairs et surtout lorsqu’on se sent seul, isolé. L’art a la capacité de régler ses trois problèmes pour ensuite passer à une autre étape, c’est-à-dire de la colère solitaire à la révolte solidaire ». Fred Dubé opère une nuance sémantique : « Quand je suis en colère, je bois, je fume, je me divertis, je m’autodétruis. Quand je suis révolté, j’écris, je manifeste, je lis, j’organise des shows, je m’auto-construis. »

Jardinage, dépotoir terrestre et bunkers de luxe

Après « Anarcho-Taquin » (en accès libre ici), son dernier spectacle « La lutte du guacamole » (également en accès libre ici), l’« éco-révolté » s’en prend à l’industrie culturelle qui fait de nous « des citoyens-IKEA assemblés dans une chaîne de montage ». Sur scène il fustige l’écologie inoffensive et « très culpabilisante des petits gestes ». La tyrannie de la pensée positive et le mythe du self-made man en prennent aussi pour leur grade. « Ce sont de fausses croyances » qui nous font oublier la dimension collective « des combats politiques et sociaux », lâche l’humoriste. Pour Fred Dubé, l’écologie n’est pas soluble dans le capitalisme. Lecteur de Pierre Kropotkine, Günther Anders, Francis Dupuis-Déri, Naomi Klein ou encore Irene, il fait sienne la fameuse formule « Sans lutte des classes, l’écologie c’est du jardinage ».

Le comique  adapte ainsi la violence de son verbe au degré de violence répandue par sa cible. « À l’image d’un tourne-disque pété dont l’aiguille saute sur place, certains écologistes répètent en boucle : « Il faut écouter la science ! » », renchérit Fred Dubé. « Pensez-vous que les élites riches, issues des meilleures écoles privées, n’écoutent pas la science ? » demande-t-il avec une fausse candeur. « Ces élites dirigeantes écoutent la science. Elles sont brillantes. C’est d’ailleurs pourquoi les élites se construisent des bunkers de luxe et achètent des îles autosuffisantes. Mais elles aiment ce monde. Elles ne veulent pas le changer. Cette classe supérieure préfère des technologies qui transformeront l’orbite terrestre en dépotoir et le ventre des mers en cuve d’acide. »

Debout face à l’extrême droite, au lit le poing levé

L’assaut du Capitole par des nazis-survivalistes-complotistes lourdement armés témoigne d’une période propice à la confusion politique. Fred Dubé alerte sur « les éco-fachos qui reprennent le discours des écolos pour y inclure leur racisme ». Quand elle ne défend pas un climato-négationnisme, que le chercheur Andreas Malm qualifie de « fascisme fossile », l’extrême droite instrumentalise l’écologie pour justifier la fermeture des frontières, maintenir une prétendue « identité nationale » et soutenir des thèses suprémacistes.

Devant l’ampleur des défis écologiques, l’humoriste québécois n’a pas de solutions miracles. Maître dans l’art du contre-pied, l’agitateur des consciences appelle dans son dernier essai à l’union des roupilleurs de tous pays. « Arrêtez de manifester. Dormez, camarades. Reposez-vous radicalement. Sauvez la planète : roupillez. […] Plutôt que le temps industriel, préférez l’horloge biologique, le rythme de la nature et le tempo du cœur ; le travailleur fainéant, improductif, faisant la sieste dès que possible, est le plus utile des écologistes. Dormir après la job, c’est se reposer, dormir pendant, c’est militer. » Et si l’envie vous prend, volez un livre de Fred Dubé dans un entrepôt d’Amazon. L’Anarcho-Taquin en sera flatté.

*

Les peuples autochtones en lutte. Au Canada, les Premières Nations sont en première ligne pour défendre leur culture, leurs terres ancestrales et leurs moyens de subsistance face aux grands projets destructeurs du vivant et à la répression d’État. Ces résistances autochtones nous concernent tous « parce que nous tolérons et mettons au pouvoir les partis politiques qui perpétuent cela », note Fred Dubé qui précise : « Pendant qu’on regardait Greta faire son possible dans le film du Forum économique à Davos en 2020, au Canada, la Gendarmerie Royale du Canada (GRC) arrêtait 14 personnes au campement anti-gazoduc de la Nation Wet’suwet’en ». Une enquête du quotidien britannique The Guardian a révélé que les policiers de la GRC ont reçu « l’autorisation de tirer sur les manifestants et de recourir à toute la violence nécessaire pour démanteler une barricade » érigée par des Autochtones non armés. L’humoriste québécois en rit jaune : « Pourquoi pas ? Quel citoyen, lors d’un litige avec son voisin, n’a pas fait appel à un tireur d’élite, hein ? « Que celui ou celle qui n’a jamais utilisé les services d’un tireur d’élite me lance la première pierre », dirait le gouvernement canadien. Les droits à l’égalité, à la démocratie et au tireur d’élite sont fondamentaux dans un pays civilisé. »

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