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Billet de blog 26 févr. 2022

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La solidarité « au croisement de l’empathie, de l'égalité et de la lutte collective »

L’association CRAASH est née en 2014 de l’envie de co-construire et de partager des connaissances issues des sciences humaines (sociologie, anthropologie, sciences politiques, histoire) à la fois dans une démarche d’éducation populaire et par l’usage des outils audiovisuels.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Théo Fortunato tend le micro à Arne, dans les locaux de Radio Študent 89,3 MHz à Ljubljana, en Slovénie. 2020. Photo: Suzy Chatton

Suzy Chatton et Théo Fortunato, du Collectif de Recherche Action en Audiovisuel et en Sciences Humaines (CRAASH), ont vadrouillé sur les routes d’Europe. Leur but ? Rencontrer celles et ceux qui font vivre la solidarité avec les exilé.e.s. La première avec son appareil photo, le second avec son micro. Leur travail a donné naissance à un parcours sonore et photo intitulé « De l’Autre côté » – je vous recommande de regarder ce clip de présentation. Théo a gentiment répondu à mes questions.

Peux-tu m’expliquer comment est née l’association CRAASH

L’association CRAASH est née en 2014 de l’envie de co-construire et de partager des connaissances issues des sciences humaines (sociologie, anthropologie, sciences politiques, histoire) à la fois dans une démarche d’éducation populaire et par l’usage des outils audiovisuels.  Elle rassemble alors un petit groupe de copaines en région Lyonnaise qui s’entreprend à faire des porteurs des paroles, des vidéos, des scénettes de théâtre forum, des événements-débat sur des questions portant par exemple sur « la norme », « la désobéissance »…

Quelles activités proposez-vous et quelles sont les personnes qui s’impliquent dans le collectif ? 

Aujourd’hui nous proposons essentiellement des formes « nouvelles » de partage de connaissance ou de documentaire, en mêlant par exemple réalisation sonore et art numérique par des dispositifs interactifs comme l’installation « De l’Autre côté ». Nous participons aussi à des actions d’éducation aux médias, par des ateliers et des séjours radios auprès des jeunes et soutenons parfois des projets plus larges comme une enquête ethnologique en Casamance (Sénégal) à propos des « retours de migration » en 2021. L’association rassemble à la fois des personnes issues des sciences humaines, de l’éducation populaire et de la réalisation sonore et audiovisuelle.

Votre démarche se rapproche-t-elle de la recherche-action ? 

C’est en tout cas notre intention depuis la création de l’association. La plupart d’entre nous terminaient un master ou une thèse en anthropologie, en sociologie, en sciences politiques ou en histoire en ayant conscience de la richesse de ces disciplines et des savoirs qui en sont issus mais avec le sentiment qu’ils demeuraient cloisonnés au monde universitaire. L’idée était alors de sortir ces questionnement hors des murs, notamment dans l’espace public, tout en réfléchissant à la manière dont ils peuvent parvenir à mobiliser et/ou à agir sur notre réalité: par le partage de savoirs, l’intelligence collective, une prise de recul sur des situations à résoudre ou encore par un travail de conscientisation (par exemple des rapports de domination).

« Il y a quelque chose d’intime dans le son, à la fois par un dispositif plus discret et moins intrusif mais aussi parce qu’il laisse une plus grande place à la subjectivité »

A la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, au Rassemblement Intergalactique, les réalisateurs du parcours sonore « De l’Autre Côté » : Suzy Chatton et Théo Fortunato. 2021. Photo: Caroline Delboy

Comment s’est construit « De l’Autre Côté »? 

De l’Autre Côté c’est d’abord un voyage né d’une envie d’agir pour soutenir les exilé.e.s. et d’une volonté de rencontrer celles et ceux qui se mobilisent un peu partout en Europe en dehors des circuits officiels ou institutionnels (quand ils existent…). Après quelques passages à Briançon et suite à un événement à l’été 2018 à la frontière franco-italienne qui a rassemblé de nombreux militants de France, d’Italie et d’ailleurs, nous prenons nos premiers contacts et commençons à en dessiner la route.

Nous partons ensuite plusieurs mois avec un enregistreur, quelques micros et un appareil photo avec la volonté de mettre en valeur cette solidarité mais aussi d’en comprendre les contours politiques et les aspirations diverses. Nous passons alors d’un lieu à l’autre, d’un contact à l’autre, de squats en centres culturels, de fermes autogérés en quartier anarchiste… en questionnant les motivations de chacun.e, peu importe l’origine de celles et ceux qui cohabitent, qu’ils.elles soient Européen.ne.s. ou non, solidaires ou « migrants ». Ce qui nous intéressait c’était surtout ce qui se produit par cette rencontre et cette tentative d’inventer autre chose.

Quelles étaient vos motivations derrière ce choix d’associer son et support visuel (photo mais pas seulement) ? 

Il y a quelque chose d’intime dans le son, à la fois par un dispositif plus discret et moins intrusif mais aussi parce qu’il laisse une plus grande place à la subjectivité. C’est un support qui permet de se sentir plus rapidement à l’aise et en confiance, notamment au sein de lieux militants ou auprès de personnes en situation parfois illégale (qui n’est alors pas obligé de donner son vrai nom ou son visage). La photo permet de confronter l’imaginaire de ce qu’on entend à une image fixe, de donner du « volume » ou, à l’inverse, de créer un contraste percutant : par exemple entre le récit d’un voyage à vélo et l’image d’une frontière barbelée.

Avec les photos, nous avons surtout souhaité créer un habillage, une atmosphère, pour accentuer l’immersion des spectateurices-auditeurices, leur donner le temps d’observer et d’entendre, sans presque jamais voir la personne qui nous parle puisque nous avons fait le choix qu’il n’y ait quasiment pas de portraits. Il en est de même pour les articles collés aux murs que l’on a récolté au fur et à mesure du voyage puis à notre retour, qui permettent quant à eux de confronter le traitement médiatique et le récit officiel à la réalité vécue ou, comme on dirait en éducation populaire, les savoirs froids, théoriques, aux savoirs chauds, de nos expériences propres.

Des objets figurent aussi dans ce parcours sonore. Tu peux m’en dire plus ? 

Les objets sont même centraux puisque c’est leur manipulation qui permet d’entendre les récits. Ils sont là pour accentuer l’immersion, donner l’illusion que les personnes qu’on entend sont avec nous, derrière ces objets. Chacune de nos actions leur donne la parole: le documentaire commence lorsqu’on se saisit d’un thermos à la frontière franco-italienne, le témoignage se poursuit à chaque nouvelle tasse servie, on se retrouve ensuite face à une porte à laquelle il faut toquer pour entendre le témoignage suivant, etc…

On évolue alors entre divers objets qui ,mêlés aux ambiances sonores que l’on entend continuellement dans nos casques, rendent le parcours encore plus immersif. Le choix des différents objets, tout comme pour les articles ou les photos, viennent encore renforcer le discours et donner vie aux témoignages.

« On peut fermer des squats ou même tenter de détruire un quartier, on n’arrête pas la solidarité tant qu’il y aura des gens obstinés à la défendre et la réinventer »

Dans le petit clip de présentation du parcours sonore, vous parlez « d’Européens solidaires », « d’autres manières de vivre et de militer ». Que recouvre pour toi cette idée de solidarité ? 

La solidarité est selon moi au croisement de l’empathie, de la volonté d’égalité et de la lutte collective. Autrement dit, c’est penser et comprendre l’autre, partager des ressources et construire ensemble nos relations et nos aspirations. C’est à la fois un pas vers l’autre mais aussi un pas de côté.

Si on fait que le premier, alors on est dans l’aide humanitaire, utile mais souvent descendante et selon moi pas suffisante car elle répond surtout à l’urgence et au court terme. Si on fait que le deuxième alors on est dans le militantisme politique, lui aussi très utile mais qui seul peut parfois être déconnecté de la réalité du terrain et des besoins de chacun.e. Les personnes qu’on a rencontré ont le mérite de sortir de leur zone de confort pour repenser nos manières « d’accueillir », de vivre ensemble et de faire de la politique. Elles expérimentent et, de cette manière, elles sont aussi dans une forme d’exil par rapport au monde capitaliste qu’elles rejettent…

Quels exemples de solidarité/d’autogestion t’ont le plus marqués durant ce périple ?

Tous les lieux que nous avons traversés sont de merveilleux exemples d’accueil et d’expérimentations sociales, chacun avec leurs particularités. Que ce soit un refuge en montagne, un centre culturel, un centre de soin autogéré, un mouvement de lutte auprès de travailleurs et travailleuses clandestin.e.s ou de travailleuses du sexe, des squats au sein d’un quartier anarchiste, ou une ferme autogérée… toutes ces initiatives ont le mérite d’exister et d’agir dans leur domaine pour répondre aux besoins qui sont multiples. Elles sont interdépendantes car quand on parle d’accueil, de solidarité et d’autogestion cela concerne tous les pans de vie d’un être humain. 

Le quartier d’Exarcheia à Athènes, avec des lieux comme Refugees Village For Freedom, Notara 26 ou encore City Plaza (à proximité du quartier) nous semble être une forme remarquablement aboutie de fonctionnement horizontal, d’implication de chacun.e., de réponse rapide en terme de besoins, de supports concrets et d’auto-organisation: une ferme qui alimente des squats en besoins alimentaires, un système de rotation pour que les habitant.e.s de ces squats participent à la production, des réunions régulières traduites en toutes les langues, la volonté de donner la parole à chacun.e, un système de décision collective, des événements culturels, des ateliers, des mobilisations communes, des personnes qui viennent de toute l’Europe pour prêter main forte, manifester, organiser des convois solidaires…

Bref, une véritable solidarité à contre courant et un contrepouvoir. Pas étonnant qu’il inquiète le gouvernement grec de Mitsotakis, prêt à tout pour qu’il disparaisse. Mais on peut fermer des squats ou même tenter de détruire un quartier, on n’arrête pas la solidarité tant qu’il y aura des gens obstinés à la défendre et la réinventer. Et ils et elles sont nombreux.ses !

Parcours sonore à Curnier dans le cadre de l’événement « Exil» avec Pinar Selek, réfugiée féministe turque et écrivaine. 2021. Photo: Suzy Chatton

Plus d’infos sur l’association CRAASH

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