Les spaghetti de Giovanni

Le fier équipage du Grand Théâtre Tilhomme a essuyé plusieurs tempêtes, dont une spécialement violente il y a peu. Ils ont aussitôt ramassé les planches disloquées du bateau, reconstruit, et repris la mer. Il y a quelques jours j'étais invité avec d'autres à l'inauguration de leur nouvelle escale dans la Sarthe. J'y ai fait un voyage rare, une longue journée lumineuse, je voulais vous le dire.

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Et quand vers une heure douze du matin, ce bel homme aux cheveux blancs prononça en Italien ces quelques mots, traduits par Maria : «C'est le moment précis pour faire des spaghetti à l'ail et au piment», le brouhaha s'éteignit assez vite. On n'était pas sûrs d'avoir bien entendu ou que la traduction de la phrase fût exacte. Personne n'avait vraiment faim.

 

Mais, après un bref flottement, en une fraction de seconde quelque chose se passa : chacun voulut ses spaghetti. On ne sait pas pourquoi, les scientifiques les plus pointus s'arracheront longtemps les cheveux sur ce phénomène unique et complètement irrationnel. Ou alors disons-le autrement, disons qu'on le sait parfaitement mais que ces choses arrivent trop rarement pour qu'on s'y habitue.

C'est sans doute l'heure d'aller dormir enfin, ivres de paroles, de vin et de chants italiens. Il faut savoir s'arrêter, surtout quand on ne veut pas que ça s'arrête. Quelque chose comme un soudain havre de paix au milieu des bombardements, quand l'air revient dans les poumons tu sais, des yeux qui brillent d'intelligence dans la nuit, des voix qui cherchent la note juste, de l'attention à l'autre, du charme, du vrai, profond pas détruit par les artifices, c'est pas tous les jours. On a envie de plaire, d'être séduit, mais pour de bonnes raisons, pour de vrai, on drague l'intelligence de l'autre. On a l'envie subite de faire surgir du néant un éphémère phalanstère qui rende un instant cette époque habitable. Même si on sait bien que ça ne durera pas, à ce moment précis on pense que c'est vital. À juste titre. Des gens s'étaient donnés rendez-vous ce jour là autour de cette idée de lieu hors de la ville où se parler, se connaître et se réchauffer autour de la flamme, comme protégés par une bienveillante volonté, des gens s'étaient donnés les uns aux autres toute la journée, ouverts à cet autre que souvent ils ne connaissaient pas l'heure d'avant, portés par la confiance en un précieux je ne sais quoi qui flottait dans l'air sarthois, sur ce hardi rafiot bricolé par des fous.

On a trop besoin de ça, on ne savait pas s'arrêter.

Cette présence souriante et apaisante en bout de table, Giovanni, le maire du petit village de Calabre qui ne parlait pas Français et de toute façon n'était pas bavard, heureux d'être là, avec nous. Après avoir doucement vaincu incompréhensions et résistances à sa proposition, Giovanni, humble et sérieux comme un dominicain, se leva, enfila son tablier et s'affaira avec grâce autour de sa poêle dans laquelle il avait versé l'huile d'olive apportée pour l'occasion de Calabre.

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Je vais vous dire ce qu'il en est. Cet instant était celui d'un rituel secrètement attendu. Vous allez dire que j'exagère, on ne parle pas comme ça de nos jours, ça n'a pas cours, voilà pourtant ce qui advint : un rituel de partage entre profanes, instant sacré entre fiers utopistes, païens mais amoureux de l'autre. Dans ce prieuré du quinzième siècle, où vécurent des moines de petite taille et où je me cognais sans cesse la tête à l'embrasure de la porte, moi qui ne suis pas grand, vers une heure du matin l'air était doux, le vin la musique et les paroles coulaient, comme ils le font parfois depuis les origines de l'Homme. Un savant poète paléontologue nous racontait avec passion Néanderthal, que l'on méconnait si souvent. Je sortais parfois fumer dans le jardin car une de nos convives avait de l'asthme, je pensais vaguement à ma vie, le passé m'assaillait par vagues, je me demandais, je ne savais pas, l'idée de miracle revenait encore, j'étais reparti dans mes méandres et je cherchais à en sortir comme Thésée sans Ariane.

Cet homme à la joie paisible, le visage patiné, usé par les combats, mais rayonnant et l'âme intacte, avait décidé quelque chose, une chose importante. Il avait décidé de faire des spaghetti. Et c'était comme un pessah renouvelé, une eucharistie réinventée, tacite et sans affectation, totalement reprise à zéro, juste au moment où ça commence, où le brouillard se dissipe, la nuit s'entrouvre, où l'on décide de partager le secret sans qu'il y ait de raison claire à ça, et parce qu'il n'y en a pas.

À l'invitation des Pieiller, de Jacques et Évelyne, nous avions passé la journée dans leur bateau sarthois le Grand Théâtre Tilhomme, qu'ils lancèrent dans la mer agitée avec nous comme premiers passagers. Une journée un peu inespérée par les temps qui courent; que des gens de bonne qualité, d'intelligence, d'humanité, qualités pas très à la mode. L'accueil qu'on n'attend plus en ces temps de désastre.

Quand les quelques spaghettis furent prêts, parfaitement al dente, l'exquise nourriture spirituelle fut ingérée, le silence qui suivit dura environ une seconde et Giovanni parla. Il nous raconta longuement, avec l'aide de Maria, son combat contre la mafia dans la montagne calabraise.

Nicolas Roméas

Le blog du Grand Théâtre Tilhomme

 

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