Un geste oublié (work in progress)

La puissance secrète du geste artistique est négligée, aussi bien par la plupart des artistes que par le reste de la société. La vision nouvelle d'une réalité contemporaine que donne l'émergence d'un grand mouvement artistique est pourtant un facteur important de prise de conscience politique.

Revue Cassandre, numéro 40 Olivier Perrot © Olivier Perrot Revue Cassandre, numéro 40 Olivier Perrot © Olivier Perrot
S'il y a un outil que notre société devrait, dans cette époque suicidaire, reconsidérer dans son usage et dans son importance, c'est bien le geste artistique. Chaque période cruciale de l'Histoire des civilisations humaines a été accompagnée, portée, revisitée, sa vision presque refondée, par une forme nouvelle, un élan brusque, ou l'un de ces grands mouvements artistiques dont on sous-estime régulièrement l'importance politique.

Comme, par définition, ce qu'on appelle l'art en Occident a pour fonction première d'inventer des langages - des langages qui nous manquent -, et pour cela ne se sert pas des mots - quand il s'en sert - dans l'usage qu'on en fait habituellement, on néglige l'impact puissant et très réel qu'il a sur notre vision du monde et donc sur notre existence commune.

Il est difficile d'en parler. Ça n'est que rarement pris au sérieux. Souvent on ne se l'autorise pas car c'est réservé aux experts du domaine, et il est presque impossible pour le commun des mortels d'évoquer ce sujet en franchissant les hautes barrières qui séparent dans nos esprits le monde de l'art du reste de la réalité. Pourtant, si l'on se penche un peu sur ce sujet dans des dialogues intimes ou dans le secret de son cœur, on perçoit très vite l'importance prise, dans notre histoire récente, par exemple, par le mouvement surréaliste et surtout par Dada, ou par l'invention du terme "Art brut" par Dubuffet, ou encore l'émergence récente du street art, dans le regard que nous portons tous, y compris ceux qui ne s'intéressent pas spécialement à l'art, sur notre Histoire, sur notre évolution commune. Cela signifie qu'une partie importante des instruments d'optique qui nous servent à appréhender le monde où nous vivons reste presque toujours du côté du non-dit.

Ça s'explique facilement : ce monde "cartésien" refuse d'accepter un mode de perception et d'expression qui intègre les affects profonds, les émotions, autrement dit le corps vivant, et produit un sens qui, bien que très actif et même "performatif", échappe à la logique dominante, seule vraiment reconnue, des causes et des conséquences visibles : en fin de compte au mécanisme de la production/consommation. Et comme notre langage ne permet pas de dire simplement ces choses et que notre pensée est faite de ce langage, on renonce à les exprimer.

Ceux qu'on appelle des artistes sont là pour nous rappeler qu'il y a une autre façon de percevoir le monde, qui dépasse cette logique, en utilisant des outils symboliques. C'est-à-dire en faisant appel à une connaissance souterraine, ou inconsciente diraient certains (non exprimée en tout cas), partagée par tous à des niveaux divers, sur laquelle ces outils résonnent, font écho en appelant une réponse. Une grande part de cette fonction a longtemps été accaparée par les religions et les mystiques, et pas toujours pour le meilleur, mais aujourd'hui, après la mort de Dieu (dirai-je en parlant vite!), nous en savons suffisamment sur le sujet pour percevoir que le geste artistique est en réalité un outil puissant de dévoilement et de partage de ce que chacun sait confusément, sans pouvoir d'habitude le partager, ni même souvent y avoir vraiment accès. Pour la raison simple que notre langage ne permet pas de le dire. Il faut donc inventer des langages. Et il faut comprendre que cet univers méconnu (cet outil oublié, ce rôle vidé de son sens) nous est excessivement précieux et qu'il est aujourd'hui en danger. Et nous avec.

Nous avons souvent constaté qu'en Occident les artistes ont pour la plupart renoncé à ce rôle primordial. Pour être joué complètement, ce rôle suppose des prolongements - sans lesquels il est mutilé, castré, pourrait-on dire -, que cette société lui refuse : débattre, échanger non pas seulement à partir d'idées mais aussi de son ressenti, réfléchir ensemble en sortant des limites de la seule catégorie "art". En un mot construire une pensée commune utilisable à partir du geste (ou de la trace du geste), amener à la surface ce qui n'appartient pas à la logique habituelle et la remet en cause. Ces prolongements quand ils ont lieu, "défigent" le geste de l'art, le remettent en mouvement, et c'est un risque pour l'artiste qui voit son statut menacé. Mais ce statut intangible qu'on lui impose et qu'il accepte souvent, l'empêche de remplir son rôle véritable : celui d'un questionneur infatigable. Ce rôle est rempli par des rituels ou des jeux partagés qui ne sont pas nommés "art" dans la plupart des sociétés dites "premières" et l'on voit bien alors qu'ils sont absolument indispensables à la bonne évolution de la vie collective d'un groupe humain. C'est ce processus vital que nous sommes en train d'effacer.

Embarquée dans une terrifiante mécanique de déshumanisation aveugle, notre société interdit ces prolongements qui rendraient à l'art son sens véritable et peu nombreux sont ceux qui peuvent résister à cet interdit. La pression est trop forte, il faut bien vivre et il faut exister. Au mieux on peut faire exception, utiliser sa notoriété pour de bonnes causes, ce qui ne fait finalement que confirmer la règle. C'est une évidence : le marché emporte tout, le système de concurrence pervertit peu à peu les élans. Une concurrence qui n'est pas fondée sur les effets réels mais sur une notion dénuée de sens profond, le succès. Soit on accepte la course, et on tente d'être un champion dans cette course, soit on cède au romantisme misérabiliste. Il y a peu et de moins en moins de marge de manœuvre entre ces deux options. Le geste qui a pour vocation de transformer de l'intérieur le monde dans lequel nous vivons devient inopérant. Des mouvements que personne ne songe à relier à la fonction de l'art, comme Nuit debout, ou la grande vague des Gilets Jaunes ont en fait beaucoup à voir avec ça. Ce sont des tentatives gratuites (au sens le plus noble du mot) pour renouer avec une expression commune qui échappe aux catégories qui sont autant de cages qui la rendent stérile. Peut-être est-il temps, peut-être est-il possible, peut-être est-il maintenant indispensable, de ramener à la conscience commune la fonction véritable de l'art?

Nicolas Roméas

www.linsatiable.org

 

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